ACTE IV, SCÈNE I. io
SEllTORIUS.
Il n en est rien parti capable de me nuire, Qu'un soupir échappé ne dût soudain détruire : Mais la reine, sensible à de nouveaux désirs, Entendoit mes raisons, et non pas mes soupirs.
THAMIRE
Seigneur, quand un Romain, quand un héros soupire,
Nous n'entendons pas bien ce qu'un soupir veut dire;
Et je vous servirois de meilleur truchement.
Si vous vous expliquiez un peu plus clairement.
Je sais qu'en ce climat, que vous nommez barbare,
L amour par un soupir quelquefois se déclare :
Mais la gloire, qui fait toutes vos passions,
Vous met trop au-dessus de ces impressions;
De tels désirs, trop bas pour les grands cœurs de Rome.
SERTORIUS
Ah! pour être Romain, je n'en suis pas moins homme ' : J aime , et peut être plus qu'on n'a jamais aimé > ; .
' Ce vers a quelque chose de comique; aussi est-il excellent dans la bouche du Tartufe, qui dit:
Ah! pour être dëvol, je n'en suis pas moins homme.
Mais il n*est pas permis à Sertorius de parler comme le Tartufe.
* Ce vers prouve encore que ceux qui ont dit que Corneille dédaignait de faire parler d'amour ses héros , se sont bien trompés. Ce vers est d\iutant plus déplacé dans la bouche de Sertorius, qu*il D*a rien dit jusqu'ici qui puisse faire croire qu'il ait une grande passion. Rien ne déplaît plus au théâtre que les expressions forte:» d'un sentiment faible ; plus on cherche alors à attacher, et moins on attache.
Et qu'est-ce qu'une reine qui est sensible à de nouveaux désirs, et qui entend des raisons et non pas dès soupirs ? Et cette suivante
io6 SERTORIUS.
Malgré mon âge et moi, mon cœur s'est enflammé.
J'ai cru pouvoir me vaincre, et toute mon adresse
Dans mes plus grands efforts m'a fait voir ma foîblesse;
Ceux de la politique, et ceux de l'amitié.
M'ont mis en un état à me faire pitié.
Le souvenir m'en tue, et ma vie incertaine
Dépend d'un peu d'espoir que j'attends de la reine.
Si toutefois....
thamire!
Seigneur, elle a de la bonté; Mais je vois son esprit fortement irrité ; Et, si vous m'ordonnez de vous parler sans feindre, Vous pouvez espérer, mais vous avez à craindre. N'y perdez point de temps, et ne négligez rien ; C'est peut-être un dessein mal ferme que le s^n. La voici. Profitez des avis qu'on vous donne. Et gardez bien sur-tout qu'elle ne m'en soupçonne <.
qui n'entend pas Lien ce qu'un soupir veut dire, et qui serait un meilleur truchement? Non, jamais on n'a rien mis de plus mauvais sur la scène tragique. On dira tant qu'on voudra que cette critique est dure; je dois et je veux la publier, parceque je déteste le mauvais autant que j'idolâtre le bon.
' Profitez de mes qvis, mais ne me nommez pas; discours de soubrette ridicule. A quoi sert cette froide scène de comédie? Mais il faut remplir son acte, mais il faut donner à un parterre, souvent ignorant, grossier et tumultueux, trois cents vers pour les cinq sous qu'on payait alors. Non, il faut bien plutôt ne donner que deux cents beaux vers par acte , que trois cents mauvais. Il ne faut point prostituer ainsi l'art de la poésie. Il est honteux qu'il y ait en France un parterre où les spectateurs sont debout, pressés, gênés, nécessairement tumultueux; peut-être c'est encore un mal