PHOCAS, CRISPE
PHOCAS
Crispe, il n est que trop vrai, la plus belle couronne N'a que de faux brillants dont Téclat Fenvironne ' ; Et celui dont le ciel pour un sceptre fait choix,
' On trouve souvent dans Corneille de ces maximes vagues et de ces lieux communs, où le poète se met à la place du personnage. S'il y a dans Racine quelque passage qui ressemble au début de l^hocas, c'est celui d'Agamemnon dans Iphigénie :
Heureux qui, satisfait de son humble fortune. Libre du joug superbe où je suis attaché , Vit dans l'état obscur où les dieux l'ont caché !
Mais que cette réflexion est pleine de sentiment! qu'elle est belle ! qu'elle est éloignée de la déclamation !
Au contraire, les premiers vers de Phocas paraissent une ampliHcation; les vers en sont négligés. Ce sont les faux brillants qui ''ovironnent une couronne; c'est celui dont le ciel a fait choix pour
94 HÉRACLIUS
Jusqu'à ce qu'il le porte, en ignore le poids >. Mille et mille douceurs y semblent attachées, Qui ne sont qu'un amas d'amertumes cachées :
Qui croit les posséder les sent s'évanouir*; Et la peur de les perdre empêche d'en jouir : Sur-tout qui, comme moi, d'une obscure naissance Monte par la révolte à la toute-puissance.
Qui de simple soldat à l'empire élevé Ne l'a que par le crime acquis et conservé; Autant que sa fureur s'est immolé de têtes, Autant dessus la sienne il croit voir de tempêtes^; Et comme il n'a semé qu'épouvante et qu'horreur,
un sceptre^ et qui en ignore le poids; ce sont mille et mille douceurs qui sont un amas d'amertumes cachées.
J'ajouterai encore que cette déclamation conviendrait peut-être mieux à un bon roi qu à un tyran et à un meurtrier qui ré^e depuis long>temps, et qui doit être très accoutumé aux dangers d'une grandeur acquise par les crimes , et à ces amertumes cachées sous mille douceurs.
' Jusquà ce qu'il le porte : on doit, autant qu on le peut, éviter ces cacophonies; elles sont si désagréables à Toreille, qu on doit même y avoir une grande attention dans la prose. Que sera-ce donc dans la poésie? tout y doit être coulant et harmonieux.
* Si ces douceurs sont des amertumes^ comment se plaint-on de les sentir s'évanouir? Quand on veut examiner les vers français avec des yeux attentifs et sévères, on est étonné des fautes qu on y trouve.
^ Cette phrase n est pas correcte, qui comme moi s*est élevé au trône y il croit voir des tempêtes; cet il est une faute % surtout quand ce qui comme est si éloigné. Cela est en même temps négligé et forcé; négligé, parceque ce mot vague de tempêtes n'est là que
* Faites la construction de la phrase, sana «n rien supprimer, et vom verrez que cet il est nécestah^e. P.
ACTK I, SCÈNE I. 95
Il n'en recueille enfin que Irouble et que terreur'. J'en al semé beaucoup; et depuis quatre lustres Mon trône n'est fondé que sur des morts illustres; £t j'ai mis au tombeau, pourréyuer sans efïroi, Tout ce que j'en ai vu de plus digue que moi=. Mais le sang répandu de l'empereur Maurice, Ses cinq fils à ses yeux envoyés au supplice, En vain en ont été les premiers fondements, Si pour m'ôter ce trône ils servent d'iusti-umeuis. On en fait revivre un au bout de vingt aimées. Bysance ouvre, dis-tu, rorcillc à ces menées •*; Et le peuple, amoureux de tout ce qui me nuit, D'une croyance avide embrasse ce faux bruit.
Impatient déjà de se laisser séduiie*
pour la rima; forcé, parcequ'il est ililtiuli; de vuii auLam de lem péleï qu'on a fait de crimes.
' C'est )e fond de la raêmc pensée CNprimt par uue aulrp Inyiire Od doit éviter toutes ces amplitîcaticins. Ce luurde phrase, i:ooime if n'a seméj fommç il voi'K'n nous, etc., est Irùs souveiil employé par Corneille : il ne faut pas le prodïjjuer, parcequ'il es) piu-
' Ce vers est beau ; je ne sais rependanl si un
arage pour
,.du
rang de simple soldai, s persoones plus dignes que lui de la couioriiie; il doit les avnii craes dangereuses , mais non plus dignes que lui de la pourpre. Ëq général, il n'est pas dans la ualure qu'un souverain s'avilisse
panr le théâtre doivent prendre garde; les iuii;urs duiveul lou-
' On ouvre l'oreille à un bruh, et non à des uienccs; ou 1rs dJ-
' Se laisicr séduire à niieliiuiiii u'oïl plui d'usayi^, el Ju fui.d
^6 IIËRACLIUS.
Au premier imposteur armé pour me détruire,
Qui s'osant revêtir de. ce fantôme aimé>,
Voudra servir d'idole à son zélé charmé».
Mais sais-tu sous quel nom ce fâcheux bruit s^excite^?
CRISPE
Il nomme Héraclius celui qu'il ressuscite.
c est une faute xje me suis laissé aitner^ persuader^ avertir par wmSy et non pas aimer y persuader^ avertir à vous.
' Peut-on se vêtir d'un fantôme? Fimage est-elle assez juste? comment pourrait-on se mettre un fantôme sur le corps? Toute métaphore doit être une image qu'on puisse peindre*.
* Quelles expressions fprcces ! Pour sentir à quel point tout cela est mal écrit, mettez en prose ces vers :
Ze peuple est impatient de se laisser séduire au premier imposteur nrmé pour me détrôner, qui, s'osant revêtir d'un fantôme aimé^ voudra servir d'idole a son zèle charmé,
Erttendra-t-on un tel langage? ne sera-t-on pas révolte de cette foule d*impropriétés et de barbarismes? Le sévère Boileàu a ^t.-
Sang la langue , en un mot , l'auteur le plus divin Est toujours ,' quoi qu'il fasse , un méchant écrivain.
Mais souvenons-nous aussi que lorsque' Corneille faisait les beaux morceaux du Cid^ des Horaces, de Cinna-y de Pompée^ il e'tait un admirable écrivain.
' Un bruit ne s'excite point sOus un nom. Qu'il «st difficile de parler en vers avec justesse! mais que cela est nécessaire!
" Après avoir tourné long-temps autour de cette idée , en parlant de la justesse des métaphores, voilà ce que Voltaire établit enfin comme nne régie de goût. A une page ou deux de distance , on verra les nouveaux développements qu'il donne à cet étrange paradoxe. Nous nous contentoBi d'observer ici que la métaphore qu'il reprend nous semble en effet viciense, non parcequ'ii serait difficile ou même impossible de la peindre , mais pircequ'çUe est beaucoup trop recherchée : on ne se fait pas un vêtement d'un fantôme » comme Tartufe se fait un manteau de la religion. La méoqphore de Molière est naturelle ; celle de Corneille ne l'est pas. P.
ACTK 1, SCÈNE I. tij-
PIlDCAS.
Quiconque en est Tauteur dcvoit mieux l'inventer. Le nom d'Héraclius doit peu m'épouvanter; Sa mort est trop certaine, et fut trop remarquable Tour craindre un grand effet dune si vaine fable. Il n'avoit que six mois; et, lui perçant le flaiic. On en fit dégoutter plus de lait que de sang ' ; Et ce prodige affreux, duntje ti'erablai dans l'ame^ Fut aussitôt suivi de la mort de ma femme.
Il me souvient encor qu'il fut deux jours caché, Kt que sans Léontine ou l'eût long-temps cherché : Il fut livré par elle, à qui, pour récompense, Ji^ donnai de mon fils à gouverner l'enfance^. Du jeune Martian, qui d'âge presque égal, £toit resté sans mère en ce moment fatal.
it dégouticr plui de L
Kipreasions trop familières, trop prosaïques : cl lui perçant lu Jî'jnc est un solécisme ; il faut en lui perfaul.
' Ce prodige n'est point affreux , c'est seulement une croyance
puérile, assez commune autrefois, que les enFanls au berceau
it du lait dans le» veines. PLocas même l'insinue assez en
. disaqii /( nauait ijiu six mois, et on eii fit di!^oulter plus de lail
L i|ue ife sang. Cette conjonclion et siguiËe évidemment que ce lait
e suite, une preuve de son eul'ance, et par là même es-
■ riutlï prodige: mais, si c'en ciait un, que sigiiitierail-il? à quoi
imiraii-il?
'Je donnai h Léontine son enfance à gouverner. — Juge par lii
I ce conte eit ridicule. — Tout esi jusqu'ici de la prose un
I ■ motuie et négligée. Le milieu entre l'ampoulé et le farailiei'
'^iw^fSciUàtenir.
98 HÉRACLIUS
Juge par là combien ce conte est ridicule.
CRISPE
Tout ridicule il plaît; et le peuple est crédule : Mais avant qu'à ce conte il se laisse emporter , Il vous est trop aisé de le faire avorter'.
Quand vous fites périr Maurice et sa femille , Il vous en plut, seigneur, réserver une fille*. Et résoudre dès-lors qu'elle auroit pour époux Ce prince destiné pour régner après vous.
Le peuple en sa personne aime encore et révère^ Et son père Maurice et son aïeul Tibère, Et vous verra sans trouble en occuper le rang S'il voit tomber leur sceptre au reste de leur sang. Non, il ne courra plus après Tombre du frère. S'il voit monter la sœur sur le trône du père. Mais pressez cet hymen : le prince aux champs de Mar Cliaque jour, chaque. instant, s'offre à mille hasards; Et n'eût été Léouce, en la dernière guerre^.
Ce dessein avec lui seroit tombé par terre**, Puisque, sans la valeur de ce jeune guerrier,
' On ne se laisse point emporter h un conte; on fait avorter des desseins, et non pas des contes.
* Cela est du style d'affaires ; // plut à votre majesté donner tel ordre : il n'y a pas là de faute contre la lan£[ue , mais il y en s contre le trafique.
3 Cette personne se rapporte à ce prince; et c'est de cette fiU^ que Phocas a réservée, c*est de Pulchérie que Crispe veut parler
* Ces eipressions sont bannies aujourd'hui , même du style f&~ milier.
* On a déjà repris ailleurs ces façons de parler vicieuses- Toute métaphore qui ne forme point une image vraie et sctir