‹ Œuvres de P. Corneille: avec le commentaire de Voltaire et les jugments de La Harpe (volume 4)Chapitre 122 sur 248 · ARGUMENT DE L'ANDROMÈDE · texte numérisé non relu

ARGUMENT DE L'ANDROMÈDE

iiCassiope, femme de Cépliee , roi d'Étliiopie, fut si Il vainc de sa beauté, qu'elle osa la disputer à celle des Il Néréides; dont ces nymphes irritées firent sortir de la limer un monstre, qui fit de si étranges ravages sur les Cl terres de l'obéissance du roi son mari , que les forces buumaincs ne pouvant donner aucun remède à des misères usi grandes, on recourut à l'o rade de Jupiter Animon. La "réponse qu'en rerurent ces malheureux princes fut un Il commandement d'exposer à ce monstre Andromède, leur 1^ Fille unique, pour en être dévorée. Il fallut exécuter ce "triste arrêt; et cette illustre victime fut attachée à un irocher, où elle n'aitendoit que la mort, lorsque Persée, il fils Je Jupiter d de Daiiaé, passant par hasard, jeta les Il yeux sur elle : il revenoit de la conquête glorieuse «de la tête de Méduse, qu'il portoitsous son bouclier, et ivoloit au milieu de l'itii' au moyen des ailes qu'il avait u attachées aux deux pieds, de la façon qu'on nous peint " Mercure. Ce fut deceite infortunée princesse même qu'il « apprit la cause de sa disgrâce ; et l'amour que ses premiers « regards lut donnèrent lui fit en ménie temps former le "dessein de combattre ce monstre qui la devoit dévorer, » pour conserver des jours qui lui éloient devenus pré-

" Avant que d'entrer au combat, il eut le loisir de tirtr " parole de ses parents que les fruits en seroietît pour lui .

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(( et reçut les effets de cette promesse sitôt qu'il eut tue' \t il monstre.

(( Le roi et la reine donnèrent avec gprande joie leur fille à u son libérateur ; mais la mag[nificence des noces fut trouu blëe par la violence que voulut faire Phinée, frère du roi, u et oncle de la princesse , à qui elle avoit été promise avant « son malheur. Il se jeta dans le palais royal avec une troupe (( de (^ens armés ; et Persée s'en défendit quelque temps sans u autre secours que celui de sa valeur et de quelques amis a grénéreux : mais , se voyant près de succomber sous le u nombre , il se servit enfin de cette horrible tête de Méduse, u qu'il tira de dessous son bouclier; et l'exposant auxyeu^^ « de Phinée et des assassins qui le sui voient, cette fatale u vue les convertit en des statues de pieiTe, qui servirent u d'ornement au même palais qu'ils vouloient teindre du u san^ de ce héros. »

Voilà comme Ovide raconte cette fable , où j'ai change beaucoup de choses, tant par la liberté de l'art que par la nécessité des ordres du théâtre, et pour lui donner plus d'agrément.

Enprcmier lieu, j'ai cru plus à propos de faire Gassiope vaine de la beauté de sa fille que de la sienne propre, d'autant qu'il est extraordinaire qu'une femme dont la fille est en âge d'être mariée ait encore d'assez beaux restes pour s'en vanter si hautement; et qu'il n'est pas vraisemblable que cet orgueil de Gassiope pour elle-même eût attendu si tard à éclater, vu que c'est dans la jeunesse que la beauté étant plus parfaite et le jugement moins formé, l'une et l'autre donnent plus de lieu à des vanités de cette nature , et non pas alors que cette même beauté commence d'être sur le retour , et que l'âge a mûri l'esprit de la personne qui s'en seroit enorgueillie en un autre temps.

Ensuite , j'ai supposé que Toracle d'Ammon n'a voit pas condamné précisément Andromède à être dévorée par le

ais qu'il avoit ordonne seulement qu'on lui exposât tous les mois une fUle, qu'on tire roit au sort pour voir celle qui lui devoit être livrée, et que cet ordre ayant déjà été exécuté cinq fois , on étoit au jour qu'il le falloit suivre pour la sL\ième.

J'ai introduit Persée comme un chevalier errant qui s'est arrêté depuis un mois dans ta cour de Céphée , et non pas comme se rencontrant par hasard dans le temps qu'iVndromède est attachée au rocher. Je lui ai donné de l'amour pour eUe,quece prince n'ose découvrir, parcequ'elle étoit proniise à Phinée, mais qu'il nourrit toutefois d'un peu d'espoir, pareequ'il voit leur mariajje différé jusqu'à la fin des malheurs publics. Je l'ai fait plus généreux qu'il n'est dans Ovide, où il n'entreprend la délivrance de cette princesse qu'après que ses parents l'ont assuré qu'eUe l'épouseroilsilôt qu'il l'auroit délivrée. J'ai changé aussi avec beaucoup de sagesse la qualité de Phinée, que j'ai faii seulement neveu du roi , dont Ovide le nomme frère ; le mariage de deux cousins nie semblant plus supportable , dans nos manières de vivre, que celui de l'oncle et de la nièce , qui eiit pu sembler un peu plus étrange à no> auditeurs.

Les peintres, qui cherchent à faire paroître leur art dans les nudités, ne manquentjamaisà nous représenter Andromède nue au pied du rocher où elle est attachée, quoique Ovide n'en parle point. Ils me pardonneront si je ne les ai pas suivis en cette invention, comme j'ai fait en celle du i:heval Pégase, sur lequel ils montent Persée pour combattre le monstre, quoique Ovide ne lui donne que des ailes aux talons. Ce changement donne lieu à une machine tout extraordinaire et merveilleuse, et empêche même qui- Persée ne soit pris pour Mercure ; outre qu'ils ne le meitent pas en cet équipage sans fondement, vu que le même Ovide rapporte que, sitôt que Persée eut coupé la mon'-

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trueuse tête de Méduse , Pégase tout ailé sortit de cette Gorgone, et que Persée s'en put saisir dès-lors pour faire •es courses par le milieu de l'air.

Nos globes célestes, où Ton marque pour constellatioiis Céphécy Gassiope, Persée, et Andromède, m'ont donné jour à les faire enlever tous quatre dans le ciel sur la fin de la pièce, pour y faire les noces de ces amants^ comme si la terre n'en étoit pas digne.

Gomme Ovide ne nomme point la ville où il fait arriver cette aventure, je ne me suis non plus enhardi à la nommer : il dit pour toute diose cpie Géphée régnoit en Ethiopie, sans désigner sous quel climat. La topographie moderne de ces contrées-là n'est pas fort connue, et celle du temps de Géphée encore moins : je me contenterai donc de dire qu'il falloit que Géphée régnât en quelque pays maritime, que sa ville capitale fût sur le bord de la mer , et que ses peuples fussent blancs, quoique Éthiopiens. Ge n'est pai que les Maures les plus noirs n'aient leurs beautés à leur mode; mais il n'est pas vraisemblable qpe Persée , qui étoit Grec, et né dans Argos, fût devenu amoureux d'Andromède, si elle eût été de leur teint. J'ai pour moi le consentement des peintres, et sur-tout l'autorité du grand Héliodore,qiii ne fonde la blancheur de sa divine Ghariclée que sur un tableau d'Andromède. Ma scène sera donc, s'il vous plait, dans la ville capitale de Géphée , proche de la mer ; pour le nom, vous le lui donnerez tel qu'il vous plaira.

Vous trouverez cet ordre gardé dans les changements du théâtre, que chaque acte aussi bien que le prologue a sa décoration particulière, et du moins une machine volante, avec un concert de musique, que je n'ai employée qu'à satisfaire les oreilles des spectateurs, tandis que leurs yeux sont arrêtés à voir descendre ou remonter une machine, ou s'attachent à quelque chose qiûleur empêche de prêter attention à ce que pourroient dire les acteurs,

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comme fait le combat de Persec conire le iiionslre : maii je me suis bien gardé de faire rieo cliaater qui fût nécessaire à l'intelligence de la pièce, parceque coainiuiicmeiit les paroles qui se chantent étant mal entendues des auditeurs, pour la coufusion qu'y apporte la diversité de» voix qui les prononcent ensemble, elles auroient fait une grande obscurité dans le corps de l'ouvrage , si elles avoient eu à instruire l'auditeur de quelque chose d'important. Il n'en va pasde même des machines, qui ne sont pas, dam cette tragédie , comme les agréments détaches ; elles en font le nœud et le dénouement, et y sont si nécessaires que vous n'en sauriez retrancher aucune que vous ne fassiez tomber tout l'édifice. J'ai été assez heureux à les inventer et à leur donner place dans la tissure de ce poème ; mais aussi faut -il que j'avoue que le sieur Torrelli s'est surmonté lui-même à en exécuter les dessins, et qu'il a eu des inventions admirables pour les faire agir à propos ; de sorteque s'il m'estdû quelque gloire pour avoir introduit cette Venus dans le premier acte , qui fait le nœud de cette tragédie par l'oracle ingénieux qu'elle prononce , il lui en est dû bien davantage pour l'avoir fait venir de si loin, et descendre au milieu de l'air dans cette magnifique étoile, avec tant d'art et de pompe qu'elle remplit tout le monde d'étonnement et d'admiiatiou. 11 en faut dire autant des autres que j'ai introduites, et dont il a inventé l'exécution, qui en a rendu le spectacle si merveilleu-v qu'il sera malaise d'en faire un plus beau de cette nature. Pour moi, je confesse ingénument que, quelque effort d'imagination que j'aie fait depuis , je n'ai pu découvrir encore un sujet capable de tant d'ornements extérieurs, etoùlesmncliines pussent être distribuées avec tant de justesse ; je n'en désespère pas toutefois, et peut-être que le temps en fera éclater quelqu'un assez brillant et assez heureux pour me faire 'lédire de ce que j'avance. F.n attendant, recevez celui-ci

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