‹ Œuvres de P. Corneille: avec le commentaire de Voltaire et les jugments de La HarpeChapitre 229 sur 285 · SCÈNE L · texte numérisé non relu

SCÈNE L

ORODE, EURYDICE.

ORODE.

Ne me Favouez point; en cette conjonctore,

Le soupçon m'est plus doux que la vérité sûre;

L'obscurité m'en plait, et j'aime à n'écouter

Que ce qui laisse encor liberté d'en douter.

Cependant par mon ordre on a mis garde aux portes.

Et d'un amant suspect dispersé les escortes,

De crainte qu'un aveugle et fol emportement

N'allât, et malgré vous, jusqu'à l'enlèvement.

La vertu la plus haute alors cède à la force;

Et pour deux cœurs unis l'amour a tant d'amorce ,

Que le plus grand courroux qu'on voie y succéder

N'aspire qu'aux douceurs de se raccommoder.

II n'est que trop aisé de juger quelle suite

Exigeroit de moi l'éclat de cette fuite;

Et pour n'en pas venir à ces extrémités.

Que vous l'aimiez ou non , j'ai pris mes sûretés.

EURYDICE

A ces précautions je suis trop redevable; Une prudence moindre en seroit incapable,

Seigneur: mais, dans le doute où votre esprit se plaît, Si j'ose en ce héros prendre quelque intérêt, Son soit est plus douteux que votre incertitude. Et J'ai lieu plus que vous d'être en inquiétude. Je ne vous réponds point sur cet enlèvement; Mon devoir, ma fierté, tout en moi le dément. La plus haute veriu peut céder à ta force.

Je le sais, de l'aniourje sais quelle est l'amorce; Mais contre tous les deux l'orgueil peut secourir, Et rien n'en est à craindre alors qu'on sait mourir. Je ne serai qu'au prince.

ORODE.

Oui: mais à quand, madame, A quand cet heureux jour, que de toute soname....

E u R ï D r c E, Il se verroit, seigneur, dès ce soir mon époux. S'il n'eût point voulu voir dans mon cœur plus que vous: Sa curiosité s'est trop embarrassée D'un point dont il devoit éloigner sa pensée. Il sait que j'aime ailleurs, et l'a voulu savoir; Pour peine il attendra l'effort de mon devoir.

ORODE.

Les délais les plus longs, madame, ont quelque tenue.

EURYDICE

Le devoir vient à bout de l'amour le plus ferme ; Les grands cœurs ont vers lui des retours éclatants; Et quand on veut se vaincre, il y faut peu de temps. Un jour y peut beaucoup, une heure y peut suffire. Un de ces bons moments qu'un cœur n'ose en dédire; S'il ne suit pas toujours nos souhaits et nos soins,

38a SURÉNA.

U arrive souvent quand on Vattend te moûfes.

Mais je ne promets pas de m y rendre facile , Seigneur, tant que j'aurai Famé si peu tranquîUe; Et je ne livrerai mon cœur qu à mes ennuis.

Tant qu on me laissera dans Talarme où je rnÙB.

OROBE..

Le sort de Suréna vous met donc en alarme?

KURYniCE.

Je vois ce que pour tous ses vertus ont de charme^ Et puis craindre pour lui ce qu on voit craindre à tous Ou d'un maître en colère ou d'un rival jaloux.

Ce n'est point toutefois l'amour qui m'intéresse, C'est.... Je crains encor plus que ce mot ne vous bless Et qu'il ne vaille mieux s'en tenir à l'amour, Que d'en mettre, et si tôt, le vrai sujet au jour.

ORODB.

Non, madame, parlez , montrez toutes vos craintes: Puis-je sans les connoître en guérir les atteintes. Et, dans l'épaisse nuit où vous vous retranchez , Choisir le vrai remède aux maux que vous cachez?

EURY0ICE.

' Mais si je vous disois que j'ai droit d'être en peine Pour un trône où je dois un joui* monter en reine; Que perdre Suréna, c'est livrer aux Romains Un sceptre que son bras a remis en vos mains; Que c'est ressusciter l'orgueil de Mitradate, Exposer avec vous Pacorus et Phradate; Que je crains que sa mort, enlevant votre appui, Vous renvoie à l'exil où vous seriez sans lui: Seigneur, ce seroit être un peu trop téméraire.

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