ACTE II, SCÈNE H. 3oi
Mais vous-même, après tout, ne vous connoissez pas,
Quand vous croyez si peu FefFet de vos appas.
Si vous daigniez savoir quel est votre mérite.
Vous ne douteriez point de Famour qu il excite.
Othon m'en sert de preuve : il n'avoit rien aimé
Depuis que de Poppée il s'étoit vu charmé ;
Bien que d'entre ses bras Néron leût enlevée ,
L'image dans son cœur s'en étoit conservée;
La mort même, la mort n'avoit pu l'en chasser:
A vous seule étoit dû l'honneur de l'efFacer.
Vous seule d'un coup d'œil emportâtes la gloire
D'en faire évanouir la plus douce mémoire.
Et d'avoir su réduire à de nouveaux souhaits
Ce cœur impénétrable aux plus charmants objets.
Et vous vous étonnez que pour vous je soupire !
PLAUTINE.
Je m'étonne bien plus que vous me l'osiez dire. Je m'étonne de voir qu'il ne vous souvient plus Que l'heureux Martian fut l'esclave Icélus, Qu'il a changé de nom sans changer de visage.
MARTIAN
C'est ce crime du sort qui m'enfle le courage.
Lorsqu'en dépit de lui je suis ce que je suis ,
On voit ce que je vaux, voyant ce que je puis.
Un pur hasard sans nous régie notre naissance;
liais comme le mérite est en notre puissance,
La honte d'un destin qu'on vit mal assorti
Fait d^autant plus d'honneur quand on en est sorti.
Quelque tache en mon sang que laissent mes ancêtres,
Depuis que nos Romains ont accepté des maîtres.
3o2 OTHON.
Ces maîtres ont toujours fait choix de mes pareils
Pour les premiers emplois et les secrets conseils :
Ils ont mis en nos mains la fortune publique;
Ils ont soumis la terre à notre politique ;
Patrobe, Polycléte, et Narcisse, et Pallas,
Ont dépose des rois, et donne des états.
On nous élève au trône au sortir de nos chaînes,;
Sous Claude on vit Félix le mari de trois reines :
Et, quand Famour en moi vous présente un époux,
Vous me traitez d'esclave, et d'indigne de vous !
Madame, en quelque rang que vous ayez pu naître,
C'est beaucoup que d avoir Foreille du grand maître.
y inius est consul , et Lacus est préfet ;
Je ne suis Tun ni Tautre, et suis plus en effet;
Et de ces consulats, et de ces préfectures.
Je puis quand il me plaît faire des créatures :
Galba m'écoute enfin; et c est être aujourd'hui,
Quoicpie sans ces grands noms, le premier d'après lui.
PLAUTINE.
Pardonnez donc, seigneur, si je me suis méprise "" : Mon orgueil dans vos fers n'a rien qui l'autorise. Je viens de me connoitre, et me vois à mon tour Indigne des honneurs qui suivent votre amour.
* Quoi qu on dise Voltaire, cette hauteur ne déplaît pas, et 1*011 airae à voir humilier d'insolents parvenus, tels que Martian. Ceux qui ont été à portée d'observer parmi nous les valets grands seigneurs, qu'on nommait courtisans, les reconnaîtront sans peine h la bassesse des Martian et des Lacus, et verront que, malgré l'orgueil de leur naissance, ils auraient pu fournir à Corneille les modèles de ces vils personnages. L'avilissement où étaient tombés les Romains est d'ailleurs parfaitement peint dans cette scène. V.