‹ Œuvres de P. e. Lemontey (volume 2)Chapitre 15 sur 45 · I. Il · texte numérisé non relu

I. Il

i6îi SPARTE A PARIS.

MOI

Fiez-vous à mon zèle. J'aurai soin , pendant la traversée , de gagner la confiance de votre fils et de préparer sDn imagination. Je vous réponds (|u'il sera le premier à m'aider à le tromper ; et c'est par là qu'il doit côhimencer à se rapprocher du reste des hommes. *

Je renonce à vous peindre l'excès d'allégresse qu'éprouva Frédéric lorsqu'il apprit que j'allais le conduire à Sparte. Jamais révolution ne fut plus prompte et plus complète. Il courut précipitamment dans sa chambre,, et nous rapporta l'écrit suivant, qu'il venait de tracer sur une tablette avec la pointe d'un compas :

«Moi, Alcandre, fils de Just Branddorf,je voue « à mon père et à son digne ami une reconnais- (c sance éternelle pour le voyage qu'ils me feront a fajire à Sparte. Je jure de ne pas demander que a mon séjour s'y prolonge au-delà de leur désir, « et je promets dedeveiiiir à mon retour un grand « publiciste de Germanie. Plutôt que de manqber « à cet ejigagement , je me soumettrai à l'infamie c( de n'être toute ma vie rasé que d'un côté , comme a les tremBleurs qui fuirent devant Épaminondas.

« Fait au château de Branddorf , le 5 du mois de « schirophorion , l'an des barbares 1 800.

« Alcandre, fils de Just Branddorf. »

J'êlali Impatient de partir, et nos préparatifs ne furent pas longs. Le voyage par mer pouvait «euî convenir à mon projet. Après de pathétiques adieux je me rendis donc avec Frédéric au port le plus voisin. Quelque confiance que j'eusse montrée au conseiller, je ne me dissimulai pas les difficultés de mon entreprise. Obligé die calquer la Laconie sur la France , j'avais surtout besoin de retremper ma mémoire dans les sources grecques. Aussi j'eus la précaution de me munir, chez les libraires de la ville où nous étions , des meilleurs guides, tels que Platon, Pausanias, Athénée, PJutârque, l'élégant Barthélemi, votre compatriote Mitford , et l'ingénieux Paw , contradicteur-né de tout ce qui a été dit avant lui, et le savant le plus divertissant de l'Allemagne.

Le vaisseau sur lequel nous nous embarquâmes &isait voile pour Dieppe , et l'équipage était français. Mon premier soin fut d'apprendre à Frédéric que notre bâtiment était grec, et monté par des Spartiates de Ténare. Il prétait aux discours des matelots une oreille attentive, et- s'étonnait, avec quelijue raison , de ne pas y sentir l'harmonie si vantée de la langue grecque. Je prévins ses réflexions eh lui disant que les Spartiates s'étaient piqués de conserver l'idiome dur et. agreste des Doriens leurs ancêtres, et que ce langage ne ressemblait pas plus au dialecte athénien que la

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massue d'Hercule à Tépée d'un l^aron du Saint- Empire. Je lui demandai si, dans son collège, on ne li|i avait pas appris qu'Aristophane ayant introduit dans une de ses pièces une femme lacédémonienne, les commentateurs avaient beaucoup sué sur cette scène pour y comprendre fort peu de chose. Frédéric fut content de mon explication. Nous devînmes très-bons amis, et je ne déses*» pérai pas de former autour de lui une illusion assez durable pour le guérir.

Notre navigation n'eut rien de remarquable.

Nous entrâmes heureusement dans la Manche, qui, pour cette fois , s'appela golfe de Laconie, et nous débarquâmes, à la pointe du jour, à Ténare, première ville des Spartiates, c'est-à-dire à Dieppe. L'énergie des mouvemens de Frédéric décela tout ce qui se passait dans son ame. Il sauta précipitamment sur le rivage, et, se prosternant avec un tremblement religieux , il pressa de ses lèvres la terre des héros. Jamais la Normandie n'avait été baisée si respectueusement.

Il entrait dans mon plan de si bien occuper mon malade, qu'il ne lui restât pas le temps de réfléchir. Nous nous mîmes aussitôt en route , et nous dînâmes Iç même jour à Neuchâtel, que je transformai, par droit dé convenance, en l'antique Genthium , célèbre dans toute la Grèce par ses fromages. Frédéric les trouva en effet fort bons;

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et cet argument ad hominem me gagna sans retour sa confiance.

Nous rencontrâmes misuite Pontoise j à qui nous ne fîmes aucun tort en le prenant pour l'ancienne Brysées, et Saint-Denis , qui, par sa position , était nécessairement la fameuse Amyclée, Frédéric fut indigné du délabrement où il vit , dans cette dernière ville, le temple d'Apollon Amycléen, et il devina que le dieu des vers s'en vengerait sur les poètes de Laconie.

Je jugeai à propos de faire précéder notre entrée à Paris d'une course dans les campagnes qui l'environnent. Je voulais, avant la grande épreuve, laisser à Frédéric l'honneur d'appliquer lui-même quelques-uns de ses souvenirs, et intéresser par là son amour-propre au succès de ma fiction. Cette méthode m'a réussi, et je vous la recommande, M. le docteur, dans le traitement de vos maniaques. L'amour-propre est, je crois, l'affection la plus inaltérable du cœur humain, et c'est un point solide auquel on peut rattacher les fils de la raison qu'une secousse a rompus.

Je restai donc le guide de Frédéric, mais il devint moù interprète , et à chaque pas il me prouva que nous étions en Laconie. Argenteuil lui offrit les excellentes figues de la Doride, et Surène le vin des cinq collines. Les carrières de plâtre furent les redoutables cavernes du mont Taygète, et les

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oies il'Asoièrçs eur^it Thonneur de représenter, de loin , les fameux cygnes de l'Eurotas. « Cepena d^pt , me dit-il , je suis étonné dç ne pas rena contrer prè3 du fleuve. ce$ nombreux bosquets « de lauriers dont parle Pausanias. » ^— Il y a de bonnes raisons pour cela, lui répondis-je, ces gens-ci en ont fait , depuis quelques années , une si prodigieuse récolte, que la postérité en sittendra longtemps une pareille.

Cependant, en approchant de Paris, le bruit des guinguettes attira son attention , et il s'écria : a Nous y sommes ! nous y spmpies ! voilà les filles a de Sparte qui viennent hors de la ville danser « sous les platanes ^ et chanter en chçeur l'hymne « que Sapho composa à quinze ans, et dopt je n'ai a pas oublié le commencement : Firginitéi viigia niiél où fuyez^DOus après irCOfVoir qu^ittée? » La juste£ise de l'applics^tion me fit sourire, et j'admirai avec quel instinf^t les écoliers savent, dans les instructions les plus pédantesques, découvrir 1^ part de la nature.

Frédéric remarqua fort bien que la ville n'ét^^t ps^ fortifiée; et les bourgeois de Paris se fussent enflés; d'oi^ueil , s'ils l'eussent entendM s'écrier : Le courage est le rempart des villes libres ! Het|rçusçpient nous étioiis^ alors à pied j en sorte que la visite de messieurs les fermiers de la taxe des routes , et de messieurs les receveurs de l'octroi

Si^ARTE A PARIS. 167

(le bienfaisaace , «e vint poiat gâter cette belle exclamation vraiment antiqiiç. Bref, la nqit approchait , nqus étions au troisième jogur de notre départ de Dieppe, et, pour conserver la vraisemblance autant qu'il était possible, nous entrâmes à Sparte par le faubourg Saint-Marceau.

Me voici donc dans ce vaste Paris, que je dois dérpber aux regards de mon compagnon pour ne lui laisser voir qu'une ville grecque. Ma surveillance devenait pénible; car, si d'un côté la confiance du jeupe homme, son exaltation sur un point et son ignorance sur tout le reste, convenaient à mes vues, nous pouvions, d'un ^utre côté, rencontrer des gens qui parlassent allemand coi^me nous, et un seul mot indiscret de leur part emportait tout le fruit de cotre voyage. Dès le soir de notre arrivée , j'eu^ avec Frédéric une conversation, où, sans but apparent, je lui expliquai la grandeur, la population , et quelques usages inodernes de la ville où nous étions. Je lui racontai l'ancienne invasion des Romains, et comment Cassius et Bru tus, ces féroces hypocrites de liberté 9 avaient ei\^ l'infamie, avant la bataille de Philippes, de promettre à leurs soldats le pillage de Sparte. Enfin , je disposai l'optique de façon que l'œil de mon malade pût, au travers des nouvelles mœurs, reconnaître dans Paris le caractère Spartiate et les vieilles institutions de Lycurgue.

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L'ameublement de ma maison était nouveau , c'est-à-dire qu'il respirait le goût de la belle antiquité. Les tentures , les lits , les chaises , les tables , tout devait paraître grec aux yeux du jeune châtelain de Branddorf. Je fis placer dans sa chambre deux tableaux analogues. L'un représentait la sédition où Lycurgue fut blessé , et Frédéric y reconnut avec joie son patron Alcandre. Oh voyait dans l'autre le fier Othryadas, qui, resté seul sur le champ de bataille, rassemble avec efifort les dépouilles des Argiens , écrit dessus avec son sang : Aux Spartiates vainqueurs^ et meurt au pied du trophée. Des détails moins imposans nous rappelaient aussi ces temps héroïques. La porte d'entrée était couverte d'affiches, qui laissaient lire pêlemêle les mots : Odéon , Prytanée, Gymnase, Lycée, Hygiène , Élyséfe , Panorama. Le chien de la maison s'appelait Cerbère , et , par dérision , on conservait au trop fameux portier le nom d'Aristide.

Le lendemain, les premières clartés de l'aurore éveillèrent l'impatience de Frédéric , et nous commençâmes à parcourir la ville. Mes instructions avaient si bien opéré sur son esprit , qu'il ne me parut pas plus étonné dans sa prétendue Sparte qu'un provincial qui arrive à Paris ; mais il était curieux , et il fallait tout visiter. L'état d'abandon et de misère où nous vîmes les temples nous confirma dans l'ancienne opinion que les Lacédémo-

niens sont les moins religieux de tous les Grecs, l'étais obligé, pour satisfaire aux questions de mon Anacharsis, de dédier sur-ie-champ chaque église à quelque dieu du paganismte ; et il m'arriva,je crois, de loger par hasard Vénus aux Carmes, Bacchus Colonate aux Cordeliers, Diane Or thia à Saint-Lazare (i), Minerve Chalcioecos aux Feuillans, Lycurgue aux Jacobins, Hélène aux Incurables , Ménélas aux Bons-Hommes , Mercure aux Petits-Pères, etc. J'espère que vous n'imputerez pas à idolâtrie cette fiction nécessaire , et que vous excuserez, comme médecin, ce que vous pourriez blâmer comme recteur de paroisse. Il me fallut de même expliquer à Frédéric divers monumens. Lorsque nous fumes arrivés au Champ-de-Mars. « Voilà, luidis-je, l'Hippodrome destiné aux courses des hommes et des chevaux; mais les Spartiates excellent peu dans ces exercices, comme s'ils pressentaient que de bons athlètes sont de mauvais soldats, et qu'en général on fait mal ce qu'on joue trop souvent. Leur courage de-

(i) C'est au pied de la statue de cette Diane qu'où fouettait cruellement les enfans de Sparte.

« Ce qui doit surprendre , dit Barthélémy , ceux qui ne connaissent pas les différentes traditions des peuples, c'est de voir Hélène partager avec Ménélas les honneurs presque divins, et la statue de Clytemnestre placée auprès de celle d'Agamemnon. u

mande à la nature de plus dignes arènes, les sables profonds des déserts , ou les pics glacés pendons sur les abîmea. »

A la vue de la porte Saint-Deilis , « Voici m'écriai-je, le Portique des Perses, superbe monument des triomphes de la Grèce. Des lâches ont voulu le mutiler; mais les Spartiates d'aujourd'hui sont trop grands poiir être importunés de la gloire de leurs ancêtres. »

Au Louvre , et dans sa galerie, je fis reconnaître à Frédéric le Pécile de Lacédémone, orné des chefs-d'œuvre de peinture et de sculpture que la victoire avait récemment fiait restituer par les Romains. Je n'osai décider ce qui eût été plus glorieux à Sparte , de devoir un si magnifique Muséum au géqie de ses propres artistes , ou au coui*age de sesi giArriers.

Afofi jeune compagnon reconnut lui-même dans le jardin des Tuileries le fameux Plataniste, où l'on arrivait par deux ponte. Parmi la foule des statues que nous visitlipiies, i\ remarqua celle d'une femme appuyée sur une pique. « Voilà certainement Vénus, ^le dit-il; car j'ai lu dans Plutfirque que les Spartiates la représentent toujours armée. Il faut convenir que c'est une bonne déesse, de se prêter ainsi aux caprices de tous les peuples. — Mais, lui répondis-je , il se pourrait bien que cette complaisance ne fut qu'une coquetterie intéressée ,

et que, dans la Grèce, les dépoqilles des vaincus se pvtag^sfient eptre le culte de Yénus-Uraaie, et la parure de Vénus- Vivandière (^). »

le passe sous silence un grand nombre d'autres ch^-d'œuvre sur lesquels, ppur ne. pas me singulariser, je m'extasiai ^vec cette fausse chaleur et ce triple galimatias dont les singes de Winckelmann ont infesté la langue des arts. Nous employâmes trois jours à ces différentes courses, et Frédéric ne se douta pi^ un instant qu'il fut ailleurs qu'à Laeédémope. Il est vrai qu'on peut plus facilement donner pour Spartiates les monumens et les statues de Paris que les Parisiens eux-mêmes. Cef>endant cette réserve ne pouvait durer; car il m'eût fallu, ou abandonner me^ af- Êsiires, ou perdre de vue Frédéric : je me décidai donc à braver avec lui les grandes difficulté^.

Je me présentai un matin dans les bureaux

de J'entrai sans bruit, le chapeau bas, et une

timide rougeur sur le front. Je refermai la porte avec sein> et j'adressai au chef du bureau quatre phrasses très-honnétement tournées, et point trop longues. Lui , sans me regarder, répondit successivement à chacune des trois premières par les

(i) Divinité qui préside aux vivres. Elle est souvent en querelle avec le dieu Mars, à qui elle fait bonne mine et inauv^i9e chère.

monosyllabes suivans : Nul^ rifn, non; et à la quatrième, par un geste encore plus négattf. Je me retirai confus; Frédéric palpitait de joie. « Que je suis enchanté, s'écria-t-il, d'avoir vu cqt homme ! c'est un Spartiate de vieille race. Le laconisme est sa langue maternelle. — - En effet, lui répondis-je, cet homme, dans son bureau, est un Spartiate ; mais , dans le cabinet à côté , c'est un bas ilote. »

J'allai ensuite recevoir dans une caisse un billet de 600 livres. On me paya en monnaie de cloche, que je trouvai encore plus incommode qu'avant sa métamorphose; il me fallut quatre heures pour la compter, et deux crocheteurs pour l'emporter. Quant à Frédéric , son enthousiasme était le même. Ses mains et ses lévites s'étaient noircies en baisant ce cuivre sacré , et il s'écriait : « O monnaie philosophique de Lycurgue ! ô pauvre talisman des vertus de Sparte ! »

En sortant de la caisse nous vîmes à la porte plusieurs hommes mal vêtus, et d'une maigreur extrême. «Voilà des gens , me dit Frédéric, qui ne craignent pas le sort de ce Spartiate qui fut poursuivi en justice à cause du scandale que causait son embonpoint; je gage que, si on les écoutait marcher, on entendrait le craquement des rotules. Apprends-moi ce qu'ils sont. — Le vulgaire les appelle rentiers, et voici l'origine de leurs fonc-

lions : tu as lu dans l'histoire (i) que des députés de Samos vinrent demander de l'argent aux Spartiates. Or, Spaite n'a jamais eu de trésor public ; Lycurgue l'a défendu, et il a été strictement obéi. Les Spartiates ne virent donc pas d'autre moyen , pour fournir la somme aux députés, que d'ordonner un jeûne universel, et de leur compter Targent que cette abstinence avait épargné. C'est pour conserver la mémoire de ce bel exemple de sobriété qu'on a établi un corps de jeûneurs permanent , et l'État s'est chargé lui-même de leur subsistance, pour être plus certain de leur régime ; mais depuis le changement de quelques magistrats, cette institution dégénère, et les initiés dans l'ordre des jeûneurs ne tarderont pas à être aussi bien nourris que le reste des citoyens. »

Ce propos fut cause que Frédéric me pria de l'introduire dans ces fameuses salles où les Spartiates mangent ensemble, comme s'ils n'avaient ni maison ni famille. Je ne vis pas moyen de reculer, et nous entrâmes chez le premier restaurateur. L'aspect de ces tables unies ou séparées, mais toujours prêtes; ce mélange d'hommes de tout

(i) Ce fait est rapporté par Aristote, tome II, page 5o3, et par Barthélémy, Voyage du jeune Anacharsis^ tome IV, chapitre xlvi. Le jeûne s'étendit jusqu'aux animaux domestiques.

rang, agioteurs ou soldats > comédiens ou magistrats, babillards ou taciturnes; ce tableau parfait de Tindépendance et de l'égalité, formaient uii spectacle ravissant pour mon jeune Scythe : il me remercia vivement de l'avoir fait admettre à ces tables républicaines. Plusieurs convives répétaient souvent le nom de Léda; c'était celui du restaurateur ch^ qui nous étions (i). Frédéric ne manqua pas de l'appliquer à la reine de Sparte , épouse de Tyndâre. « Ah ! ah ! me dit-il , cette salle est dédiée à la maîtresse de Jupiter; je m'en étais douté. — Comment donc? lui demandai-je. — C'est d'abord, ajouta-t-il en riant, parce que les oeufe qu'on nous a servis sont les meilleurs que j'aie mahgés de ma vie; et puis, en entrant, j'ai vu une grande fille assise devant des pyramides de fruits, et j'ai bien reconnu, à la longueur de son cou, qu'elle était de la famille d'Hélène ; CB.t j'ai lu dâiis lé philosophe Lucien qu'ttélènê avait le cou fort long , attendu qu'elle était fille d'un cygne , et qu'elle tenait beaucoup de son père. » Ces puériles fatiéties me causèrent une joie extrême , et je n'oserais pas , M. le docteur, le dire à d'autres qu'à vous ; mais vous savez que le sourire est le premier symptôme de la guérison des

(i) C'est dans la rue des Pelits— Champs que se trouve en cflfet un excellent restaurateur de ce nom.

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maniaques^ et qu'il n'y a d'incurable que les fous sérieux.

Après lé dîner, Frédéric nie témoigna l'envie de connaître ces leschès décrits par Pausanias , où les Spartiates , dans le doux oubli de femme , d'enfans , • et de tout soin domestique, passent la journée entière sans rien foire. Pour cette fois son désir ne me donna nul etkibarras , et je le conduisis dans un café. Cette image de l'oisiveté surpassa l'idée qu'il s'en était faite , et il crut voir tout le génie de Lacédémone dans l'air comiquement profond des nouvellistes. Cependant d'excellens bourgeois de Paris , assis deux à deux et face à face , mettaient depuis le matin de petits osselets l'un à coté de l'autre; et Frédéric, qui retenait son haleine de peur de les troubler, ne savait s'il devait prendre ces joueurs de domino pour des pythagoriciens qui adoraitot des nombres, ou des généraux qui disposaient une ligne de bataille. Un homme essoufflé vint tout à coup annoncer une grande victoire de l'armée lacédémonienne : presque personne n'en parut ému; et je fis admirer à Frédéric cette sublime indifférence pour leurs propres succèis, qui, dans les beaux siècles de la Grèce, éleVa les Spartiates au niveau des dieux.

Cependant l'heure de l'Opéra approchait , et je résolus d'y mener mon petit Westphalien. Deux scènes se passèrent tandis que je prenais des

billets. Un filou fut aperçu empruntant, sans la "demander, la montre d'un citoyen; et il essuya gaillardement une gnele de coups de canne. Son dos ne le céda pas en glorieuse insensibilité au ventre de ce jeune Spartiate qui se laissa dévorer par un renard. En même temps arriva dans un leste équipage le fameux Harpon, monstrueusement enrichi par son usure et ses banqueroutes; il traversa la foule d'un air hautain, et chacun, sur son passage, le salua respectueusement. J'expliquai ces deux événemens à Frédéric , qui s'écria : « Ah! nous sommes bien à Sparte! Hommage aux habiles voleurs, bastonnade aux maladroits ! c'est par là que l'industrie se perfectionne. »

Frédéric se trouva placé dans la salle à côté d'une véritable Lacédémonienne à la voix rauque , au regard provocant, au teint allumé. Ceux de ses charmes qui n'étaient pas entièrement nus semblaient prêts à s'échapper d'une tunique impalpable. Une couleuvre de diamans serpentait en guise de bracelet autour de ses bras gros et rouges, sentant encore le brouet que naguère ils apprêtaient pour les enfans de la Victoh'e. Le jeune Allemand ne pouvait détourner les yeux de ces Jbrmes athlétiques, et admirait les prodiges de santé que produit à Sparte la mâle éducation des filles.

La toile se leva, et là musique débuta par un tel vacarme, que mon compagnon eflfrayé se boucha les oreilles en criant : « Où sommes^nous ? -^ A Sparte, mon ami. As-tu donc oublié que Timothée, ayant fait entendre ici des sons trop mélodieux, un éphore vint d'un air sévère couper quatre cordes de sa lyre, et précisément celles qui parlaient au cœur? Sparte veille à tout; elle a voulu que même ce lieu de plaisir fât une école militaire, et que celui qui en sort ne craignit pas le bruit du canon. »

Un jeune homme assis derrière nous, et qui nous avait entendus parler, s'avisa d'adresser à Frédéric quelques mots en allemand. Le danger d'une révélation me fit pâlir. Je conjurai ce jeune homme , qui me parut étranger, de s'abstenir de toute explication ; et , en l'informant en peu de mots de la maladie de mon compagnon , je l'invitai poliment à venir nous voir. Il me le promit ; mais heureusement le ballet qui commençait s'empara de notre attention.

Frédéric savait que, dès la plus haute antiquité, les Spjartiates passaient pour les premiers danseurs de la terre , et je ne craignais pas que ceux de l'Opéra lui ôtassent cette opinion. Il reconnut dans le ballet qu'on exécuta le combat au pancrace; la danse pyrrhique, si vive et si martiale, dont quelques-uns attribuent l'invention au I. \i

178 SPAIiTE A PAW5.

T^acé^éTnooieQ pyrrhicus ; la carjatiqfie , qiH; Çsu^tor et Ppllux propagèrent en Laconie ; la gyfun(^^die^ 3t intéressante par la beauté des «tt^ti^les et l'art des nudités; enfin yhqrn^iSj qui doit wn nom à la forme d'un colUer qui se pliç et se déroule avec grâce.

L'eacbantement de ce spectacle n'empêcha pourtant pas Frédéric de remarquer tout près du théâtre plusieurs vieillards qui, le cou tef^du et la lQf*g^ette à U, maiu , paraissiUep^ déyorer le^ danseuses, s'animer de leurs mouyemeps, et ceindre de Toeil leurs contours les plus secrets. « Ah ! me dit Frédéric, i'admire comme en toutes choses brille ls{ sagesse de Sparte. Voi? là-bas ce$ ippnteU vertueux blanchisi pifr Tâge; ce sont eui^ sans dqv^^e qui jugçnt les jeux, et dansent le prix au^ 4;mse^ses. r- Oui , mon ami , c'est le privilège de leur âge. iiyçurgi^e a mi^^ le respect pour la yieilleu^ m r^g (|e3 premiers devons : aussi tu vis hier ce gr^vpiç de jeunes gens qui folâtraient : un vieillard de leurs parens vint prendre part à leurs jeux; a^l^U:ôt chi^cun se retir^ par vénération, el il resta seul comme une divinité. Enfin la vieillesse est si respectée, qu'une foule de jaunes Spartiates se prfssjççt de vieillir; ils emploient pour cela des moyens qu'on jugerait extravagaus et honteux^^!il$ n'étaient légitimés. par un but aussi respeçtf^b^e^ »

Le spectacle étant fini , nous nous esquivâmes

par le PalaisnRoyal , que Frédéric n^mma , sur la foi de Pausanias 9 le Portique des merciers; tnaiK j« me repentis bientôt de m'étre engagé dans ces galeries- Une longue file de femmes effrontées, d^uis TenÊiBce jusqu'à la grande maturité, de* pub la blonde Flamande jusqu'à la luisante négrasse , présentaient à l'œil el à la main des passans leurs trésors populcâres. Nous fumes aussitôt investis et agacés par ces sirènes. «Que signifie tout ceci? me demanda Frédéric; je nai jamais ouï parler de cette coutmoe de la vertueuse Sparte. » 7'étais confondu , si ma mémoire ne fût venue à mon secours. <r Comment! lui répondis-je, tu n'as jamms ouï parler de la réputation des nourrices laoédémoniennes 9 et de l'empressement avec W quel on les recherche dans toute la Grèce? C'est ici que ces femmes respectables offrent sans déguisement leor salutaire ressource , et que les pèrcis de £simiUe étrangers viennent se pourvoir en sàrelé. » -^ Cependant nous avancions aveé peine , et mon écdlier prenait goût aux caresses des bacchantes. Je fue obligé de le tirar avec force du milieu de ce groupe impur, en lui disant d'un t<Mi d'autorité : « Venez, Aleandre, vous n'avez point d'enfans à faire nourrir. »

Le lendemain une pluie continuelle nous retint toute la j<Hirnée dans la maison. Frédéric était pensif, et écrivait par intervalles. Après .dîner,

i8o SPARTE A PARIS.

nous eûmes la visite du jeune homme qui nous avait parlé à l'Opéra , et que j'avais prévenu du singulier rôle que je jouais auprès de mon malade. Cet étranger nous apprit qu'il était fils d'un théologien de Gotha , nommé Scapelman, et que sa patrie l'avait envoyé à Sparte pour qu'il y étudiât les belles manières en chirurgie^ et pût à son retour découper les Saxons avec plus d'élégance. Il me parut ne manquer ni d'esprit ni d'instruction ; ce qui me rassura un peu sur ses communications avec Frédéric. Ce dernier, charmé, de voir un compatriote, lui faisait l'accueil le plus caressant. « Vous avez le bonheur, lui dit-il , d'habiter Sparte depuis plusieurs années ; daignez me donner quelques éclaircissemens. Comme le mauvais temps ne m'a pas permis de sortir, j'ai rédigé ce matin , d'après mes souvenirs , quelques questions auxquelles vous me ferez plaisir de répondre. » M. Scapehnan accepta sans balancer ; Frédéric se disposa à lire du ton le plus sérieux. Pour moi , j'étais sur Iqs €|>ines, et j'attendais le dénouement de cette scène avec autant d'inquiétude que de curiosité.

FRÉDÉRIC , lisant.

. £st-il vrai qu'à Sparte on ne connaisse. ni deuil, ni pompes funèbres?

SGAPELMAN.

, Siins doute? on a trop de franchise pour se dé-

guiser.

FREDERIC y lisant.

Est-il vrai qu'on y exerce l'esprit des jeunes gens par des combats de langue piquans?

SGAPELMAN.

Oh ! l'esprit des jeunes gens est devenu si subtil , qu'il ne saisit plus que la pointe des mots.

FRÎDÉRIG j lisant.

Lycurgue a-t-il en efifet ordonné que les Spartiates fussent mal vêtus dans la ville y et parés dans les camps?

SGAPELMAN.

Il su£Bty pour s'en convaincre ^ de voir cette foule de commis qui , sans autre armé que leur plume, partent pour l'armée plus délabrés que des Ilotes 9 et reviennent six mois après brodés comme des Phrygiens.

FRÉDÉRIC, lisant.

Les filles sont-elles vraiment élevées publiquement avec les garçons?

SCAPELMAN.

Oui : souvent le public commence l'éducation des filles; mais, dans ce cas, les filles achèvent ordinairement l'éducation du public.

FRÉDÉRIC, lisant.

Pendant la première guerre de Messénie toutes les vierges de Sparte devinrent mèîes ; cet exemple a-t-il prospéré?

i82 SPARTE A PARIS.

SCAPELMAN.

> Beaucoup; à la seule différence qu'on ne distingue pins le temps de guerre et le temps de paix.

FRÉDÉRIC j lisimt.

Hermippus nous a-^t-il trompés quand il a dit qu'on enfermait les filles de Sparte dans une salle obscure y et que celui qui voulait se marier allait en prendre une au hasard?

SCAPELMAir.

Hermippus a été exact Ces salles obscures s'appelaient des couvens. Depuis quelques années j on y a suppléé par la fisicnlté de chimger de femme à l'infini y jusqu'à ce qu'on soit content et elle aussi. L'institution de Lyeurgué a été renforcée par celle de Platon.

FRÉDÉRfC, tiMM.

fi»t-il Uen Trai qu'un Spartiate ne peut voir sa femme qu'à la dérobée , et qu'il serait couvert de honte s'il se montrait avec elle?

SCAPELMAN.

Plus que jaxQsAs.

FRÉ0ÉRIC7 fisaot.

La maxime qu'importe qui soit le père ^ pouryju que temfant soit beau^ est-elle toujours en vigueur à Sparte? et Xénophon parle-t41 sérieusement, quand il assure qu'une loi ordonne aux

SPARTE A PARIS. i83

vieux maris de prêter leiirs femmes et d'en adopter les enfatis?

SCA.PELMAIN.

La loi s'est perdue , mais là coutume en tient lieu.

FRlÊDEltlC, lisant.

Quand une femme est enceinte , a-t-on encore le soin d'orner son appartement des portraits des plus aimables deini-dieux, tels qu'Adonis, Hyacinthe , Endymion ?

SCA.P£LMAN.

On fait mieux; on ajoute aux portraits des mannequins charmans, dont sa chambre ne désemplit pas. Ce sont les plus beaux garçons de la ville, qui ont juste autant d'esprit qu'il en faut pour cet emploi.

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