‹ Œuvres de P. Corneille, avec les commentaires de VoltaireChapitre 122 sur 292 · ACTE IV, SCÈNE IL · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE IL

De ce mourant amour les ardeurs ramassées Jettent un feu plus vif dans nos veines glacées^ Et pensent racheter l'horreur des cheveuï gris Par le présent d'un cœur au dernier point soumis. Sophonisbe par là devint ma souveraine , Régla mes amitiés, disposa de ma haine , M anima de sa rage, et versa dans mon sein De toutes ses fureurs l'implacable dessein. Sous ces dehors charmants qui paroient son visage , C'étoit une Alecton que déchaînoit Carthage : Elle avoit tout mon cœur, Carthage tout le sien , Hors de ses intérêts elle n'écoutoit rieh ; Et, malgré cette paix que vous m'avez offerte. Elle a voulu pour eux me livrer à ma perte. Vous voyez son ouvrage en ma captivité, Voyez^n un plus rare en sa déloyauté.

Vous trouverez, seigneur, cette même furie. Qui seule m'a perdu pour l'avoir trop chérie , Vous la trouverez, dis-je, au lit d'un autre roi. Qu'elle saura séduire et perdre comme moi. Si vous ne le savez, cest votre ]VIassini$se, Qui croit par cet hymen se bien faire justice , Et que l'infâme vol d'une telle moitié Le venge pleinement de notre inimitié : Mais, pour peu de pouvoir qu elle ait sur son courage , Ce vainqueur avec elle épousera Carthage ; L'air qu'un si cher objet se plaît à respirer A des charmes trop forts pour n'y pas attirer : Dans ce dernier malheur, c'est ce qui me console.

Je lui cède avec joie un poiscm qu'il me vole , * Et ne vois point de don si propre à m'acquitter De tout ce que ma haine ose lui souhaiter.

LALIUS.

Je connois Massinisse^ et ne vois rien à craindre

D un amour que lui-même il prendra soin d'éteindre:

Il en sait l'importance ; et , quoi qu'il ait osé^

Si l'hymen fut trop prompt , le divorce est aisé.

Sophonisbe envers vous l'ayant mis en usage

Le recevra de lui sans changer de visage ,

Et ne se promet pas de ce nouvel époux

Plus d'amour ou de foi qu'elle n'en eut pour vous.

Vous, puisque cet hymen satisfait votre haine^

De ce qui le suivra ne soyez point en peine ,

Et^ sans en augurer pour nous ni bien ni mal ,

Attendez sans souci la perte d'un rival ;

Et laissez-nous celui de voir quel avantage

Pourroit avec le temps en recevoir Carthage.

SYPHAX

Seigneur^ s'il est permis de parler aux vaincus. Souffrez encore un mot, et je ne parle plus.

Massinisse de soi pourroit fort peu de chose ; Il n'a qu'un camp volant dont le hasard dispose : Mais joint à vos Romains, joint aux Carthaginois, Il met dans la balance un redoutable poids ;

* Noiis trouTons à peu prés le même vers dans Adélàide du Guêf clin :

Montres-moi seulement ce rival qui se cache , Je loi cède avec joie un poison qn*il m'arimclM.

Mais peat-on dire que l'on cède avec }oie ce qni nous est arraché? P*

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