‹ Œuvres de P. Corneille, avec les commentaires de VoltaireChapitre 162 sur 292 · ACTE I, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE IV

PLAUTINE.

Et "VOUS ai-je ordonné D'éteindre tout l'amour que je vous ai donne ? Si l'injuste rigueur de notre destinée Ne permet plus l'espoir d'un heureux hyménée, Il est un autre amour dont les vœui innocents S élèvent au-dessus du commerce des sens. * Plus la flamme en est pure, et plus elle est durable ; Il rend de son objet le cœur inséparable ; Il de a vrais plaisirs dont son cœur est charmé , Et n'aspire qu'au bien d'aimer et d'être aimé.

OTHON

Qu'un tel épurement demande un grand courage ! Qu'il est même aux plus grands d'un difficile usage ! Madame , permettez que je dise à mon tour Que tout ce que l'honneur peut souffrir à l'amour , Un amant le souhaite, il en veut l'espérance. Et se croit mal aimé s'il n'en a l'assurance.

PLAUTINE.

Aimez-moi toutefois sans Fattendre de moi , Et ne m'enviez point l'honneur que j'en reçoi. Quelle gloire à Plautine, ô ciel ! de pouvoir dire Que le choix de son cœur fut digfte de l'empire ; Qu'un héros destiné pour maître à l'univers, Voulait borner ses vœux à vivre dans ses fers ;

■ Encore des âissertations Aiétapbysiques sur Famour ! quel maumis goût ! C'était Tesprit du temps ^ dit^on ; mais il faut dire encore que la nation française est la seule qui ait eu cette malheureuse espèce d'esprit. Cela est bien pis que les conceiti qu'on reprochait aux Italiens.

a68 OTHON.

Et qu'à moins que d'an ordre absolu d'elle-même

Il auroit renoncé pour elle au diadème !

OTHOlf.

Ah ! qu'il faut aimer peu pour faire son bonheur,

Pour tirer Tanité d'un si fatal honneur !

Si vous m'aimiez , madame , il vous seroit sensible

De voir qu'à d'autres vœux mon cœur fût accessible ;

Et la nécessité de le porter ailleurs

Vous auroit fait déjà partager mes douleurs.

Mais tout mon désespoir n'a ricA qui vous alarme.

Vous pouvez perdre Othon sans verser une larme.

Vous en témoignez joie, et vous-même aspirez

A tout l'excès des maux qui me sont préparés.

PLAUTINE.

Que votre a^ euglement a pour moi d'injustice I Pour épargner vos maux j'augmente mon supplice ; Je souffre, et c'est pour vous que j'ose m'imposer La gêne de souffrir, et de le déguiser. Tout ce que vous sentez , je le sens dans mon âme ; J'ai mêmes déplaisirs comme j'ai même flamme ; J'ai même désespoir : mais je sais les cacher , Et paroitre insensible afin de moins toucher. Faites à vos désirs pareille violence , Retenez-en l'éclat , sauvezr-en l'apparence ; Au péril qui nous presse immolez le dehors , Et pour vous faire aimer montrez d'autres transports. Je ne vous défends point une douleur muette, Pourvu que votre front n'en soit point l'interprète, El que de votre cœur vos yeux indépendants Triomphent comme moi des troubles du dedans.

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