FIN D OTHON
AGÉSILAS
TRAGÉDIE
PRÉFACE DE VOLTAÏRÉ.
ÂGÉsiiiAs n'est guère connu dans le monde que par le mot de Despréaux :
J'ai vu rAgësilas :
Hélas!
Il eut tort sans doute de faire imprimer dfins ses ouvrages ce mot^ qui n'en valait pas la peine ; mais il n'eut pas tort de le dire. La trngédio. d^^gésilas est un des plus &ibles ouvrages de Corneille. Le public commençait à se dégoûter. On trouve dans une lettre manuscrite d'unjiomme de ce temps-là, qu'il s'éleva un murmure très désagréable dans le parterre à ces vers d'Aglatide :
Hél^s ! — )9 n'tnïenà$ pa9 âe$ mieux Comme il faut qu'un hélas s'explique; Et lorsqu'on se retranche au langage des yeux , Je suis muette à la réplique.
Ce même parterre avait passé danp k pièce A^Othon des vers beaucoup ^lus répréhensiblès^ en faveur des beautés des premières scènes ^ mais il n'y avait point de pareilles l;>eauté5 dans Agésilas: on fit sentir à Corneille qu'il vieillissait. Il donnait
un ofiyrage ^e théâtre presque toqs les ans , depuis
1625, si Vous en exceptez Tinter valle entre Per-
tharite et Œdipe : il trayaillait trop vite , il était
épuisé. Plaignons le triste ét^t de sa fortune qui
ne répondait pas à soii mérite, et qui le forçait à
travailler.
On prétend que la mesure des vers qu'il employa Asins jégésilas nuisit beaucoup au succès de cette tragédie : je crois , au contraire , que cette nouveauté aurait réussi , et qu'on aurait prodigué les louanges à ce génie si fécond et si varié , s'il n'avait pas entièrement négligé dans ^gésilas ^ comme dans les pièces précédentes, l'intérêt et le style.
Lès vers irréguliers pourraient Êdre un très bel e£Fet dans une tragédie ; ils exigent , à la vérité , un rhythme diflférent de celui des vers' alexandrin s et des vers de dix syllal)es; ils demandent un art singulier. Vous pouvez voir quelques exemples de la perfection de ce genre dans Quinault :
Le^rfideAenaud me fuit; . . Tout 'perfide qu'il est , vfion lâche cœur le suit. I] me laisse mourante , il veut que je périsse. Je revois à regret la clarté qui me luit ;
' L^horreur de l'étemelle nuit I . jCMe à rhorfêur de 'mioia sàpplicOy-etc. etc.
Toute cette scène/bien déclamée, remuera les cœurs autant que si elle était bien chantée ; et la musique même de cette admirable scène n'est qu'une déclamation notée.
Il est donc prouvé que cette mesure de vers pourrait porter dans la tragédie une beauté nouvelle , dont le public a besoin pour varier Funiformité du théâtre. *
Le lecteur doit trouver bon qu'on ne fasse aucun commentaire sur une pièce qu'on. ne devrait. pas même imprimer. Il serait mieux sans doute qu'on ne publiât que les bons ouvrages des bons auteurs ; mais le public veut tout avoir, soit par une vaine curiosité , soit par une malignité secrète , qui aime à repaître ses yeux des fautes des grands hommes.
La tragédie à^Agésilas est , à la vérité , très froide, et aussi mal écrite que mal conduite : il y a pourtant quelques endroits où on, retrouve en-
* Cette mesure irréguliere n'a pas^fait fortane jusqu'à présent dans la tragédie, et nous paraît plus propre à énenrer le style qu'à le fortifier. Voltaire en a fait un essai dans Tancrhde, pièce intéressante, mais faiblement écrite^ ce qui nous confirme dans notre opinion. Au reste , Agésilas, et pour le fond , et pour la forme , ne méritait guère que ce que Boileau en a dit : Hiias .'P.
cote un reste de Corneille. Le roi Agésiias dit à Lyâander :
En tirant toute à vous la suprême puissance ,
Vous me laissez des titres vains.
On s*empresse à vous voir, on s'efforce à vous plaire^ On croit lire en vos jeux ce <|a'il faut qu'on espère } On pense avoir tout fait quand on vous a parié. Mon palais près du vôtre est un lieu désolé .... Général en idée y et monarque en peinture , De ces illustres noms pourrois-je faire cas , S'il les falloit porter moins comme Agésiias
Que conune votre créature , Et montrer avec pompe au reste des humains En ma propre grandeur l'ouvrage de vos mains? Si vous m'avez fait roi , Lysander , je veux l'être. Soyez-moi bon sujet , je vous serai bon maître : Mais ne prétendez plus partager avec moi
Ni la puissance , ni l'emploi.
Si vous croyez qu'un sceptre accablé qui lé porte , A moins qu'il prenne une aide à soutenir son poids ,
Laissez discerner à mon choix Quelle main à m'aider pourroit être assez forte. Vous aurez bonne part à des emplois si doux
Quand vous pourrez m'en laisser faire ; Mais soyez sur aussi d'un succès to^t contraire ^ Tant que vous ne voudrez les tenir que de vous.
S il y a beaucoup de fautes de diction dans ces vers, si le style est faible, du moins les pensées
sont fortes , sages , vraies , sans enflure , et sans amplification de rhétorique.
Qu'il me soit permis de dire ici que , dsfns mon enfance, leP.Toumemine, jésuite, partisan outré de Corneille, et ennemi de Racine , qu'il regardait comme janséniste, me faisait remarquer ce morceau , qu'il préférait à toutes les pièces de Racine. C'est ainsi que la prévention corrompt le goût^ comme elle altère le jugement dans toutes les actions de la vie.
DE CORNEILLE
AU LECTEUR
Il ne faut que parcourir les vies d'Agësilas et de Lysander chez Plutarque, pour démêler ce qu'il y a d'historique dans cette tragédie. La manière dont je lai traitée n'a point d'exemple parmi nos François, ni dans ces précieux restes de l'antiquité qui sont venus jusqu'à nous j et c'est ce qui me l'a fait choisir. Les premiers qui ont travaillé pour le théâtre, ont travaillé sans exemple j et ceux qui les ont suivis y ont fait voir quelques nouveautés de temps en temps. Nous n'avons pas moins de privilège. Aussi notre Horace , qui nous recommande tant la~ lecture des poètes grecs par ces paroles :
Vos exemplaria grœca , Noctuma ver saie manu, versate diurna,
ne laisse pas de louer hautement les Romains
PRÉFACE DE CORNEILLE. 38i
d'avoir ose quitter les traces de ces mêmes Grecs , et pris d autres routes :
NUmtentaium nostri liquere poetœ; • .. ^^ Nec minimum meruere decus , vestigia grœca^. Ausi déserere.
Leurs règles 5ont bonnes; mais leur méthode n'est pas de notre siècle; et qui,s'attaplie;:oitià ne marcher que sur leurs pas , feroit sans doute peu de progrès, et diye^tiroitJaoalso^ auditoire. On court, à la véritë, quelque risque de s égarer, et même on s'égare assez souvent, quand on s'écarte du chemin battu ; mais on ne s'égare pas toutes les fois qu'on s'en écarte : quelques-uns en a]^rivent plus tôt oii ils prétendent, et chacun peut hasarder à ses périls.
PERSONNAGES
AGÉSILAS^ roi de Sparte.
LTSÂNDERy fameux capitaine de Sparte.
C O T Y S , roi de Paphlagonie.
SPITRIDÂTE, grand seigneur persan.
M AND ÂNE, sœur de Spitridate.
XÉNOCLÈS, lieutenant d'AgésUas.
CLÉ ON, orateur grec, natif d'Halicamasse.
La seine est àÉphès».
AGÉSILAS
TRAGÉDIE