‹ Œuvres de P. Corneille: avec le commentaire de Voltaire et les jugments de La Harpe (volume 3)Chapitre 76 sur 278 · FIN DE SERTORIUS · texte numérisé non relu

FIN DE SERTORIUS

SOPHONISBE

TRAGÉDIE

PRÉFACE DE VOLTAIRE

Il y a des points d^histoirç qui paraissent au premier coup d'œil de beaux sujets de tragédie, et qui au fond sont presque impraticables : telles sont, par exemple, les catastrophes de Sophonisbe et de Marc-Antoine. Une des raisons qui probablement excluront toujours ces sujets du théâtre , c'est qu'il est bien difficile que le héros n'y soit avili. M assinisse^ obligé de voir sa femme menée en triomphe à Rome, ou de la faire périr pour la soustraire à cette infamie, ne peut guère jouer qu'un rôle désagréable. Un vieux triumvir tel qu'Antoine, qui se perd pour une femme telle que Gléopâtre, est encore moins intéressant, parcequ'il est plus méprisable.

La Sophonisbe de Mairet eut un grand succès ; mais c'était dans un temps où non seulement le goût du public n était point formé, mais où la

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France nWait encore aucune tragédie supportable.

Il en avait été de même de la Sophonisbe du Trissino; et celle de Corneille fut oubliée au bout de quelques années : elle essuya dans sa nouveauté beaucoup de critiques, et eut des défenseurs célèbres; maïs il parait qu^elle ne fut ni bien attaquée ni bien défendue.

Le point principal fut oublié dans toutes ces disputes. Il s'agissait de savoir si la pièce était intéressante: elle ne Test pas, puisque, malgré le nom de son auteur^ on ne Ta point rejouée de* puis quatre-vingts ans. Si ce défaut dlntérèt, qui est le plus grand de tous , comme nous Pavons déjà dit, était racheté par une scène semblable à celle de Sertorius et de Pompée, on pourrait la représenter encore quelquefois.

Il ne sera pas inutile de faire connaître ici le style de M airet et de tous les auteurs qui donnèrent des tragédies avant le Cid.

Syphax, dès la première scène, reproche à Sophonisbe, sa femme, un amour impudique pour le roi Massinisse, son ennemi. Je veux bien,

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lui dît-il , que tu mè méprises, et que tu en aimes un autre; mais

Ne pouvois-tu trouver ou prendre tes plaisirs Qu'en cherchant Famitié de ce prince numide?

Sophonisbe lui répond :

«Tai voulu m'assurer de Fassistance d'un

A qui le nom lybique avec nous fût commun.

Ce même Syphax se plaint à son confident Phi- Ion de Finfidélité de son épouse ; et Philon , pour le consoler, lui représente

Que c'est aux grandes âmes

A soufFrir de grands maux, et que femmes sont femmes.

Ensuite, quand Syphax est vaincu, Phénice, confidente de Sophonisbe, lui conseille de chercher à plaire au vainqueur; elle lui dit:

Au reste, la douleur ne vous a point éteint Ni la clarté des yeux , ni la beauté du teint : Vos pleurs vous ont lavée; et vous êtes de celles Qu'un air triste et dolent rend encore plus belles. Vos regards languissants font naître la pitié, Que Famour suit parfois , et toujours Famitié, N'étant rien de pareil aux effets admirables

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Que font dans les g^rands cœurs dés beautés misérables. Croyez que Massinisse est un vivant rocher, Si vos perfections ne le peuvent toucher.

Sophonisbe, qui n'avait pas besoin de ces conseils, emploie avec Massinisse le langage le plus séduisant, et lui parle même avec une dignité qui la rend encore plus touchante. Une de ses suivantes, remarquant l'effet que le discours de Sophonisbe a fait sur le prince, dit derrière elle à une autre suivante. Ma compagne^ il se prend; et sa compagne lui répond, Za victoire est à nous, ou je n'y connais rien.

Tel était le style des pièces les plus suivies; tel était ce mélange perpétuel de comique et de tragique qui avilissait le théâtre : Tamour n'était qu'une galantei;ie bourgeoise; le grand n'était que du boursoufïlé; l'esprit consistait en jeux de mots et en pointes; tout était hors de la nature : presque personne n'avait encore ni pensé ni parlé comme il faut dans aucun discours public.

Il est vrai que la Sophonisbe de Mairet avait un mérite très nouveau en France, c'était d'être dans les régies du théâtre : les trois unités de lieu, de

temps et d^action y sont parfaitement observées. On regarda son auteur comme le père de la scène française : mais qu'est-ce que la régularité sans force, sans éloquence, sans grâce, sans décence? Il y a des vers naturels dans la pièce, et on admirait ce naturel qui approche du bas, parcequ'on ne connaissait point encore celui qui touche au sublime.

En général, le style de Mairet est ou ampoulé ou bourgeois. Ici c'est un officier du roi Massinisse qui, en annonçant que Sophonisbe est morte empoisonnée, dit au roi :

Si votre majesté désire qu'on lui montre Ce pitoyable objet, il est ici tout contre ; La porte de sa cbambre est à deux pas d'ici, £t vous le pourrez voir de l'endroit que voici.

Là c'est Massinisse qui , en voyant Sophonisbe expirée, s écrie, en s'adressant aux yeux de cette beauté :

Vous avez donc perdu ces puissantes merveilles Qui dëroboient les cœurs et cliarmoient les oreilles. Clair soleil , la terreur d'un injuste sénat. Et dont l'aigle romain n'a pu souffrir l'éclat ! Doncques votre lumière a donné de l'ombrage, etc.

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On ne faisait guère alors autrement des vers.

Dans ce chaos à peine débrouille de la tragédie naissante, on voyait pourtant des lueurs de génie; mais sur-tout ce qui soutint si longtemps la pièce de Mairet^ cW qu'il y a de la vraie passion. Elle fut représentée sur la fin de i634, trois ans avant le Cid, et enleva tous les suffrages. Les succès, en tout genre, dépendent de lesprit du siècle : le médiocre est admiré dans un temps d'ignorance ; le bon est tout au plus approuvé dans un temps éclairé.

On fera peu de remarques grammaticales sur la Sophonisbe de Corneille, et on tâchera de démêler les véritables causes qui excluent cette pièce du théâtre.

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AU LECTEUR

Cette pièce m'a fait connoftre qu'il n'y a rien de si pénible que de mettre sur le théâtre un sujet qu'un autre y a déjà fait réussir; mais aussi j'ose dire qu il n'y a rien de si glorieux quand on s'en acquitte dignement. C'est un double tra*vaîl d'avoir tout ensemble à éviter les ornements dont s'est saisi celui qui nous a prévenus, et à faire effort pour en trouver d'autres qui puissent tenir leur place. Depuis trente ans que M. Mairet a fait admirer sa Sophonisbe sur notre théâtre, elle y dure encore ; et il ne faut point de marque plus convaincante de son mérite que cette durée, qu'on peut nommer une ébauche, ou plutôt des arrhes de l'immortalité qu elle assure à son illustre auteur : et certainement il faut avouer qu'elle a des endroits inimitables, et qu'il seroit dangereux de retâter après lui. Le démêlé de Scipion

i6o PRÉFACE DE CORNEILLE.

avec^ Massinisse, et le désespoir de ce prince, sont de ce nombre : il est impossible de pensar rien de plus juste, et très difficile de l'exprimer plus heureusement. L'un et Fautre sont de son invention : je n'y pouvois toucher sans lui faire un larcin ; et si j'avois été d'humeur à me le permettre, le peu d'espérance de l'égaler me l'auroit défendu. J'ai cru plus à propos de respecter sa gloire, et de ménager la mienne, par une scrupuleuse exactitude à m écarter de sa route, pour ne laisser aucun lieu de dire, ni que je sois demeuré au-dessous de lui, ni que j'aie prétendu m'élever au-dessus , puisqu'on ne peut faire aucune comparaison entre des choses où l'on ne voit aucune concurrence. Si j'ai conservé les cir-

ï On voit que Corneille était alors raccommodé avec Mairet, ou qu'il craignait de choquer le public, qui aimait toujours Tancienne Sophonisbe. C'est dans cette scène , où Scipion fait à Massinisse des reproches de sa faiblesse , qu'on trouve ce vers énergique :

Massinisse en un jour voit, aime, et se marie!

Ce vers est la critique de tant d'amours de théâtre, qui' commencent au premier acte, et qui produisent un mariage au dernier.

DE CORNEILLE. i6i

constances qu'il a changées, et changé celles qu'il

a conservées, c'a été par le seul dessein de faire

autrement, sans ambition de faire mieux. C'est

ainsi qu'en usoient nos anciens, qui traitoient

d'ordinaire les mêmes sujets. La mort de Cly-

temnestre en peut servir d'exemple : nous la

voyons encore chez Eschyle, chez Sophocle, et

chez Euripide, tuée par son fils Oreste; mais

chacun d'eux a choisi diverses manières pour

arriver à cet événement, qu'aucun des trois n'a

voulu changer, quelque cruel et dénaturé qu'il

fût ; et c'est sur quoi notre Aristote en a établi

le précepte. Cette noble et laborieuse émulatiop

a passé de leur siècle jusqu'au nôtre au travers

de plus de deux mille ans qui les séparent. Feu

M. Tristan a renouvelé Mariamne et Panthée sur

les pas du défunt sieur Hardi. Le grand éclat

^e M. de Scudéry a donné à sa Didon n'a point

empêché que M. de Boisrobert n'en ait fait voir

une autre trois ou quatre ans après, sur une

disposition qui lui en avoit été donnée, à ce qu'il

disoit, par M. labbé d'Aubignac. A peine la Cleo-

pâtre de M. de Benserade a paru , qu'elle a été

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