Œuvres de P. Corneille, avec les commentaires de Voltaire
Après tant de tragédies peu dignes de Coriieillé, en voici une où vous retrouvez souvent Fauteur de Cinna^ elle mérite plus d'attention et deïemarques que les autres. L'entrevue de Pompée et dé Sertorius eut le succès qu'elle méritait ; et ce succès réveilla tous seis ennemis. Le plus implacable était alors l'abbé d'Aubignac, homme célébré en son temps , et que sa Pratique du Théâtre jioxit& médiocre qu'elle est , faisait regarder comme un légii^lateur en litJtéràture. Cet abbé^ qui avait été longtemps prédicateur, i/étâit acquis beaucoup de crédit dans leâ plus grandes maisons de Paris. Il était bien douloureux sans doute à l'auteur de Cinna de voir un prédicateur et un homme dé lettres considérable écrire à madame la duchesse de Retz , à l'abri d'un privilège du roi , des choses qui auraient flétri un homme moins connu et moins estimé que Corneille.
«Tous êtes poète, et poète de théâtre, dit-il à a ce grand homme dans sa quatrième dissertation oc adressée à madame de Retk ; vous êtes abandonné il à une vile dépendance des histrions : votre com-
ce mefce oaxlinaire;^'e8t (ju'aTec leurs portiers ; vos « aiîîis ne sont que des libraires du Palais. Il faua drait avoir perdu le sens , aussi-bien que vous , c( pour être en mauvaise humeur du gain que vous <c pouvez tirer de vos veilles et de vos emprcisse- « mens auprèis des histrions et des libraires. Il a vous arrive assez souvent , lorsqu'on vous loue y ce que vous n'êtes plus afiamé de glpire , joiais d'arec gent Dé&ites-vous , M. de Corneille , de ces
ce ms^uvaîises façons de parler , qui sont encore plus ce mauvaises que vos vers. .... J'avois cru, comme <e plusieurs , que vous étiez le poète de la critique ce de l'École des femmes, et que I4ddas étoît un ce nom déguisé comme celui de M*. de Corneille; ce car vous êtes sans doute le marquisde Masca*ce rille , qui piaille toujours , qui ricane toujours , ce qui parle toujours, et ne dit jami^s yien qui ce vaille , etc. ». Ces horribles platitudes trouvaient aloi's des protecteurs, parce que Corneille était vivant. Jamais les Zoïle , les i^acon , les Fréron n'ont vomi de plus grandes indignités. U attaqua Corneille sur sa famille , sur sa personne ; il examina jusqu'à sa voix,, sa démarche, toutes ses actions, toute sa conduite dans son domestique; et d^ns ces torrens d'injures il fut secondé par
les mauvais auteurs ; ce que Yon ctoira^idàna peine.
J'épargne à la délicatesse des honnêtes gens * , et à des yeux accoutumés à ne lire que ce quî peut instruii'e etjdaire, toutes ces personnalités ^ toutes ces calomnies que répandirent contre ce grand^ liomme ces faiseurs dé brochures et de feuilles qui déshonorent la nation , et que l'appât du plus lég^ et du plus vil gain engage encore plus que Fénvie à décrier tout ce qui peut faire honneur à leur pays , i insulter le mérite et la vertu , ' à vomir im-^ posture sur imposture ', dans le vain espoir que* quelqu'un de leurs mensonges pourra venir enfin aux oreilles des hommes en place , et servir à perdre ceux qu'ils ne peuvent rabaisser. On alla jusqu'à lui imputer des vers qu'il n'avait point ifaits; ressourcé ordinaire de la basse envie , mais ressource inutile ; car ceux qui ont assez dé lâcheté pour Élire courir un ouvrage sous le nom d'un grand homme , n'ayant jamais assez de jgénie pour l'imiter , rimposture est bientôt reconnue.
Mais enfin tien ne put obscurcir la gloire de Corneille , la seute chose presque^qui lui restât. Le
*Ne pouvait- il pas leur épargner aussi les sottises de d'Aubignac , en se dispensant de les reproduire? P.
pu1]iio de tous les temps et de toutes les nations , toujours juste à la longue, ne juge les grand» hommes que par leurs bons ouvrages , et non par Ce qu'ils ont fait de médiocre ou de mauvaise.
Les belles scènes du Cid, les admirables morceaux des Horacesy les beautéi» nobles et sages de Cinna, le sublime de Gornélie , les rôles de Sévère et de Pauline, le cinquième acte de Rodogune , la conférence de Sertorius et de Pompée; tant de beaux morceaux , tous produits dans un temps où. l'on sortait à peine de la barbarie , assureront à Cbrneille une place parmi les plus grands hommes jusqu'à la dernière postérité.
Ainsi l'excellent Racine a triomphé des injustes dégoûts de madame de Sévigné, des farces de Subligni , des méprisables critiques de Visé , des cabales des Boyer et des Pradon ; ainsi Molière se soutiendra toujours , et sera le père de la vraie eomédie, quoique ses pièces ne soient pas suivies Gonmie autrefois parla foule; ainsi les charmans opéras de Quinault feront toujours les délices de quiconque est sensible à la douce harmonie de la poésie, au naturel et à la vérité deTexpression, aux grâces faciles du style , quoique ces mêmes opéras aient toujours été en butte aux satires de
Boileau , son ennemi personnel , et quoiqu'on les représente moins souvent qu'autrefois;
Il est des chefs-d'œuvre de Corneille qu'oii joue rarement ; il y en a , je crois , deux raisons : la première, c'est que notre nation n'est plus ce qu'elle était du temps des Horaces et de Cinna : les premiers de l'état alors , soit dans l'épée, soit danis la robe , soit dans Tégliâe, se faisaient un honneur, ainsi que le sénat de Rome , d'assister à un spectacle où l'on trouvait une instruction et un plaisir si noble.
Quels furent les premiers auditeurs de Ccrneil le? un Condé , un Turenne , un cardinal de Retz, un duc de La Rochefoucauld, un Mole, un Lamoignon , des évéques gens de lettres , pour lesquels il y avait toujours un banc particulier à la cour, aussi-bien que pour messieurs de l'Académie : le prédicateur venait y apprendre l'éloquence et l'art de prononcer; ce fut l'école de Bossuet .: l'homme destiné aux premiers emplois de la robe venait s'instruire à parler dignement. Aujourd'hui , qui fréquente nos spectacles? un certain nombre de jeunes gens et de jeunes femmes.
La seconde raison est qu'on a rarement des acteurs dignes de représenter Cinna et les Horaces.
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On n'encourage peut- être pas assez cette profession , qui deiûatide de l'esprit, de l'éducation , une connaissance assez grande de la langue , et tous les talens extérieurs de Fart oratoire. Mais quand il se trouve des artistes qui réunissent tous ces mérites , c'est alors que Corneille parait dans toute sa grandeur.
Mon admiration pour ce rare génie ne m'empêchera point de suivre ici le devoir que je me suis ;prescrit , de marquer avec autant de franchise que d'impartialité ce qui me paraît défectueux , aussi-bien que ce qui me semble sublime. Autant les injures des d'Aubignac et de ceux qui leur ressemblent sont méprisables, autant on doit aimer un examen réfléchi , dans lequel on respecte toujours la vérité que l'on cherche, le goût des connaisseurs qu'on a consultés, et l'auteur illustre que V<m commente. La critique s'exerce sur l'ouvrage, et non sur la personne : elle ne doitména-*^ ger aucun déiEaLut, si elle veut être utile.
DE CORNEILLE
AU LECTEUR
Ne cherchez point dans cette tragédie les agréments qui sont en possession de faire réussir au théâtre les poëmes de cette nature : vous n'y trouverez ni tendresses d amour, ni emportements de passions, ni descriptions pompeuses, ni narrations pathétiques. Je puis dire toutefois qu'elle n'a point déplu, et que la dignité des noms illustres , la grandeur de leurs intérêts , et la nouveauté de quelques caractères, ont suppléé au manque de ces grâces. Le sujet est simple, et du nombre de ces événements connus , où il ne nous est pas permis de rien changer qu'autant que la nécessité indispensable de les réduire dans la règle nous force d'en resserrer les temps et les lieux. Comme il ne m'a fourni aucunes femmes, j'ai été obligé de recourir à l'invention pour en introduire deux , assez compatibles l'une et l'autre avec les vé-
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rites historiques auxquelles je me suis attaché. L une a vécu de ce temps-là; c'est la première femme de Pompée, qu'il répudia pour entrer dans l'alliance de Sylla, par le mariage d'Emilie, fille de sa femme. Ce divorce est constant par le rapport de tous ceux qni ont écrit la vie de Pompée ; mais aucun d'eux ne nous apprend ce que devint cette malheureuse, qn'ils appellent tous Antistîe , à la réserve d'un Espagnol , évêque de Gironne , qui lui donne le nom d'Aristie, que j'ai préféré, comme plus doux à l'oreille. Leur silence m'ayant laissé liberté entière de lui faire un refuge , j'ai cru ne lui en pouvoir choisir un avec plus de vraisemblance que chez les ennemis de ceux qui Favoient outragée : cette retraite en a d'autant plus , qu'elle produit un effet véritable par les lettres des principaux de Rome que je lui fais porter à Sertorius, et que Perpenna remit entre les mains de Pompée , qui en usa comme je le marque. L'autre femme est une pure idée de mon esprit , mais qui ne laisse pas d'avoir aussi quelque fondement dans l'histoire. Elle nous apprend que les Lusitaniens appelèrent Sertorius d'Afrique pour être leur chef contre le parti de Sylla ; mais elle ne nous dit point s'ils étoient
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en république ^ ou sous une monarchie. Il n'y a donc rien qui répugne à leur donner une reine ; et je ne la pouvois faire sortir d'un sang plus considérable que de celui de Viriatus , dont je lui fais porter le nom , le plus grand homme que l'Espagne ait opposé aux Romains, et le dernier qui leur ait fait tête dans ces provinces avant Sertorius. Il n'étoit pas roi en effet, mais il en avoit toute Fautorité; et les préteurs et consuls que Rome envoya pour le combattre , et qu'il défit souvent , l'estimèrent assez pour faire des traités de paix avec lui comme avec un souverain et juste ennemi. Sa mort arriva soixante et huit ans avant celle que je traite ; de sorte qu'il auroit pu être aïeul ou bisaïeul de cette reine que je fais parler ici.
Il fut défait par le consul Q. Servilius , et non par Brutus, comme je l'ai fait dire à cette princesse, sur la foi de cet évêque espagnol que je viens de citer, et qui m'a jeté dans l'erreur après lui. Elle est aisée à corriger par le changement d'un mot dans ce vers unique qui en parle , et qu'il faut rétablir ainsi :
Et de SerYiliu& Fastre prédominant.
Je sais bien que Sylla , dont je parle tant dans
ce poëme'^ étoit mort six ans avant Sertorius ; mais , à le prendre à la rigueur, il est permis de presser les temps pour faire Funité de jour 5 et , pourvu qu'il n'y ait pas d'impossibilité formelle, je puis faire arriver en six jours, voire en six heures , ce qui s'est passé en six ans. Cela posé , rien n'empêche que Sylla ne meuiie avant Sertorius, sans rien détruire de ce que je dis ici , puisqu'il a pu mourir depuis qu'Arcas est parti de Rome pour apporter la nouvelle de la démission de sa dictature ^ ce qu'il fait en même temps que Sertorius est assassiné. Je dis de plus que , bien que nous devions être assez scrupuleux observateurs de l'ordre des temps , néanmoins , pourvu que ceux que nous faisons parler se soient connus , et aient eu ensemble quelques intérêts à démêler , nous ne sommes pas obligés à nous attacher si précisément à la durée de leur vie. Sylla étoit mort quand Sertorius fut tué , mais il pouvoit vivre encore sans miracle; et l'auditeur, qiii communément n'a qu^une teinture superficielle de l'histoire , s'offense rarement d'une pareille prolongation qui ne sort point de la vraisemblance. Je ne voudrois pas toutefois faire une règle générale de cette licence, sans y mettre quelque distinction. La
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mort de Sylla n'apporta aucun changement aux affaires de Sertorius en Espagne , et lui fut de si peu d'importance 9 qu'il est malaisé, en lisant la vie de ce héros chez Plutarque, de remarquer lequel des deux est mort le premier, si l'on n'en est instruit d'ailleurs. Autre chose est de celles qui renversent les états , détrtiisent les partis, et donnent'Une autre face aux affaires, ^omme a été celle dé Pompée, qui feroit révolter tout l'auditoire contre un auteur, s'il avrât l'imprudence'^de la mettre après celle dé César. D'ailleurs, il falloit colorer et excuser «n quelque sorte la guerre que Pompée et les autres chefs romains continuoient contre Sertorius; car il est assez malaisé de* comprendre pourquoi l'on s'y obstinoit , après que la république sembloit être rétablie par la démission volontaire et la mort de son tyran. Sans doute que son e^rit de souveraineté qu'il avoit fait revivre dans Rome n'y étoit pais mort avec lui , et que Ponapée et beaucoup d'autres, aspirant dans l'âme à pretùlre sa place , craignoient que Sertorius ne leur y fiit un puissant obstacle , ou par l'amour qu'il avoit toujours pour sa patrie, ou par la grandeur de sa réputation et le mérite de ses actions, qui lui eussent fait donner
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la préférence, si ce grand ébranlement de la république l'eut mise en état de ne se pouvoir passer de maître. Pour ne pas déshonorer Pompée par cette jalousie secrète de son ambition , ^ qui semoit dès-ïors ce qu'on a vu depuis éclater si hautement, et qui peut-être étoit le. véritable motif de cette guerre , je me suis persuadé qu'il étoit plus k propos de faire vivre Sylla, afin d'en attribuer l'injustice à la violence de sa do-mination. Cela m.'a servi de phis à arrêter l'effet de ce pipssant amour que je lui fais conserver pour son Aristie, avec c[ui il n'eût pu. se défendre de renouer , s'il n'eut eu rien à craindre du côté de.Sylkt, dont le nom odieux, mais illustre, donne un grand poids aux raisonnements, de la politique, qui fait l'âme de toute cette tragédie.
Le même Pompée semble s'écarter un peu de la prudence d'un général d'armée, lorsque sur la foi de Sertôrius il vient conférer avec lui dans une ville dont le chef du parti contraire est maître absolu^ mais c'est une confiance de généreux à généreux , pt de Romain à Romain , qui lui donne quelque droit de ne craindre aucune aipercherie de la part d'un si grand homme. Ce n'est pas que je ne veuille bien ac-
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<;order aux critiques qu*il n'a pas assez pourvu à sa propre sûreté j mais il m ëtoit impossible de garder l'unitë de lieu sans lui faire faire cette échappée, qu'il faut imputer à l'incommodité de la règle , plus qu'à moi qui l'ai bien vue. Si vous ne voulez la pardonner à l'impatience qu'il avoit de voir sa femme y dont je le fais encore si passionné / et à la peur qu'elle ne prît un autre mari , faute de savoir ses intentions pour elle , vous la pardonnerez au plaisir qu'on a pris à cette conférence y que quelques*^utis des premiers dans la cour et pour la naissance et pour l'esprit ont estimée autant qu'une pièce entière. Vous n'en serez pas désavoué par Aristote, qui souffre qu'on mette quelquefois des choses sans raison sur le théâtre, quand il y a apparence qu'elles seront bien reçues, et qu'on a lieu d'es^ pérer que les avantages que le poëme en retirera pourront mériter cette grâce.
PERSONNAGES
SERTORIUS, général du paru de Marius
Espagne.
PERPENNA , lieutenant de Sertonus.
ÂUFIDE^ tribun de l'armée de Sertorius.
POMPÉE, général du parti de Sylla.
ARISTIE> femme de Poi^ipée.
VIRIATE, reine de Lusitanie, à présent Portuga T H AMI RE, d^me d'honneur de Viriate. C E L S U S , tribun du parti de Pompée. ARCAS, affranchi d'Aristius, frère d'Aristie.
La scène est à Nertohrige , ville d* Aragon , conquit par Seriorius , à présent Catalajud,
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^ome n'e^t phis darw Rome, elle eé^t foide où /e .rm.i*.