‹ Œuvres de P. Corneille: avec le commentaire de Voltaire et les jugments de La Harpe (volume 4)Chapitre 30 sur 248 · PREFACE DE CORNEILLE · texte numérisé non relu

PREFACE DE CORNEILLE

Voici une hardie entreprise sur l'histoire, dont vous ne connoitrez aucune chose dans cette tragédie que Tordre de la succession des empereurs Tibère, Maurice, Phocas, et llcraclius. J'ai falsifié la naissance de ce dernier; mais ce n'a été qu'en sa fiiveur, et pour lui en donner une ])ius illustre, le faisant fils de l'empereur Maurice, bien qu'il ne le fût que d'un préteur d'Afrique de même nom que lui. J'ai prolongé la durée de l'empire de son prédécesseur de douze années, et lui ai donné un fils, quoique l'histoiic n'eu parle point, maïs seulement d'une fillr nommée Uoniitiu , qu'il maria à un Priscus, ou Crispus. J'ai prolongé de même la vie de l'imjtératrice Constantine : comme j'ai fait régner ce tyran vingt ans au lieu de huil , je n'ai fait mou rir cette princesse que dans la quinzième année Je sa tyrannie, quoiqu'il l'eût sacrifiée à sa sûleté avec ses filles dès la cinquième. Je ne mo mettrai pas en peine de justifier cette liccr lue j'ai prise; révéncmcnt l'a assez justifiée.

les exemples des anciens que j^ai rapportés sur Rodoigune sembleiït Tautoriser suffîsamjDieDt : mais, à parler sans fard, je ne voudrois pas consdller à personne de la tirer en exemple.

C'est beaucoup hasarder, et Ton n'est pas toujours heureux; et, dans un dessein de cette nature, ce qu'un bon succès fait passer pour une ingénieuse hardiesse , un mauvais le fait prendre pour une témérité ridicule.

Baronius, parlant de la mort de l'empereur Maurice, et de celle de ses fils , que Phocas fai-^ soit immoler à sa vue, rapporte une circonstance très rare, dont j'ai pris l'occasion de former le nœud de cette tragédie, à qui elle sert de fonde* ment. Cette nourrice eut tant de zèle pour ce malheureux prince, qu'elle exposa son projMre fils au supplice , au lieu d'un des siens qu on lui avoit donné à nourrir. Maurice reconnut l'échange, et l'empêcha par une considération pieuse que cette extermination de toute sa fisimille étoit un juste jugement de Dieu, auquel il n'eût pas cru satisfaire, s'il eût souffert que le sang d'un autre eût payé pour celui d'un de ses fils. Mais quant à ce qui étoit de la mère;, elle avoit surmonté l'affection maternelle en feiveur de son prince , et l'on peut dire que son

enfant étoil mort pour son refjurd. Comme j'ai cru que cette action étoit assez généreuse pour mériter une personne plus illustreà la produire, j'ai fait de cette nourrice une gouvernante. J'ai supposé que 1 échange avoit eu son effet ; et de cet enfant sauvé par la supposition d'un autre, j'en ai fait Héraclius, le successeur de Phocas. Bien plus, j'ai feint que cette Léontine ne pouvoit cacher long-temps cet enfant que Maurice avoit commis à sa fidélité, vu la recherche exacte que Phocas en faisoit faire; et se voyant même déjà soupçonnée, et prête à être découverte, se voulut mettre dans les bonnes grâces de ce tyran, eu lui allant offrir ce petit prince dont il étoit en peine, au lieu duquel elle lui livra son propre fils Léonce. J'ai ajouté que par cette action Phocas fut tellement gagné, qu'il crut no pouvoir remettre son fils Martian aux mains d'une personne qui lui fût plus acquise, d'autant que ce qu'elle venoit de faire l'avoit jetée, h ce qu'il croyoit, dans une liainc irréconciliable avec les amis de Maurice , qu'il avoit seuls i craindre. Cette faveur où je la mets auprès de lui donne lieu à un second échange d'Héraclius, (qu'elle nourrissoit comme son fils sous le nom lie Léonce, avec Martian, que Phocas lui avoii

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confié. Je lui fais prendre Toccasion de réloigne* ment de ce tyran, que jWrète trois ans, sans revenir, à la guerre contre les Perses; et à son retour , je fais qu'elle lui donne Héraclius pour son fils, qui est dorénavant élevé auprès de lui sous le nom de Martian , pendant qu^elle retient le vrai Martian auprès d elle , et le nourrit sous le nom de son Léonce, qu'elle avoit exposé pour Tautre. Gomme ces deux princes sont grands, et que Phocas , abusé par ce dernier échange, presse Héraclius d'épouser Pulchérie, fille de Maurice, qu'il avoit réservée exprès seule de toute sa famille , afin qu'elle portât par ce mariage le droit et les titres de l'empire dans sa maison , Léontine, pour empêcher cette alliance incestueuse du frère et de la sœur , avertit HéracUus de sa naissance. Je serois trop long si je voulois ici toucher le reste des incidents d'un poëme si embarrassé, et me contenterai de vous avoir donné ces lumières , afin que voifc en puissiez commencer la lecture avec moins d'obscurité. Vous vous souviendrez seulement qullérach'us passe pour Martian , fils de Phôcas , et Martian pour Léonce, fils de Léontine, et qulléraclius sait qui il est, et qui est ce faux Léonce ; mais que le vrai Martian, Phocas, ni Pulchérie, n'en savent rien,

non plus que le reste des acteurs, hormis Lconliiic et sa fille Eutloxe.

On m'a fait quelque scrupule de ce qu'il uVst pas vraiscmblalile qu'uue mère expose son Bis à la mort pour en préserver un auti-e : à quoi j'ai deux réponses à faire ; la première , que notre unique docteur Aristotc nous permel de mettre quelquefois des choses qui nu-uie soient contrit la raison et l'apparence, pourvu que ce soit lior» de l'action , ou , pour me servir des termes latins de ses interprètes, exirnjàhulaiii, comme est ici cette supposition (l'entanl, et nous donne pniii' exemple OEdipc, <pii, ayant lue un i-n'i de 'Mnbes , l'ignore encore vinjjt ans après; rauln., que l'action étant vraie du côte de la mtii-, comme je fai remarqué tantôt, il ne faut pliu* s'informer si elle est vraisemblable, étant certain que toutes les vérités sont rccevables dans la poésie , quoiqu'elle ne soit pas obligée h les suivre. La liberté qu'elle a de sen écarter n'est pas nne nécessité, et la vraisemblance n'est qu'une condition nécessaire à la disposition , et non pa» au choix du sujet, ni des incidents qui sont ajipuyés de l'histoire. Tout ce qui entre dans le poëme doit être croyable ; et Jl l'est, selon Arîstote, par l'un de ces (rois niovens, la vérité, la

vraisemblance, ou Topinion commune. Jlrai plus outre; et, quoique peut-être on voudra prendre cette proposition pour un paradoxe, je ne craindrai point d^avancer que le sujet d'une belle tragédie doit n'être pas vraisemblable. La preuve en est aisée par le même Aristote, qui ne veut pas qu'on en compose une d'un ennemi qui tue son ennemi, parceque, bien que cela soit fort vraisemblable, il n'existe dans lame des spectateurs ni pitié ni crainte, qui sont les deux passions de la tragédie ; mais il nous renvoie la choisir dans les événements extraordinaires qui se passent entre personnes proches, comme d'un père qui tue son fils , une ifemme son mari, un frère sa sœur; ce qui, n'étant jamais vraisemblable, doit avoir l'autorité de l'histoire ou de lopinion commune pour être cru :

si bien qu'il n est pas permis d'inventer un sujet de cette nature. C'est la raison qu'il donne de ce que les anciens traitoient presque les mêmes sujets, d'autant qu'ils rencontroient peu de familles où fussent arrivés de pareils désordres, qui font les belles et puissantes oppositions du devoir et de la passion.

Ce n'est pas le lieu de m'étendre ici plus au long sur cette matière : j'en ai dit ces deux mots

DE CORNEILLE ;,i

en passaut, par une nécessilé de inc défcndrf: d'une objection qui détruiroit tout nmn ouvrage, puisqu'elle va à en saper le fondement, et non par anibilion d'étaler mes maximes, qui peut-être ne sont pas (jéncralement avouées des savants. Aussi ne donnc-je ici mes opinions quVi la mode de M. de Montaigne, non pour bonnes, mais pour miennes. Je m'en suis bien trouvé jusqu'à présent ; mais je ne tiens pas impossible qu'on réussisse mieux en suivant les contraires.

PERSONNAGES

PHOCAS, empereur d'Orient.

HÉR ACLI U S, fils de Fempereur Maurice, cru Martian, fils de Phocas, amant d'Eudoxe.

MARTIAN, fils de Phocas, cru Léonce, fils de Léontine, amant de Pulchérie.

PULCHÉRIE, fille de l'empereur Maurice, maîtresse de Martian.

LÉONTINE, dame de Constantinople, autrefois gouvernante dHéraclius et de Martian.

EUDOXE, fille de Léontine, et maîtresse d'Héraclius.

CRISPE, gendre de Phocas.

EXUPÈRE, patricien de Constantinople.

AMINTAS, ami d'Exupère.

Un page de Léontine.

La scène est à Constantinople.

HÉRACLIUS

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