‹ Œuvres de P. Corneille: avec le commentaire de Voltaire et les jugments de La Harpe (volume 3)Chapitre 239 sur 278 · ACTE III, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE I

Leurs mattres ont du cœur, leurs peuples ont des bras ; lis viennent de nous joindre avec une puissance A beaucoup espérer, à craindre beaucoup d*eux; Et c'est mettre en leurs mains une étrange balance, Que de mettre à leur tète un guerrier si fameux. C'est vous qui les donnez lun et l'autre à la Grèce : L'un fut ami de Perse, et l'autre son sujet.

Le service est bien grand, mais aussi je confesse Qu'on peut ne pas bien voir tout le fond du projet. Votre intérêt s'y mêle en les prenant pour gendres ; Et si par des liens et si forts et si tendres ypus pouvez aujourd'hui les attacher à vous,

Vous vous les donnez plus qu'à nous.

Si malgré le secours, si malgré les services Qu'un ami doit à l'autre, un sujet à son roi, Vous les avez tous deux arrachés à leur foi , Sans aucua droit sur eux, sans aucuns bons offices,

Avec quelle facilité ITimmoleront-ils point une amitié nouvelle

A votre courage irrité.

Quand vous ferez agir toute l'autorité De l'amour conjugale et de la paternelle !

E^t que l'occasion aura d'heureux moments

Qui flattent vos ressentiments !

Vous ne nous laissez aucun gage ; Votre sang tout entier passe avec vous chez eux. Voyez donc ce ]H*ojet comme je l'envisage, £lt dites si pour nous il n'a rien de douteux. Vous avez jusqu'ici fait paroitre un vrai zélé, Un cœur si généreux, une arae si fidèle,

426 A6ÉSILAS.

Que par toute la Grèce on vous loue à Fenvi : Mais le temps quelquefois inspire une autre envie. Comme vous Thémistocle avoit fort bien servi, Et dans la cour de Perse il a fini sa vie.

LYSANDER

Si c est avec raison que je suis mécontent.

Si vous-même avouez que j'ai lieu de me plaindre,

Et si jusqu'à ce point on me croit important

Que mes ressentiments puissent vous être à craindre,

Oserois-je vous demander

Ce que vous a fait Lysander Pour leur donner ici chaque jour de quoi naître, Seigneur? et s'il est vrai qu un homme tel que moi, Quand il est mécontent, peut desservir son roi,

Pourquoi me forcez- vous à Fétre?

Quelque avis que je donne , il n est point écouté ; Quelque emploi que j'embrasse, il m'est soudain ôté: Me choisir pour appui, c'est courir à sa perte. Vous changez en tous lieux les ordres que j'ai mis; Et, comme s'il falloit agir à guerre ouverte.

Vous détruisez tous mes amis.

Ces amis dont pour vous je gagnai les suffrages Quand il fallut aux Grecs élire un général, Eux qui vous ont soumis les plus nobles courages. Et fait ce haut pouvoir qui leur est si fatal. Leur seul amour pour moi les livre à leur ruine; Il leur coûte l'honneur, l'autorité, le bien : Cependant plus j'y songe, et plus je m'examine, Moins je trouve, seigneur, à me reprocher rien.

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