‹ Œuvres de P. Corneille, avec les commentaires de VoltaireChapitre 63 sur 292 · SCENE PREMIERE/ ARISTIE, VIRIATE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE/ ARISTIE, VIRIATE

ARISTIE

Oui y madame^ j'en suis comme vous ennemie. Vous aimez les grandeurs , et je hais l'infamie. Je cherche à me venger, vous à vous établir; Mais vous pourrez me perdre , et moi vous affoiblir,

' Que Tenlent Ariftie et Viriate? qu'ont-elles à se dire? elles se parlent pour se parler : c'est une dame qui rend visite à une autre ; elles font la conversalion y et cela est si vrai , que Viriate répète à la femme de Pompée tout ce qu'elle a déjà dit de Sertorius.

La règle est qu'aucun personnage ne doit paraître sur la scène sans nécessité : ce n'est pas encore assez , il Aint que cette nécessité soit intéressante. Ces dialogues inutiles sont ce qu'on appelle du remplissage, n est presque impossible de faire une tragédie exempte de ce défaut. L'usage a voulu que les actes eussent une longueur à peu prés égale. Le public , encore grossier , se crojrait trompé s'il n'avait pas deux heures de spectacle pour son argent. Les choeurs des anciens étaient absolument ignorés , et, dans ces malheureux jeux de paume, où de mauvais farceurs étaient accoutumés à déclamer les farces de Hardi et de Oarnier , le bourgeois de Paris exigeait pour ses cinq sous qa'on déclamât pendant deux heures. Cette loi a prévalu depuis que nous sommes sortis de la barbarie où nous étions plongés. On ne peut trop s'élever contre ce ridicule usage.

124 SERTORIUS

Si le .cœur mieux ouvert ne met d'intelligence

Votre établissement avecque ma vengeance.

On m*a volé Pompée ; et moi pour le braver. Cet ingrat que sa foi n'ose me conserver. Je cherche un autre époux qui le passe, ou l'égale : Mais je n'ai pas dessein d'être votre rivale. Et n'ai point dû prévoir, ^i que vers un Romain Une reine jamais daignât pencher sa main. Ni qu'un héros dont l'âme a paru si romaine, Démentît ce grand nom par l'hyinen d'tme reine. J'ai cru dans sa naissance et votre dignité Pareille aversion et contraire fierté.

Cependant on me dit qu'il consent l'hyménée. Et qu'en vain il s'oppose au choix de la journée. Puisque, si dès demain il n'a tout son éclat. Vous allez du parti séparer votre état.

Comme je n'ai pour but que d'en grossir les forces, J'aurois grand déplaisir d'y causer des divorces , Et de servir Sylla mieux que tous ses amis, Quand je l\|i veux partout faire des ennemis. Parlez donc : quelque espoir que vous m'ayez vu prendre, Si vous y prétendez, je cesse d'y prétendre. Un reste d'autre espoir, et plus juste, et plus doux. Saura voir sans chagrin Sertorius à vous. Mon cœur veut à toute heure immoler à Pompée Tous les ressentiments de ma place usurpée; Et comme son amour eut peine à me trahir. J'ai voulu me yenger, et n'ai pu le haïr. Ne me déguisez rien, non plus que je déguise.

Page 1