ACTE IV, SCÈNE V
A moins que d'une reine, il n'a pu s'enflammer; Voilà mon premier crime, et je ne puis vous dire Qui m'a fait infidèle, ou vous, ou donc Elvire; Mais je sais que ce cœur, des deux parts engagé, Se donnant à vous deux, ne s'est point partagé. Toujours prêt d'embrasser son service et le vôtre, Toujours prêt à mourir et pour l'une et pour l'autre. Pour n'en adorer qu'une , il eût fallu choisir; Kt ce choix eût été du moins quelque désir.
Quelque espoir outragcux d'être mieux reçu d'elle, Et j'ai cru moins de ciime à paroitre infidèle. Qui n'a rien à prétendre en peut bien aimer deux, Et perdre en plus d'un lieu des soupirs et des vœux; VoUà mon second crime : et quoique ma souffrance Jamais à ce beau feu n'ait permis d'espérance, Je ne puis, sans mourir d'un désespoir jaloux, Voir dans les bras d'un autre, ou done Elvire, ou vous. Voyantque votre choix m'apprêtoit ce martyre, Je voulois m'y soustraire en suivant doue Elvire, Et languir auprès d'elle, attendant que le sort, Par un semblable hymen , m'eût envoyé la mort. Depuis, l'occasion, que vous-même avez faite, M'a fait quitter le soin d'une telle retraite. Ce trouble a quelque temps amusé ma douleur; J'ai cru par ces combats reculer mon malheur. Le coup de votre perte est devenu moins rude, Lorsque j'en ai vu l'heure en quelque incertitude, Kt que j'ai pu me faire une si douce loi Que ma mort vous donnât un plus vaillant que moi. Mais je n"ai plus , madame , aucun combat à faire.
Je vois pour vous don Sanche un époux nécessaire : Car ce n'est point Tamour qui fait Thymen des rois; Les raisons de Tétat règlent toujours leur choix : Leur sévère grandeur jamais ne se ravale, Ayant devant les yeux un princfe qui Fégale ; Et, puisque le saint nœud qui le fait votre époux Arrête comme sœur done Elvire avec vous.
Que je ne puis la voir sans voir ce qui me tue, Permettez que j'évite une fetale vue, Et que je porte ailleurs les criminels soupirs D'un reste malheureux de tant de déplaisirs.
D. ISABELLE
Vous m'en dites assez pour mériter ma haine,
Si je laissois agir les sentiments de reine;
Par un trouble secret je les sens confondus :
Partez, je le consens, et ne les troublez plus.
Mais non : pour fuir don Sanche, attendez qu'on le voie.
Ce bruit peut être faux, et me rendre ma joie.
Que dis-je? Allez, marquis, j'y consens de nouveau;
Mais, avant que partir, donnez-lui mon anneau;
Si ce n'est toutefois une faveur trop grande
Que pour tant de faveurs une reine demande.
CARLOS
Vous voulez que je meure, et je dois obéir, Dût cette obéissance à mon sort me trahir :
Je recevrai pour grâce un si juste supplice, S'il en rompt la menace, et prévient la malice, Et souffre que Carlos, en donnant cet anneau, Emporte ce faux nom et sa gloire au tombeau.
C'est Tunique bonheur où ce coupable aspire.