M A HT! AN
Ah, ma sœur! puisque enfin mon destin éclairii
Veut que je m'accoutume à vous nommer ainsi ,
Qu'aisément l'amitié jusqu'à l'auioui* nous ménel
C'est un penchant si doux qu'on y tombe sans peine ' ;
Mais quand d faut changer l'amour en amitié,
Que lame qui s'y force est digne de pitié!
Et qu'on doit plaindre un cœur qui , n'osant s'en dcl'eudi i
Se laisse déchirer avant que de se reudre !
Ainsi donc la nature à l'espoir le plus doux
Fait succéder l'horreur, et l'horreur d'être à vous !
Ce que je suis m'arrache à ce que j'aimois d'être!
Ah! s'il m'é toit permis de ne rae pas connoitre ,
Qu'un si charmant abus seroit à préférer
A l'âpre vérité qui vient de m'éclairei'!
i'i.'i.i;riKiiiK.
J'eus pour vous trop d amour pour ignorer ses l'oives.
i56 HÉRACLIUS.
Je sais quelle amertume aigrit de tels divorces ' ; Et la haine à mon gré les fait plus doucement Que quand il faut aimer, mais aimer autrement^. J'ai senti comme vous une douleur bien vive En brisant les beaux fers qui me tenoient captive^;
' On aigrit des douleurs , des resseotiments , des soupçons même. Racine a dit avec son élégance ordinaire :
La douleur est injuste , et toutes les raisons Qui ne la flattent point ai(];ris8cnt ses soupçons.
Mais on n*a jamais aigri une séparation ; et une sœur qui ne peut épouser son frère ne fait point un divorce.
^ Les maximes , les sentences au moins doivent être claires; celle-ci n*est ni claire, ni convenable, ni vraie. Il est faux qu'il soit plus agréable d*étre obligé de passer de Tamour à la haine, que de Tamour à Tamitié. Corneille est tombé si souvent d«ins ce défaut qu'il est utile d'en examiner la source.
Cette habitude de faire raisonner ses personnages avec subtilité n'est pas le fruit du génie. Le génie peint à grands traits , invente toujours les situations frappantes, porte la terreur dans l'ame, excite les grandes passions , et dédaigne tous les petits moyens; tel est Corneille dans le cinquième acte de Rodogune , dans des scènes des Horaces, de Cinna, de Pompée. Le génie n'est point subtil et raisonneur : c'est ce qu'on appelle esprit y qui court après les pensées , les sentences , les antithèses , les réflexions , les contestations ingénieuses. Toutes les pièces de Corneille, et sur-tout les dernières, sont infectées de ce grand défaut qui refroidit tout. Vesprit dans Corneille, comme dans le grand nombre de nos écrivains modernes , est ce qui perd la littérature : ce sont les traits du génie de ce grand homme qui seuls ont fait sa gloire et montré l'art. Je ne sais pourquoi on s'est plu à répéter que Corneille avait plus de génie , et Racine plus d'esprit; il fallait dire que Racine avait beaucoup plus Je goiit, et autant de génie. Un homme avec du talent et un goût sûr lie fera jamais de lourdes chutes en aucun genre.
^ De beaux fers! et on reproche à Racine d'avoir parlé d'amour •
ACTR III, SCKNI': [. iT.y
Mais jeu cuiiJaniiiciuiâ le plus doux soiiveiiir Sil avoit i mon cœur coîito plus «t'uii soupir. Ce grand conp m'a surprise, et ne ma point Iroublêi;, ISlon amc l'a reçu saDs an être accablée; Et comme tous mes feux n'avoîent rien que de saint, L'honueur les alluma , le devoir les éteint.
Je ne vois plus d'amant où je rencontre un frère ; L'un ne me peut loucher, ni Tautrc me déplaire; Et je tiendrai toujours mon bonlieur infini, Si les miens sont vengés, et le tyran puni.
Vous, que va sur le trâne élever la naissance, Régnez sur votre cœur avant que sur Byzance; Et, donjptant comme moi ce dangereux mutin ', Commencez à répondre à ce noble destin.
MARTI AN
Ah! vous ftites toujours l'illustre Pulcbcrie,
En fille d'empereur dès le berceau nourrie;
Et ce grand nom sans peine a pu vous enseignei'
Gomment dessus vous-même il vous falloit régner' :
Mais pour moi, qui, caché sous une antre aventure,
D'une ame plus commune ai piis quelque teinture,
que dans sa Tnible Iragédic A'AlcxaniIre, où il vuuliil iinilcr Curn»lle, oit II fait dire à Ëpliesiion :
FIiIlIl' conËdFiii du b<.'»u l'<^u de mon niaîlrc. Ce dangereux mutin est utiu expressioii i|ui iie c?oiiïïcnl quiiias ime êpigramme.
Un grand nom qni enseigne commeiil il fiul rL-gner dessui
soi-mcme! Martian caché ioiis une avn itiiv, et qui a pris la (t'"-
' d'nne ame commiire! nue (l'incnrreciion! nue àt ncglïgem'e !
i58 HÉHACLIUS.
11 n est pas merveilleux si ce que je me crus Mêle un peu de Léonce au cœur d'Héraclius.
A mes confus regrets soyez donc moins sévère; C'est Léonce qui parle, et non pas votre frère ■ : Mais si Tun parle mal , l'autre va bien agir ^, Et Tun ni Tautre enfin ne vous fera rougir.
Je vais des conjurés embrasser Fentreprise, Puisqu'une ame si haute à frapper m'autorise, Et tient que, pour répandre un si coupable sang, L'assassinat est noble et digne de mon rang 3. Pourrai-je cependant vous faire une prière?
PULCHÉRIE
Prenez sur Pulchérie une puissance entière.
Puisqu'un amant si cher ne peut plus être à vous, Ni vous, mettre l'empire en la main d'un époux 4,
' Ce trait prouve encore la yérité de ce qu'on a dit, qu*on coarait alors après les tours ingénieux et recherchés.
* Cela confirme encore la preuve que le mauvais goût était dominant, et que Corneille, malgré la soUdité de son esprit, était trop asservi à ce malheureux usage : il y a même du comique dans ces oppositions de Léonce avec Martian ; et ce jeu de Léonce qui parle, avec Martian qui agit, ressemble à TAmphitryon qui rejette sur Tépoux d'Alcmène les torts reprochés à Tamant d'Alcraène. Ces artiHces réussissent beaucoup plus dans le comique, et sont puérils dans la tragédie.
' Pulchérie n'a point dit cela : on peut hasarder que l'assassinat est peut-être pardonnable contre un assassin ; mais que Fassassinat soit digne du rang suprême, c'est une de ces idées monstrueuses qui révolteraient, si leur extrême ridicule ne les rendait safls conséquence.
* Ce vous se rapporte à peut , et est un solécisme; mais, encore