‹ Œuvres de P. Corneille: avec le commentaire de Voltaire et les jugments de La HarpeChapitre 1 sur 285 · ROI DES HUNS · texte numérisé non relu

ROI DES HUNS

TRAGÉDIE

PRÉFACE DE VOLTAIRE

Attila parut nialheiireiisrment la même année f^a^^ndromaque. T.a : ouiparaison ne conlribua pas à faire remonter Corneille à ce haut poiid de gloire où il s'était élevé ; il baissait, et Racine s'élevait : c'était alors le temps de la retraite ; il devait prendre ce parti honorable. La plaisanterie de Despreaux. devait l'avertir de nç plus travailler, ou de travailler avec plus de

J'aivnl'Affô.il.s.

Mais après l'Attila,

On connaît encore ces vers :

Peut aller au parterre attaquer Attila,

Et, si le roi des Huns ne lui cliartne l'oreille,

Traiter de visigotlis tous les vers de Corneille.

On a prétendu (car <]iie ne prétend-on pas? j que Corneille avait regardé ces vers comme un éloge; mais quel poêle trouvera jamais bon

qu'on traite ses vers de visigoths, sur-tout lorsqu'ils sont en effet durs et obscurs pour la plupart? La dureté et la sécheresse dans l'expression sont assez communément le partage de la vieillesse; il arrive alors à notre esprit ce qui arrive à nos fibres. Racine, dans la force de son âge, né avec un cœur tendre, un esprit flexible, une oreille harmonieuse, donnait à la langue française un charme qu'elle n'avait point eu jusque alors. Ses vers entraient dans la mémoire des spectateurs comme un jour doux entre dans les yeux. Jamais les nuances des passions ne furent exprimées avec un coloris plus naturel et plus vrai; jamais on ne fît de vers plus coulants, et en même temps plus exacts.

Il ne faut pas s'étonner si le style de Corneille, devenu encore plus incorrect et plus raboteux dans ses dernières pièces, rebutait les esprits que Racine enchantait, et qui devenaient par cela même plus difficiles.

Quel commentaire peut-on faire sur Attila, qui combat de tête encore plus que de bras; sur la terreur de son bras^ qui lui donne pour nouveaux compagnons les Alains^ les Francs^ et les Bourguignons; sur un Ardaric, et sur un Vala-

mir, deux prétendus rois, qu'on traite comme des officiers subalterne.s; sur cet Ardaric, qui est amoureux, et qui secrie :

Qu'un monarque est heureux loi-sqiielorlel lui donne La main d'une si rare et gi belle persoiini.'! eif.

I,a même raison qui m'a empè<iic d'entrer dans aucun détail sur Agésiias m'arrête pour Attila; et les lecteurs qui pourront lire ces pièces me pardonneront sans doute de m'abstenîr des remarques : je suis sûr du moins qu'ils ne me pardonneraient pas d'en avoir fait.

Je dirai seulement, dans cette préface, qu'il est très vraisemblable que cet Attila, très peu connu des historiens, était un luinime d'un mérite rare dans son métier de brirjaiid. Un capitaine de la nation des Huns qui force ('empereur Théodose à lui payer tribut, qui savait discipliner ses armées, les recruter chez ses ennemis mêmes, et nourrir la {{ucrrc par la guerre; un homme qui marcha en vainqueur de Cunstantinople aux portes de Rome, et qui, dans un régne de dix ans, fut la terreur de TEuropo entière, devait avoir autant de politique que de courage; et c'est une grande erreur de penser qu'on puisse être conquérant sans avoir au-

tant d'habileté que de valeur. Il ne £aut pas croire, sur la foi de Jornandez, qu'Attila mena une armée de cinq cent mille hommes dans les plaines de la Champagne : avec quoi aurait-il nourri une pareille armée? La prétendue victoire remportée par Aétius auprès de Châlons, et deux cent mille hommes tués de part et d'autre dans cette bataille^ peuvent être mis au rang des mensonges historiques. Comment Attila, Vaincu en Champagne, serait-il allé prendre Aquilée? La Champagne n'est pas assurément le chemin d'Aquilée dans le Frioul. Personne ne nous a donné des détails historiques sur ces temps malheureux. Tout ce qu'on sait, c'est que les barbares venaient des Palus-Méotides , et du Borysthène, passaient par l'iUyrie, entraient en Italie par le Tyrol, ravageaient l'ItaHe entière, franchissaient ensuite l'Apennin et les Alpes, et allaient jusqu'au Rhin, jusqu'au Danube.

Corneille , dans sa tragédie di Attila , fait paraître Ildione, une princesse sœur d'un prétendu roi de France : elle s'appelait Udecone à la première représentation; on changea ensuite ce nom ridicule. Mérouée , son prétendu frère , ne fut jamais roi de France. Il était à la tête d'une

petite nation Larbare vers Maycnce, Franrforl et Cologne. Corneille dît

Que le grand Merouee est un roi ma|;nanime, Amoureus de la gloire, ardent aprt-s l'catime, Qu'il a déjà soumis et la Seine et la Loire.

Ces fictions peuvent être permises dans une tragédie; mais il faudrait que ces fictions fussent intérestiantes.

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