‹ Œuvres de P. Corneille, avec les commentaires de VoltaireChapitre 151 sur 292 · ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I

Avoit avec Lacus fermé tous les passages; On n'approcholt de lui cjue sous leur bon plaisir. J'eus donc pour m'y produire un des trois à choisir. Je les voyois tous trois se hâter sous un maître Qui, chargé d'un long âge, a peu de temps à l'être. Et tous trois à l'envi s'empresser ardemment A qui dëvoreroit ce règne d'un moment. ' J'eus horreur des appuis qui restoient seuls à prendre* J'espérai quelque temps de m'en pouvoir défendre ; Mais quand Nymphidius dans Rome assassiné Fit place au favori qui l'avoit condamné ,

' Corneine n'a jamais fait qaatre vers plus forta, plus pleins, plus sablimes "' ; et c'est en partie ce qai iastifie la liberté qae je prends de préférer cette exposition à celles de toutes ses autres pièces. A la vérité, il y a quelques rers familiers et négligés dans cette première scène , quelques expressions vicieuses , comme , Le mérite et le aang font un éclcU en vous : on ne dit point , faire un éclat dan* quelqu'un,

Jl qui dévoreroit ce règne d*nn momem.

La beauté de ce vers consiste dans cette métaphore rapide du mot

* Voilà , de Taven de Voltaire , quatre vers sablimes ; et véritablement non» n*en connaissons pas de pins beaux. Cependant quel est le peintre qui eut fait nu tableau de cette métapbore si hardie ? comment représenter trois courtisa us avides qui s^empresaent à dévorer um règne d'un moment.^ Ce seul exemple aorait du faire abjnrer à Voltaire son système anti-poé' tiqae snr la justesse des métaphores. Toutes celles dont Racine abonde pins qn'ancnn de nos poètes , ont la même hardiesse: ce sont , comme dans la tragédie de Bérénice , des yeux armés de tous leurs charmes qni viendront accabler Titus de leurs larmes. Voltaire, s'il eût trouvé ces expressions dans Corneille , eût demandé sans doute comment des yeux pouvaient accabler, comment ils pouvaient accabler avec des larmes ; et, convaincu que ni la toile ni le burin ne pouvaient exprimer de pareilles images , il n'eut pas balancé à les proscrire. P.

372^ OTHON

Que Lacus par sa mort fut préfet du prétoire ^

Que pour couronnement d'une action si noire

Les mêmes assassins furent encor percer

Varron, Turpilian, Capiton , e.t Macer,

Je vis qu'il étoit temps de prendre mes mesures ,

Qu'on perdoit de Néron toutes les créatures ,

Et que, demeuré seul de toute cette cour,

 moins d'un protecteur j'aurois bientôt mon tour^

Je choisis Vinius dans cette défiance ;

Pour plus de sûreté j'en cherchai l'alliance.

Les autres n'ont ni sœur ni fille à me donner;

Et d'eux sans ce grand nœud tout est à soupçonner.

ALBIN

Vos vœux ftirent reçus ?

OTHON

Oui ; déjà l'hyménée Âuroit avec Plautine uni ma destinée , Si ces rivaux d'état n'en savoient divertir Un maître qui sans eux n'ose rien consentir.

dévorer ; tout autre terme eût été faible ^c*e8t U un de ces mots qaé Despréaux appelait trouvés. Racine est plein de ces expressions dont il a enrichi la langue. Mais qu'arrire-t-il ? bientôt ces termes neufs et originaux , employés par les écrivains les plus médiocres , perdent le premier éclat qui les distinguait; ils deviennent familiers : alors les hommes de' génie sont obligés de chercher d'autres expressions, qui souvent né sont pas si heureuses ; c'est ce qui produit le style forcé et sauvage dont nous sommes inondés* Il en est k peu près comme des modes :. on invente pour une princesse une parure nouvelle» toutes les femmes l'adoptent, on veut ensuite renchérir ^ et on invente du biatarre plutôt que de l'agréable*

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