‹ Œuvres de P. Corneille: avec le commentaire de Voltaire et les jugments de La Harpe (volume 3)Chapitre 32 sur 278 · SCÈNE r · texte numérisé non relu

SCÈNE r

SERTORIUS, POMPÉE, suite.

SERTOfilUS.

Seigneur, qui des mortels eût jamais osé croire

' Cette scène, on plutôt la seconde, dont celle->ci n'est qile le commencement, fit le saceès de Stftonut^ et elle aura tonjoars one grande réputation. S'il y a quelques défauts dans le style, ees défauts n'ôtent rien à la noblesse des sentiments, à la politique, aux bienséances de toute espèce, qui font un dief-d'œuvre de cette conversation. Elle n'est pas tragique, j'en conviens; elle n'est que politique. La pièce de Sertorius n'a rien de la chaleur et du pathétique de la vraie tragédie, comme Corneille l'avoue dans son examen; mais cette scène de Sertorius et de Pompée, prise à part, eat un grand modèle.

n n'y a, je crois, que deux autres exemples sur le théâtre de ces conférences entre de grands hommes , qui méritent d'être remar- (pées. La première, dans Shakespeare, eutre Cassius et Brutus; elle est dans un goût un peu différent de celui de GoraeOle. Bru<-> tas reproche à Cassius ihat he hath an itching palm; ce qui sigiib* ^ précisément que Cassius se fait graisser la patte. Cassius répond qu'il aimerait mieux être un chien, et aboyer à la lune, que de se faire donner des pots de vin. Il y a d'ailleurs des choses vives et animées, mais ce ton de la halle n'est pas tout-à-fait celui de la <cèue tragique ; ce n'est pas celui du sage Addison. La seconde conférence est dans Vdkxandre de Racine, entre

76 SERTORIDS.

Que la trêve à tel point dût rehausser ma gloire » ; Qu un nom à qui la guerre a fait trop applaudir Dans Tombre de la paix trouvât à s^agrandir ^? Certes, je doute encor si ma vue est trompée, Alors que dans ces murs je vois le grand Pompée;

Poras, Éphestion et Taxile. Si Ëphestion était un personnage principal, et si la tragédie était intéressante, cette conférence pourrait encore plaire beaucoup au théâtre , même après celle de Sertorius et de Pompée. Le mal est que ces scènes ne sont pas absolument nécessaires à la pièce. Sertorius même dit au quatrième acte :

« Quel bruit fait par la ville

De Pompée et de moi l'entreyue inutile ?

Ces scènes donnent rarement au spectateur d'autre plaisir que celui de voir de grands hommes conférer ensemble.

' Certainement Sertorius n*a jamais dit à Pompée, quel homme aurait jamais osé croire que ma gloire pût être augmentée? On ne parle point ainsi de soi-même; la bienséance nest pas observée dans, les expressions: le fond de la pensée est .que la visite de Pompée est le plus grand honneur qu'il ait jamais reçu; mais il ne doit pas commencer par parler de sa gloire, et par dire que jamais mortel n'eût osé croire que cette gloire pût augmenter; ces vers peuvent paraître une fanfaronnade plutôt qu'un compliment. Il eût été plus court, plus naturel, pluâ décent, de supprimer, ces vers, et de dire avec une noble simplicité. Seigneur, je doute eneor si ma vue est trompée^ etc.

* Comment est-ce qu'un nom trouve quelque chose? Serjtorius veut dire qu'il n'a jamais reçu tant d'honneurs; mais un nom ne s'agrandit pas % et il ne fallait pas qu'il commençât une conversation polie et modeste par dire que la guerre a fait applaudir à son nom. Ce n'est pas au nom qu'on applaudit, c'est à la personne,aux actions.

Le nom d'un homme célèbre s'agrandit dès que sa réputation peut s'accroître. Le nom de Voltaire, déjà très célèbre par ZàSre, Alzîre, Brutus y s'agrandit encore par Mahomet. U n'y a rien là que de très simple. P.

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