ACTE I, SCÈNE IL
Car de son cher tyran Tinjustice fut telle,
Qu il ne lui permit pas de prendre congé d'elle.
SERTOfilUS.
Cela peut être encore; ils s'aimoient chèrefnent : Mais il pourroit ici ti^ouver du changement.
L'affront pique à tel point le grand cœur d'Ai*istie, Que, sa première flamme en haine convertie^ Elle cherche bien moins un asile chez nous Que la gloire d'y prendre un plus illustre époux. C est ainsi qu'elle parle, et m'offre l'assistance De ce que Rome encore a de gens d'importance ', Dont les uns ses parents, les autres ses amis. Si je veux l'épouser, ont pour moi tout promis. Leurs lettres en font foi, qu elle me vient de rendis >. Voyez avec loisir ce que j'en dois attendre; Je veux bien m'en remettre à votre sentiment.
PERPENNA
Pourriez-vous bien, seigneur, balancer un moment, A moins d'une secrète et forte antipathie Qui vous montre un supplice en l'hymen d'Aristie? Voyant ce que pour dot Rome lui veut donner, Vous n'avez aucun heu de rien examiner.
SERTORIUS
Il £aiut donc, Perpenna, vous faire confidence
étiez amis, je ne savais pas que vous fassiez amis; je pensais que vous aviez été amis, j'espërais que vous seriez amis.
' Gens d'importance, expression populaire et triviale, que la prose et la poésie réprouvent également.
* Cela n est pas français.; il faut, leurs lettres y quelle vient de me rendre, en font foi. Toute cette conversation e»t d'un style trop familier, trop négligé.
34 SERTORIUS
Et de ce que je crains^ et de ce que je pense.
J'aime ailleurs >. A modPlge il sied si mal d'aimer >, Que je le cache même à qui m'a su charmer ^ :
' Un tel amour est si froid qu'il ne fallait pas en prononcer le nom. J*aime ailleurs est cTun jeune galant de comédie : ce n*est pas là Sertorins.
Cette passion de Tamoiir est ai différente de Contée les autres 9 qu elle ne peut jamais occuper la seconde place ; il faut qu elle soit tragique, ou qu'elle ne se montre pas. Elle est tout-à-fait étrangère dans cette scène où il ne s*agit que d'Intérêt d*état; maïs on était si accoutumé aux intrigues d amour snr le théâtre, que le vieux Sertorius même prononce ce mot qui sied si mai dans sa bouche, n dit, J*aime ailleurs .^ comme s'il était absolument nécessaire à la tragédie que le héros aimât en un endroit ou en un autre. Ces mois faime ailleurs sont du style de la comédie.
' A mon âge est encore comique ; et t7 sied si mai d^aimer Test davantage. Il semble qu'on examine ici, comme dans ÇMie, s'il sied à un vieillard d'aimer ou de n'aimer pas. Ce n'est point -ainsi que les héros de la tragédie doivent penser et parier. Si vous voulez un modèle de ces vieux personnages auxquels on propose une jeune princesse par un intérêt de politique, prenet-le dans l'Aco* mat de l'admirable et sage Racine :
Voudrois-tu qu'à mon âge Je fine dc-famour le vil apprentisMge ?
Qu'un cœur qu'ont endurci la feoigue et les ans. Suivît d'un vain plaisir les conseils imprudents ?
C'est là penser et parler comme il faut Racine dit toujours ce qu'il doit dire dans la position où il met ses personnages, et le dit de la manière la plus noble , et à-la-fois la plus simple , la plus élégante. Corneille, surtout dans ses dernières pièces, débite trop souYent des pensées ou fausses, ou mal placées, ou exprimées en solécismes, ou en termes bas, pires que des solécismes; mais aussi il étincelle de temps en temps de beautés sublimes.
' Sertorins que Viriate a su charmer! ce n'est pas là Horace ou Curiace.