‹ Œuvres de P. Corneille, avec les commentaires de VoltaireChapitre 121 sur 292 · SCÈNE IL · texte numérisé non relu

SCÈNE IL

LJELIUS, SYPHAX, LÉPIDE.

LJfiLIUS.

DÉTACHEZ-LUI ses fers, il suflSt qu'on le garde. Prince , je vous ai vu tantôt comme ennemi, Et vous vois maintenant comme un ancien atni. Le fameux Scipion , de qui vous fûtes l'hôte , Ne s'offensera point des fers que je vous ôte , El feroit encor plus , s'il uous étoit permis De vous remettre au rang de nos plus chers amis.

SYPHAX

Ah ! ne rejetez point dans ma triste mémoire Le cuisant souvenir de l'excès de ma gloire ; Et ne reprochez point à mon cœur désolé , A force de hontes , ce qu'il a violé.

Je fus l'ami de Rome , et de ce grand courage Qu'opposent nos destins aux destins de Carthage ; Toutes deux, et ce fut le plus beau de mes jours, Par leurs plus grands héros briguèrent mon secours, feus des yeux assez bons pour remplir votre attente ; Mais que sert un bon choix dans une âme inconstante? Et que peuvent les droits de l'hospitalité Sur un cœur si facile à l'infidélité ? J'en suis assez puni par un revers si rude , Seigneur, sans m'accabler de mon ingratitude j Il suffit des malheurs qu'on voit fondre sur moi , Sans me convaincre encor d'avoir manqué de foi, VIII. j5

aaô SOPHONISBE.

Et me faire avouer que le sort qui m'opprime.

Pour cruel qu'il me spit , rend justice à mon crime.

LJELIUS.

Je ne vous parle aussi qu'avec cette pitié Que nous laisse pour vous un reste d'amitié : Elle n'est pas éteinte, et toutes vos défaites Ont rempli nos succès d'amertumes secrètes. Nous ne saurions voir même aujourd'hui qu'à regret Ce gouffre de malheurs que vous vous êtes fait. Le ciel m'en est témoin ; et vos propres murailles, Qui nous voyoient enflés du gain de dçux batailles, Ont vu cette amitié porter tous nos souhaits A regagner la vôtre, et vous rendre la paix. Par quel motif de haine obstinée à vous nuire Nous avez-vous forcés vous-même à vous détruire? Quel astre, de votre heur et du nôtre jaloux, Vous a précipite jusqu'à rompre avec nous?

SYPHAX

Pourrez-vous pardon9er, seigneur,. à ma vieillesse. Si je vous fais l'aveu de toute sa foiblesse ?

Lorsque je vous aimai, j'étois maître de moi; Et tant que je le fus je vous gardai ma foi : Mais dès que Sophonisbe avec son hyménée S'empara de mon âme et de ma destinée. Je suivis de ses yeux le pouvoir absolu , Et n'ai voulu depuis que ce qu'elle a voulu.

Que c'est un imbécille et sévère esclavage Que celui d'un époux sur le penchant de l'âge , Quand sous un front ridé qu'on a droit de haïr Il croit se faire aimer à force d'obéir I

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