‹ Œuvres de P. Corneille, avec les commentaires de VoltaireChapitre 115 sur 292 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

SYPHAX, SOPHÔNISBE, LÉPIDE, HERMINIE; gardes.

SYPHAX

Madame , à cet excès de générosité

Je n'ai presque plus d'yeux pour ma captivité;

Et, malgré de mon sort la disgrâce éclatante,

Je suis encor heureux quand je vous vois constante.

Un rival triomphant veut place en votre cœur. Et vous osez pour moi dédaigner ce vainqueur ! Vous préférez mes fers à toute sa victoire , Et savez hautement soutenir votre gloire ! Je ne vous dirai point aussi que vos conseils M'ont fait choir de ce rang si cher à nos pareils , Ni que pour les Romains votre haine implacable  rendu ma déroute à jamais déplorable. Puisqu'en vain Massinisse attaque votre foi, Je règne dans votre âme, et c'est assez pour moi.

Qui vous dit qu'à ses yeux vous y, régniez encore. Que pour vous je dédaigne un vainqueur qui m'adore ? Et quelle indigne loi m'y pourroit obliger , Lorsque vous m'apportez des fers à partager?

ai8 SOPHONISBE.

6YPHÀX.

Ce soin de vôtre gloire , et de lui satisfaire....

gOPHONlSBE.

Quand vous l'entendrez bien , vous direz le contraire. Ma gloire est d'éviter les fers <jae vous portez^ D'éviter le triomphe où vous vous soumettez. Ma naissance ne voit qfoe cette honte à craindre. Enfin détrompe^vous , il siéroit mal de feindre : Je suis à Massinisse , et le peuple en ces lieux Vient de voir notre hymen à la face des dieux; Nous sortons de leur temple.

SYPHAX

Ah ! que m'osea^-vous dire?

SOPHONISBE

Que Rome sur mes jours n'aura jamais d'empire. J'ai su m'en affranchir par une autre union; Et vous suivrez sans moi le char de Scipion.

SYPHAX

Le croirai-je, grands dieux! et le voudra-t-pn croire,

Alors que l'avenir en apprendra l'histoire?

Sophonisbe servie avec tant de respect.

Elle que j'adorai dès le premier aspect.

Qui s'est vue à toute heure et partout ohéie ,

Insulte lâchement à ma gloire trahie.

Met le comble à mes maux par sa déloyauté.

Et d'un crime si noir fait encor vanité !

SOPHONISBE

Le crime n'est pas grand d'avoir l'âme assez haute

Pour conserver un rang que le destin vous ôte :

Ce n'est point un honneur qui rebute en deux jours;

Page 1