‹ Œuvres de P. Corneille: avec le commentaire de Voltaire et les jugments de La Harpe (volume 3)Chapitre 77 sur 278 · II · texte numérisé non relu

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siiivie du Marc-Antoine de M. Mairet , qui n€»t que le même sujet sous un autre titre. Sa. Sophonishe même n'a pas été la première qui ait ennobli les théâtres des derniers temps : celle du Trissin Ta voit précédée en Italie, et celle du sieur de Mont-Chrétien en France ; et je voudrois que quelqu'un se voulût divertir à retoucher le Cid ou les Horaces avec autant de retenue pour ma conduite et pour mes pensées que j'en ai eu pour celles de M. Mairet.

Vous trouverez en cette tragédie les caractères tels que chez Tite-I Jve ; vous y verrez Sophonisbe avec le même attachement aux intérêts de son pays, et la même haine pour Rome quil lui attribue. Je lui prête un peu d'amour; mais elle, régne sur lui , et ne daigne 1 écouter qy 'autant qu'il peut servir à ses passions dominantes, qui régnent sur elle , et à qui elle sacrifie toutes les tendresses de son cœur, Massinisse, Syphax, et sa propre vie. Elle en fait son unique bonheur, et en soutient la gloire avec une fierté si noble et si élevée, que Laelius est contraint d'avouer lui-même qu'elle méritoit d'être née Romaine.

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Elle nWoit point abandonué Syphax après deux défaites; elle étoit prête à s'ensevelir avec lui sous les ruines de sa capitale, s^il y fût revenu s'enfermer avec elle après la perte d'une troisième bataille : mais elle vouloit qu'il mourût plutôt que d'accepter l'ignominie des fers et du triomphe où le réservoient les Romains ; et elle avoit d'autant plus de droit d attendre de lui cet effort de magnanimité^ qu'elle s'étoit résolue à prendre ce parti pour elle, et qu'en Afrique c'étoit la coutume des rois de porter toujours sur eux du poison très violent , pour s'épargner la honte de tomber vivants entre les mains de leurs ennemis. Je ne sais si ceux qui l'ont blâmée de traiter avec trop de hauteur ce malheureux prince après sa disgrâce, ont assez conçu la mortelle horreur qu'a dû exciter en cette grande ame la vue de ces fers qu'il lui apporte à partager ; mais cUi moins ceux qui ont eu peine à souffrir quelle eût deux maris vivants ne se sont pas souvenus que les lois de Rome vouloient que le mariage se rompit par la captivité. Celles de Carthage nous sont fort peu connues; mais il y

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a lieu de présumer, par Texemple même de Sophonisbe, qu'elles étoient encore plus faciles à ces ruptures. Asdrubal, son père, Tavoit mariée à Massinisse avant que d'emmener ce jeune prince en Espagne, où il cominandoit les armées de cette république; et néanmoins, durant le séjour qu'ils y firent, les Carthaginois la marièrent de nouveau à Syphax, sans user d'aucune formalité ni envers ce premier mari, ni envers ce père, qui demeura extrêmement surpris et irrité de l'outrage qu'ils avoient fait à sa fille et à son gendre. C'est ainsi que mon auteur appelle Massinisse, et c'est là-dessus que je le fais se fonder ici pour se ressaisir de Sophouisbe sans l'autorité des Romains, comme dune femme qui étoit déjà à lui , et qu'il avoit épousée avant qu^elle fut à Syphax.

On s'est mutiné toutefois contre ces deux maris ; et je m'en suis étonné d'autant plus que l'année dernière je ne m'aperçus point qu'on se scandalisât de voir, dans le Sertorius, Pompée mari de deux femmes vivantes, dont l'une venoit chercher un second mari aux yeux mêmes

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de ce premier*. Je ne vois aucune apparence d'imputer cette inégalité de sentiments à l'ignorance du siècle, qui ne peut avoir oublié eh moins d'un an cette facilité que les anciens avoient donnée aux divorces, dont il étoit si bien Instruit alors; mais il y auroit quelque lieu de s'en prendre à ceux qui, sachant mieux la Sophonisbe de M. Mairet que celle de Tite-Live, se sont hâtés de condamner en la mienne tout ce qui n etoit pas de leur connoissance, et n'ont pu fidre cette réflexion, que la mort de Syphax étoit une fiction de M. Mairet, dont je ne pouvois me servir sans faire un pillage sur lui, et comme lin attentat sur sa gloire. Sa Sophonisbe est à lui; c'est son bien qu'il ne faut pas lui envier : mais celle de Tite-Live est à tout le monde. Le Trissin et Mont-Chrétien, qui l'ont fait revivre avant nous, n'ont assassiné aucun des deux rois : j'ai cru qu'il m'étoit permis de n être pas plus cruel , et de garder la même fidélité à une histoire assez connue parmi ceux qui ont quel-

' Cest qu'Aristie est répudiée, et on la plaint; Sophonisbe ne Test pas, et on la blâme.

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que teinture des livres, pour nous convier à ne la démentir pas.

J'accorde qu'au lieu d'envoyer du poison à Sophonisbe, Massinisse devoit soulever les troupes qu'il commandoit dans larroée, s'attaquer à la personne de Scipion, se £sdre blesser par ses gardes, et, tout percé de leurs coups, venir rendre les derniers soupirs aux pieds de cette princesse : ceût été un amant parfait, mais ce n'eût pas été Massinisse. Que sait-on même si la prudence de Scipion n'avoit point donné de si bons ordres qu'aucun de ces emportemraits. ne fût en son pouvoir? Je le marque assez pour en faire naître quelque pensée en l'esprit de Tau* diteur judicieux et désintéressé, dont je laisse l'imagination libre sur cet article. S'il aime les héros fabuleux , il croira que Laelius et Éryxe, entrant dans le camp, y trouveront celui-ci mort de douleur, ou de sa main. Si les vérités lui plaisent davantage, il ne fera aucun dciite qu'il ne s'y soit consolé aussi aisément que Fhis* toïrc nous en assure. Ce que je fais dire de son désespoir à Mézétulle s'accommode avec l'une et

l'autre de ces idées ; et je n'ai peut-être encore fait rien de plus adroit pour le théâtre que de tirer le rideau sur des déplaisirs qui dévoient être si grands , et eurent si peu de durée.

Quoi qu'il en soit, comme je ne sais que les régies d'Aiîstote et d'Horace, et ne les sais pas même trop bien, je ne hasarde pas volontiei^ en dépit d'elles ces agréments surnaturels et miraculeux, qui défigurent quelquefois nos personnages autant qu'ils les embellissent, et détruisent l'histoire au lieu de la corriger. Ces grands coups de maître passent ma portée; je les laisse à ceux qui en savent plus que moi; et j'aime mieux qu on me reproche d'avoir fait mes femmes trop héroïnes, par une ignorante et basse affectation de les faire ressembler aux originaux qui en sont venus jusqu'à nous, que de m'entendre louer d'avoir efféminé mes héros par une docte et sublime complaisance au goût ' de nos

< Ce n'est point Racine que Corneille désigne ici; ce grand homme, qui n'a jamais efféminé ses héros, qui n'a traité l'amour que comme une passion dangereuse, et non oomme une galanterie froide pour remplir un acte ou

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délicats, qui veulent de l'amour par-tout, et ne permettent qu'à lui défaire auprès d'eux la bonne ou mauvaise fortune de nos ouvrages.

Éryxe n'a point ici l'avantage de cette ressemblance qui fait la principale perfection des por-

deux d'une intrigue languissante; Racine, dis-je, n'avait encore publié aucune pièce de théâtre : c'est de Quinault dont il est ici question. Le jeune Quinault venait de donner successivement Stratonice, Amalasontey le Faux Tibérirms, Asirate, Cet Aslrate sur-tout, joué dans le même temps que Sopkonisbe, avait attiré tout Paris, tandis que Sophonisbe était négligée. R y a de très belles scènes dans Astrate; il y régne sur-tout de l'intérêt : c'est ce qui fit son grand succès. Le public était las de pièces qui roulaient sur luie politique froide, mêlée de raisonnements sur l'amour, et de compliments amoureux sans aucune passion véritable. On commençait aussi à s'apercevoir qu'il fallait un autre style que celui dont les dernières pièces de Corneille sont écrites : celui de Quinault était plus naturel . et moins obscur. Enfin ses pièces eurent un prodigieux succès , jusqu'à ce que VAudromaque de Racine les éclipsa toutes. Roileau commença à rendre VAstrate ridicule, en se moquant de l'anneau royal, qui, en effet, est une invention puérile ; mail il faut convenir qu'il y a de très belles scènes entre Sichée et Astrate *.

* Voltaire le savait très bien, car il en a tiré parti dans Sémiramisy en les embellissant à la vérité beaucoup, comme il enibelHssait tout ce qu'il empruntait. P.

traits : c^est une reine de ma façon , de qui ce poëme reçoit un grand ornement, et qui pourroit toutefois y passer en quelque sorte pour inutile, n^étoit quelle ajoute des motifs vraisemblables aux historiques, et sert tout ensemble d'aiguillon à Sophonisbe pour précipiter son mariage , et de prétexte aux Romains pour n y point consentir. Les protestations d'amour que semble lui faire Massinisse au commencement de leur premier entretien ne sont qu'une équivoque, dont le sens caché regarde cette autre reine. Ce qu'elle y répond fait voir qu'elle s'y méprend la première ; et tant d'autres ont voulu s'y méprendre après elle, que je me suis cru obligé de vous en avertir. Quand je ferai joindre cette tragédie à mes recueils, je pourrai l'examiner plus au long, comme j'ai fait les autres : cependant je vous demande pour sa lecture un peu de cette faveur qui doit toujours pencher du côté de ceux qui travaillent pour le public , avec une attention sincère qui vous empêche d'y voir ce qui n'y est pas, et vous y laisse voir tout ce que j'y fais dire.

PERSONNAGES

SYPH AX, roi de Numidie.

MASSINISSE, autre roi de Numidie.

L^LI US, lieutenant de Scipion, consul de Rome.

LÉ PI DE, tribun romain.

BOCCHAR, lieutenant de Syphax.

MÉZÉTULLE, lieutenant de Massinisse.

ALBIN, centenier romain.

SOPHONISBE, fille d Asdrubal, général des Car-

thaginois, et reine de Numidie.

ÉRYXE, reine de Gétulie.

HERMINIE, dame d'honneur de Soplionisbe.

B ARCÉE, dame d'honneur d'Éryxe.

Page de Sophonisbe.

Gardes.

ÏjH scène est à Cyrthe, capitale du royaume de Syphax, dans le

palais du roi.

SOPHONISBE

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