ACTE m, SCÈNE II
Les accoutume au joug que vous leur destinez; Et, doutant s'ils voudront se foire à l'esclavage, Aux périls de Sylla vous tâtez leur courage ^
POMPÉE
Le temps détrompera ceux qui parlent ainsi; Mais j ustifiera-t-il ce que Ton voit ici ?
Permettez qu'à mon tour je parle avec franchise; Votre exemple à-la-fois m'instruit et m'autorise : Je juge, comme vous, sur la foi de. mes yeux, Et laisse le dedans à pénétrer aux dieux.
Ne vit-on pas ici sous les ordres d'un homme? N'y commandez-vous pas comme Sylla dans Rome? Du nom de dictateur, du nom de général, Qu'importe, si des deux le pouvoir est égal?
Les titres différents, ne font rien à la chose ;
' Ce mot tatety qoi par lui-même est familier, et même içDoble, fait ici an très bel effet*; car, comme on Ta d^ja remarqué, il n'y a guère de mot qui, étant heureusement placé, ne puisse contribuer au sublime. Ce discours de Sertorius est un des plus beaux morceaux de Corneille; et le reste de la scène en est digne, à quelques négligences près.
Ces vers:
Ec Totre empire en est d'autant plut dangereux , etc. Rome n'est plus dans Rome, elle est toute où je suis, etc.
sont égaux aux plus beaux vers de Cinna et des Horaces.
* Racine a fiût du mot chatouiller un emploi non moins heureux, ea £ûsant dire à Agamemnon , dans Iphigénie :
Ce nom de roi des rois , et de chef de la Grèce , ChatoailkMt de mon cœur Torgueillense foiblesse.
Et remarques que cette métaphore hardie ne trouverait pas de peintre qui pàt en laire un tableau. P.
86 SERTOHIDS.
Vous imposez des lois ainsi qu^il en impose ; Et, s'il est périlleux de s'en faire haïr, Il ne seroit pas sûr de vous désobéir.
Pour moi, si quelque jour je suis ce que vous êtes, J'en userai peut-être alors comme Vous faites : Jusque-là....
SERTORIUS
Tous pourriez en douter jusque-là.
Et me faire un peu moins ressembler à Sylla.
Si je commande ici, le sénat me l'ordonne.
Mes ordres n'ont encore assassiné personne.
Je n'ai pour ennemis que ceux du bien commun ; Je leur fais bonne guerre, et n'en proscris pas un. C'est un asile ouvert que mon pouvoir suprême; Et, si l'on m'obéit, ce n'est qu'autant qu'on m^aime.
POMPÉE
Et votre empire en est d'autant plus dangereux, Qu'il rend de vos vertus les peuples amoureux , Qu'en assujettissant vous avez l'art de plaire, Qu'on croit n'être en vos fers qu'esclave volontaire, Et que la liberté ti'ouvera peu de jour A détruire un pouvoir que fait régner l'amour.
Ainsi parlent, seigneur, les âmes soupçonneuses. Mais n'examinons point ces questions fècbeuses. Ni si c'est un sénat qu'un amas de bannis Que cet asile ouvert sous vous a réunis.
Une seconde fois, n'est-il aucune voie Par où je puisse à Rome emporter quelque joie ? Elle seroit extrême à trouver les moyens De rendre un si grand homme à ses concitoyens.