‹ Œuvres de P. Corneille: avec le commentaire de Voltaire et les jugments de La HarpeChapitre 23 sur 285 · SCENE I · texte numérisé non relu

SCENE I

ATTILA, OCTAB.

ATTILA

Octar, as-tu pris soin de redoubler ma garde?

OCTAR.

Oui, seigneur; et déjà chacun s'entre-regarde, S'entre-demande à quoi ces ordres que j'ai mis....

ATTILA

Quand on a deux rivaux, manque-t-on d'ennemis?

OCTAR.

Mais, seigneur, jusqu'ici vous en doutez encore.

ATTILA

Et pour bien éclaircir ce qu'en effet j'ignore, Je me mets à couvert de ce que de plus noir Inspire à leurs pareils l'amour au désespoir; Et ne laissant pour arme à leur douleur pressante Qu'une haine sans force, une rage impuissante, Je m'assure un triomphe en ce glorieux jour Sur leurs ressentiments, comme sur leur amour. Qu'en disent nos deux rois?

OCTAR.

Leurs âmes alarmées De voir par ce renfort leurs tentes enfermées

ATTILA. 45

Affectent de montrer une tranquillité....

De leur tente k la mienne ils ont la liberté.

OCTAR.

Oui, mais seuls, et sans suite; et quant au.\ deux princesf

Que de leurs actions on laisse encor maltresses,

On ne permet d'entrer chez elles qu'à leurs gens;

Et j'en bannis par là ces rois et leurs agents.

N'en ayez plus, seigneur, aucune inquiétude:

Je les fais observer avec exactitude;

Et de quelque côté qu elles tournent leurs pas,

J'ai des yeux tout placés qui ne les manquent pas :

On vous rendra bon compte et des deux rois et d'elles.

ATTILA

Il suffit sur ce point : apprends d'autres nouvelles. Ce grand chef des Romains, l'illustre Aétius, Le seul quejecraignois, Oclar, il ne vit plus.

OCTAIl.

Qui vous en a défait?

ATTILA

Valentinian même.

Craignant qu'il n'usurpât Jusqu'à son diadème. Et pressé des soupçons où j'ai su l'engajjer, Lui-même, à ses yeux même, il l'a fait égorger. Rome perd en lui seul plus de quatre batailles; Je me vois l'accès libre au pied de ses murailles; Et si j'y fais parûître Honorie et ses droits. Contre un tel empereur j'aurai toutes les voix: Tant l'effroi de mon nom, et la haine pnhli<[ue Qu^attire sur sa tête une uaort si tragique.

46 ATTILA

Sauront £aiire aisément, sans en venir aux mains, De répoux d'une sœur un maître des Romains !

OCTAR.

Ainsi donc votre choix tombe sur Honorie?

ATTILA

J'y fais jee que je puis , et ma gloire m'en prie : Mais d'ailleurs Ildione a pour moi tant d'attraits, Que mon cœur étonné flotte plus que jamai3.

Je sens combattre encor dans ce cœur qui soupire Les droits de la beauté contre ceux de l'empire. L'effort de ma raison qui soutient mon orgueil Ne peut non plus que lui soutenir un cpup d'œil; Et quand de tout moi-même il m'a rendu le maître» Pour me rendre à mes fers elle n'a qu'à paroitre.

O beauté, qui te fais adorer en tous lieux, Cruel poison de l'ame, et doux charme dets yeux, Que devient, quand tu veux, l'autorité suprême, Si tu prends malgré moi l'empire de moi-même, Et si cette fierté qui fait par-tout la loi Ne peut me garantir de la prendre de toi?

Va la trouver pour moi, cette beauté charmante; Du plus utile choix donne-lui l'épouvante; Pour l'obhger à fuir, peins-lui bien tout l'affront Que va mon hyménée imprimer sur son front.

Ose plus; fais-lui peur d'une prison sévère Qui me réponde ici du courroux de son frère, Et retienne tous ceux que l'espoir de sa foi Pourroit en un moment soulever çoutr^ moi.

Mais quelle ame en effet n'en seroit pas séduite? Je vois trop de périls, Octar, en cette fuite;

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