CONSIDERES COMME SPECTACLE
La. France survit aux excès de la faction démocratique. A peine échappée des cachots de la terreur, elle court aux jouissances avec l'impétuosité de son caractère, et presse le ciel de hâter les indemnités qu'il lui doit; le pouvoir d'oublier paraît dans toutes les âmes la faculté dominante : c'est la mode et le délire du moment. Je viens d'assister à une petite fête chez ime femme qui mérite et possède l'estime générale. Le salon où l'on dansait était décoré des portraits en pied de son père , de son mari et de ses frères , tous récemment décapités. Ces tableaux , d'où l'imagination voyait encore ruisseler le sang, affectaient vivement les spectateurs : la maîtresse de la maison seule ne s'en apercevait pas. Le plaisir cherche au milieu des ruines où il pourra dresser ses tentes
légères; toutes les places lui sont bonnes. Un étroit cimetière du quartier Saint-Sulpice vient d'obéir à l'enchanteur : aujourd'hui même j'ai lu sur sa porte vermoulue l'écriteau suivant : Bal du Zéphjrr.
Ne croyez pas qu'aucun goût de profanation se mêle à ces métamorphoses ; on revient au contraire avec passion à la sainteté des devoirs funèbres. La brutalité des démagogues les avait rejetés avec mépris ; sous le règae de ces furieux , les morts devenaient si communs ^ qu'ils ne pouvaient pas s'attendre à plus d'égards que les vivans. Enfin l'astre des réparations s'est levé. Deux de mes amis y MM. Legouvé et Girard, ont secondé l'impulsion générale : le premier par une élégie sur les sépultures , et le second par un livre sur les tombeaux. Mais comme si rien de bon et de sage ne pouvait se faire avec mesure, la vanité et l'afféterie corrompent la piété renaissante. Déjà on dispute par le luxe des convois à qui enrichira davantage l'entreprise nouvelle des fermiers d'Atropos; déjà la sculpture et la poésie ne peuvent suffire à orner les catacombes de la bourgeoisie. De sensibles épouses ont fait d'avance hommage à leurs maris bien portans des plus jolis tombeaux du monde, et le fumet de veuvage qu'exhalait cette galanterie n'a rien ôté à la vivacité de leurs tendresses.
'iti6 RECHERCHES HISTORIQUES.
Vous désirez, mes chei*s ^mis, que j'apporte aussi mon tribut dans ce concours funéraire ; je suis prêt à le p^yer, si vous laissez un libre cours aux fantaisies de mon imagination. Il me semble qu'une incursion sur les coutumes et les caprices des âges et des peuples doit mûrir notre jugement, et nous disposer à l'impartialité, lorsqu'il s'agira d'apprécier dans nos contemporains des pratiques analogues.
Auguste et Rabelais dirent en mourant : « La comédie est jouée. » Mais ces deux grands hommes se trompèrent. Les dépouilles que la vie a id>andonnées, leurs simulacres, leurs noïas mêmes demeurent pour de nouvelles représentations.
Rieu de nous n'échappe à cette grande loi de la nature découverte par Pétrone : Vunwers est histrion (i).
La Matrone d'Éphèse a couvert le monde d'une nombreuse postérité, et chaque langue contient une foule d'aventures, d'anecdotes et de bons mots, où des morts font tous les frais de la gaieté. Cette inconvenance universelle annonce que les mortels sont autant de poltrons qui tâchent de s'encourager par des railleries contre l'ennemi commun. Fontenelle travestit les défunts en
(i) Mundus universuslsxercet Kistrioaiam.
Fragm. de Pétrone.
beaux-esprits; la crédulité les érige en fantômes et en oracles; plusieurs peintres^ sous le nom de Holben ^ en ont fait des moralistes ^ en barbouii-* lant les cloîtres d'Allemagne d'une espèce d'apû^ l(^ue populaire appelée la Danse des MortSè L'é* loquence a su plusieurs fois ennoblir leur emploi, soit fictivement dans l'évocation et la prosopopée 9 soit par la présence même de l'objet j les restes de César firent autant d'impression sur le peuple romain que la belle gorge de Phryné sur les vieillards de l'aréopage , lorsque Hypéride découvrit à leurs yeux presque éteints cette nouvelle figure oratoire.
L'art dramatique s'est emparé du même moyen, tantôt pour nous faire rire , et tantôt pour nous faire peur. Les cimetières sont une muote an^ glaise, où les fouilles de nos poètes nous pro^ mettent d'ef&ayantes richesses ; autrefois , dans les écoles théâtrales , un acteur apprenait à bien mourir; il faut aujourd'hui <)u'il apprenne aussi à êtl^ bien mDrt L'art de suspendre tous les signes apparens de la vie peut être acquis ou inné. Saint Augustin parle d'un prêtre de Calame qui faisait le mort à volonté^ mais qui resta très^ involontairement dans une de ses épreuves. On a connu à Paris une femme assez belle, et d'un tour d'esprit singulier, qui se plaisait à surprendre ses amis par des apparitions où elle figurait comme
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morte ou comme statue ; mais le prix en ce genre appartient au colonel Luttrel (i). En 1771, il parut à Londres, dans un bal, déguisé en mort; il était vêtu d'un linceul, et reposait dans une bière ornée d'inscriptions lamentables et chrétiennes. Des matelots l'ayant menacé d'achever l'imitation jusqu'à la sépulture inclusivement, le jovial colonel prit la fuite. Tout le monde convint que l'hilarité anglaise ne pouvait aller plus loin.
La tâche d'un défunt a prodigieusement varié , suivant la différence des siècles et des pays. Ici, brillant de fard , couronné de roses , et vêtu en habits de fête, il semble sourire à la santé ou méditer le bonheur; là, préparé, lavé, doré, cuit, embaumé, il devient un monument de lui-même. Dans Rome antique , il reçoit le dernier baiser de sa femme , de ses parens, de ses héritiers , et de tant d'autres qui s'étonnent peutêtre de l'embrasser avec trop de plaisir. Les Arméniens s'imaginent qu'il devra lutter corps à corps avec de mauvais génies , et ils le frottent entièrement d'huile , par une idée confuse de ce qui se pratiquait pour les anciens athlètes. Le patriarche qui a le privilège de cette préparation en fait dans tout le Levant un débit considérable ;
(i) Archenholz , Tableau de V Angleterre ^ tome iï, page 220.
aussi 9 suivant la relation de Tournefort, quand les Turcs parlent de lui , ils disent très-sérieusement : (c C'est un bon marchand d'huile. »
Ailleurs on parle au mort : on lui répond , on donne ses ordres; on sert sa table, et ce mensonge de la vie, doux rêve de l'amitié, ou dernière bassesse de la flatterie , fut quelquefois une fraude de la politique et de l'avarice. Des soldats crurent suivre un général qui n'était plus ; des chanoines , morts d'indigestion, furent vantés pour leur bonne santé par ceux qui pillaient leur pécule ou poursuivaient leur bénéfice. Laodice mit à la place de son mari Antiochus , qu'elle avait assassiné , un mime qui le représenta durant plusieurs jours en état de maladie; et Agrippine fit jouer des farces devant Claude expiré, comme s'il eût été juste d'amuser, après sa mort , l'imbécile dont la vie fut la risée du monde.
L'existence des morts n'est pas dépourvue d'incidens. Britannicus, empoisonné, est enduit de blanc , parce que son assassin , encore timide , veut déguiser im crime. Charles XII , frappé dans la tranchée de Fredericzhall , voit le sculpteur audacieux étendre sur son visage une argile humide , et emporter ses traits pour la postérité. L'attitude fortuite des morts devient une accusation et un pronostic. Long-temps l'opinion régna, que la présence du meurtrier faisait saigner les
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plaies de la victime. Le jésuite Alegambe donna pour preuve indubitable de la chasteté de son confrère Mariana, la circonstance que ses mains étaient restées aussi souples que pendant sa vie (i). Les chrétiens de l'Archipel pensent bien autrement; car 9 à leurs yeux , la flexibilité d'un mort est le signe certain que le diable y est entré , et ils se hâtent de le mettre en pièces , pour préve^ nir les fredaines de démoniaque dont il ne manquerait pas de troubler la contrée.
En Égjrpte, une loi expresse retarda l'embaumemeat des femmes, et cette précaution fut nécessaire pour empêcher que des monstres n'arra^ chassent à la mort d'affreux plaisirs qui n'étaient point partagés. Si je voulais dire jusqu'où la superstition religieuse , et surtout celle de l'amour , se sont exercées sur les restes des objets de leur culte, que de scènes de délire, dé faiblesse ou de passion n'aurais-je pas à peindre! Mais si l'on me priait d'adoucir pai' un trait ridicule ces tableaux terribles et touchans, je crayonnerais dans un coin ce fat de nos jours que j'ai connu^ brûlant les cheveux de sa maîtresse, en respirant avee élégance la cendre par le nez , et se croyant au moins l'ame de Copnélie, parce qu'il a érigé s^ tabatière en urne cinéraire de ses amours. Qu'il y a loin d'une
(i) BibUothkqut des Ecrwains jésuites.
telle affectation à cette coutume simple et attendrissantedes femmes des îles Mariannes! Lorsqu'une mère a perdu son enfant, elle lui coupe une tresse de cheveux, et la porte dans son sein ; chaque nuit^ en la baignant de larmes, elle y ajoute un nœud , témoignage de ses regrets et de la durée de son deuil.
L'orgueil d'un vainqueur féroce jouit des débris mêmes du carnage. Scipion déposa au Capitole une urne remplie des cendres de Carthage. Cette capitale de l'Afrique, qui, après avoir di^uté l'empire du monde, était contenue dans un vase de terre, formait. encore la plus magnifique offrande que jamais ait reçue le génie de la destruction. La Suisse montrait naguère à l'étranger d'énormes amas d'ossemens ennemis , monumens barbares qu'il ne &Uait pas dresser ou qu'il fallait savoir défendre* Les sauvages d'Amérique emportent là chevelure des vaincus, et les Turcs , qui, à la honte de notre politique, ont encore le privilège d'être les sauvages de l'Europe , conservent avec nous l'usage de ces hideux trophées. L'insolent Sapor fit voir aux envoyés de Rome la peau de leur em^ pereur Yalérien , étalée dans un temple et teinte en écarlate. En Abyssinie, le sort du vaincu est if être écorché et suspendu comme une outre aux branches d'un arbre. Dans ce pays-là , quand deux gentilshommes entrent en querelle, la question
peut toujours être posée ainsi : Voyons qui des deux empaillera l'autre.
Le fanatisme , qui est armé contre la nature , veut aussi jouir des droits de la guerre. Le vieux Ziska légua, dit-on, aux Hussites, sa propre peau, pour servir de tambour à leurs phalanges forcenées. La révolte de ces sectaires fut signalée , au rapport du chevalier FoUard, par le plus étrange emploi qui ait jamais été fait des morts eontre les vivans. L'empereur assiégeait Karlostein , et une épidémie détruisait son armée, lorsqu'il imagina de faire lancer dans la ville , par des machines de guerre, les cadavres des hommes et des chevaux. Les assiégés ne purent bientôt plus suffire à rejeter ces horribles débris ; les toits, les murs, les maisons en furent souillés; une infection rapide empoisonna l'air et les eaux. Les malheureux Hussites , accablés sous cette pluie de cadavres , hurlant , désespérés au milieu de leur ville changée en un épouvantable sépulcre, implorèrent le glaive de l'ennemi.
Saisis de la même rage, les Ligueurs broyèrent, pour la nourriture des Parisiens, des ossemens ravis à la poussière des tombeaux. En Angleterre, un spéculateur convertit en chandelles la substance des furieux que tuait la guerre civile. Plus tard , et presque de nos jours, d'intraitables factieux es^ sayèrent, dans les secrets ateliers de Meudon, de
tanner des peaux humaines pour Féquipement des armées. On ne songe pas^ sans frémir^ à tout le parti que le génie du mal aurait pu tirer de ces effroyables manufactures , dans lesquelles l'homme serait devenu marchandise après sa mort, presque autant qu'il l'est déjà pendant sa vie. Ce fut avec bien moins de danger qu'Odin promit à ses élus qu'après leur mort ils boiraient l'hydromel dans des Crânes sanglans. Les Feuillans de la première réforme se croyaient aussi plus parfaits que les autres moines, parce qu'ils se désaltéraient dans des têtes humaines. Une femme qui a quelque célébrité, mais que je ne suis pas autorisé à nommer, reçut en présent un déjeuner de porcelaine; elle s'en servait habituellement, lorsqu'elle apprit que l'homme qui le lui avait donné en avait fait pétrir la pâte avec son sang. Je préviens mes contemporains amoureux qu'ils feront bien de garder leur sang dans leurs veines pour ufte meilleure destination, parce que les effets ne répondirent point, dans cette circonstance , à la beauté de l'invention. La tasse sanglante ne sut ni palpiter ni gémir entre les lèvres de la femme adorée , et celle-ci goûta de son côté, sans nul plaisir, le suprême bonheur des Scandinaves et des Feuillans.
Pauvres morts ! ce n'est pas assez d'être le jouet de la coutume , de la guerre , de l'amour et du fanatisme; je vous annonce les persécutions des mé* I. 18
decins, des procès et des troubles politiques. Oui, la médecine est très-jalouse de mettre en pièces les morts qu'elle n'a pu guérir. Souvent le déftjnt le plus modeste voit l'art des injections éterniser sa mort et le livrer en spectacle pendant plusieurs siècles; mais son illustration s'accroît , si la nature l'a marqué de quelque signe extraordinaire , si , comme le dur Ximenès, le Richelieu de l'Espagne, il peut offrir aux curieux un crâne sans suture, ou des oreilles mobiles comme le compilateur des lois de Justinien. On montrait dernièrement à un médecin un géant qui passait dans les rues de Paris, et on lui disait : « En voilà un qui ferait une belle « pièce pour votre amphithéâtre. -— Oh ! oh ! pre- (c nez patience, répondit le docteur, nous ne le perce donspasde vue. » Le docteur Rondelet ayant ouvert le corps de son propre fils^ la ville de Montpellier, qui devrait être blasée sur les fantaisies médicales, faillit à lapider le professeur, et le surnomma le CarUbale. Cependant sa conduite, comme savant , fut irréprochable , et comme père elle serait héroïque, s'il avait d'autres enfans. Combien n'est-il pas de maladies héréditaires dont il suffirait de connaître la nature pour les guérir ! J'ai vu applaudir à la sagacité de Fourcroy, lorsqu'il recommandait de conserver dans les familles les calculs de la vessie extraits par l'opération. Mai& quelle justice pouvait-on attendre d'un pays
où le malheureux Young fut réduit à creuser en secret la fosse de sa fille? Tout équilibre d'idées et de bon sens n'est-il pas détruit lorsqu'on refuse la sépulturedans une ville oùl'on faittant demédecins? I^es lois anglaises, dans leur admii^able dextérité, sont parvenues à faire une peine de la dissection posthume. On a vu des condamnés que cette partie du jugement frappait d'une terreur plus profonde que le supplice lui-même. Mais en général , les criminels sans éducation et la famille innombrable des voleurs y sont si indifférens, qu'ils vendent leurs corps à des chirurgiens, et qu'ils ont l'avantage de se hùite de leur vivant 5 ce qui, dans la morale des prisons de Londres, doit pas^ ser pour le comble de la jouissance de soi-même. Soit par cette circonstance , soit par un goût naticHnal, les tragédies judiciaires sont, chez ce peuple singulier, moins triâtes que ses bals. Les condamnés y paraissent orné» de bouquets, portant leur plus bel habit, et se piquant de bien haranguer le public. J'ai lu daiïs un de leurs écrivains que les maîtres oBft coutume d^exercer leui^ élèves à ce genre de comfpdsitions in exiremis. Si le fait est vrai^je ne suis ptuà étonné de la perfection où s'est élevée exclusivement dans les trois royaumes Féïoqtrcnce des pendus. Tout bon Anglais qui entre dans le monde a d'avance sa péix)raison prête pour l'accident dn gibet.
La justice se joue pareillement des morts avec sa grâce ordinaire; elle les condamne tout aussi bien que si elle les entendait; elle les traîne dans la fange, ou les élève dans l'air pour servir d'épouvantails. Peut-^tre dormit-elle, en Perse, sur la peau de ce juge coupable dont un prince sévère avait couvert son siège. Charles- Quint ne manquait jamais de saluer les fourches patibulaires, et son aïeule Isabelle se pâmait de joie quand elle les voyait bien garnies. Voilà de vrais amans de la justice. Après avoir agi avec les morts comme s'ils étaient vivans , quelquefois cette déesse traite les vivans comme s'ils étaient morts. La chronique de Louis XI nous apprend qu'en vertu d'une sentence du prévôt, confirmée sur l'appel, une célèbre voleuse, nommée Perrette Mauger, fut enterrée vivante au pied du gibet, par M. Henri Cousin, bourreau de Paris. Je cite ce singulier arrêt, comme, la preuve qu'autrefois les peines étaient laissées à l'arbitrage des juges : car je ne sache pas qu'aucune ordonnance eût naturalisé parmi nous le supplice des vestales.
Les lois des anciens Égyptiens présentent une disposition admirable qui appartient au sf^et que je traite. I^a peine d'un père qui avait tué son fils consistait à être e^liiposé trois jours entiers aux regards du peuple, en tenant dans ses bras le corps de sa victime. Quel monstre a pu y sur-
vivre? quel spectateur a pu l'oublier? Il faudrait nous empresser d'appliquer cette loi aux filles qui , sacrifiant la nature à l'opinion^ ont détruit le fruit de leur faiblesse. C'est par la terreur d'une grande ignominie qu'un législateur adroit peut se flatter d'atteindre à^eur source les forfaits nés de l'égarement de l'honneur. Une mère n'arrive à l'assassinat que par une crise de désespoir, et un désordre d'imagination où la mort se présente bien plutôt comme un soulagement rapide que comme un sujet d'épouvante. J'avoue cependant que , pour la répression de ce crime , je penche , au fond du cœur, vers les opinions miséricordieuses de Beccaria, de Filangieri et de Jérémie Benth£»n ; mais ce sont des vérités que le peuple ne doit jamais savoir, et les magistrats ne jamais oublier.
. La tardive justice des peuples osa jadis abolir la mémoire des tyrans, sans s'inquiéter des tourmens qui devaient en résulter pour les chronologistes futurs. Dans un sens contraire , la délibération que prit le sénat romain de ne jamais à l'avenir s'assembler aux ides de mars, fut le monument le plus noble et le plus ingénieux consacré à la mémoire de César. L'opinion, ou les mœurs des so« ciétés , s'érigent aussi quelquefois en tribunal des morts. Un voyageur m'a raconté qu'étant arrivé un soir dans une chaumière des alpes dauphi-
noises, il trouva plusieurs hommes presque ivres, qui buvaient et chantaient autour d'une table, avec l'expression de la joie la plus grossière; mais ses cheveux se dressèrent sur sa tête lorsqu'il s'aperçut que la lampe de fer qui les éclairait était accrochée à la bouche ^'un cadavre dressé contre la muraille. Les huveui's , témoins de l'horreur qu'un pareil spectacle fiais^it à cet étranger, lui expliquèrent que c'était le corps d'une vieille fille, morte le matin, et qu'ils avaient coutume d'en agir ainsi, parce qu'il leur semblait juste que celle qui avait vécu inutile éclairât au moins à sa mort une nuit de leurs plaisirs. Le voyageur prit la fuite , aimant mieux s'exposer à passer la nuit dans les montagnes que de voir des hommes pratiquer, au centre de l'Europe, une brutalité digne des sauvages de Californie, et punir le malheur dans la portion de la société qui est sans contredit la plus infortunée.
L'esprit de faction aime à couvrir ses* jureui*s des formes de la justice , qui n'est jamais plus outragée que par un mensonge sacrilège. L'Italie vit avec horreur un concile exhumer, juger et mettre en pièces le cadavre du pape Formose , sans ex* pier par la peste cette farce abominable. Les restes- de ce Gromwell, qu^e les Anglais admirent et détestent tpur à tour, passèrent aussi de la sépulture des rois à l'opprobre du supplice. La cour
de Charles IX fit traîner au gibet le simulacre de Coligny, croyant sans doute qu'on peut flétrir un grand homme parce qu'on a pu l'égorger. Les fanatiques qui dirigeaient ces horreurs n'avaient pas oublié de mettre un cure-dent dans la bouche du mannequin , parce que c'était une habitude de l'amiral. Mezerai a bien eu raison de ne pas dédaigner une circonstance si minutieuse; elle rappelle la pieuse moquerie de nos aïeux, qui pendaient les Juifs entre deux chiens. Cette recherche dans les détails de la cruauté , ce mélange de l'ironie et du carnage, attestent peut-être mieux que les grands massacres l'inépuisable atrocité des factions pc^ulaires et des haines religieuses. Me sera-t-il permis de citer un feit aussi remarquable que peu connu? Je le tiens d'un témoin respectable , qui était enfermé à la Conciergerie à l'époque du procès de la Reine, si pourtant on peut nommer procès le plus monstrueux des attentats. Les bourreaux de la France eurent l'infernale inspiration de souiller la fin de cette grande victime , et ils résolurent de la faire juger et périr avec deux filles publiques qui étaient détenues dans la même prison. Ce projet, dont ils se vantèrent, parvint aux oreilles des deux courtisanes. L'idée de cette association sacrilège sembla relever leurs âmes ayilies; elles s'accordèrent à déclarer avec la plus grande énergie qtfon les verrait sur l'écha-
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faud même se jeter aux pieds de la Reine j les baigner de larmes, et lui demander pardon d'oser mourir avec elle. Les scélérats reculèrent devant la grandeur d'ame des prostituées ; ils craignirent un éclat, et une ignominie fut au moins épai^ée à la souveraine dont ils avaient proscrit la tête innocente.
La cendre des che£s de parti est , ainsi que leur gloire, un dépôt mis aux mains de l'inconstante Fortune : une épée défend mieux son maître qu'un tombeau. Sylla s'en doutait lorsqu'il ordonna que son corps fut consumé dans un bûcher, quoique jusqu'alors les membres de la famille des Cornéliens eussent été enterrés. Il est assez digne d'ob* servation que Sylla, qui fut le plus inexplicable des factieux, comme César en fut ensuite le plus nécessaire , qui se joua de tout , des vertus et des crimes , de l'opinion et des lois , du pouvoir et de soi-même, voulut cependant garantir ses restes de l'outrage des révolutions, et léguer sa prudence aux usurpateurs à venir.
L'anthropophagie est le dernier et le plus rare excès de la rage populaire. De tous les monstres massacrés à Rome, Caligula fut le seul dont on mangea. Le pensionnaire de Witt, le plus grand et le meilleur citoyen de la Hollande, devint aussi la pâture de ses phlegmatiques compatriotes. Il est douteux que la révolution française ait com-
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piété par là son cours d'humanités. Je ne connais aucun peuple civilisé dont les oppresseurs n'eussent beaucoup gagné en sûreté , si Ton n'eût pu s'en défaire qu'à condition de les manger.
Cette infamie, qui nous révolte si justement , fait encore partie des mœurs sauvages ; mais elle tend à se resserrer dans les hordes les plus misérables. D'anciens barbares mangeaient leurs parens par piété ; Artémise avala par tendresse les cendres de son mari. L'anthropophagie se retrouve assez fréquemment dans les annales des sièges, des naufrages, des famines et de l'amour jaloux. La médecine en souilla long-temps ses ordonnances; et, pendant plusieurs siècles, il n'y eut point de bon remède en France qu'il n'y entrât de la momie. Tout malade (ut anthropophage ; et ce mets, aussi coûteux qu'exécrable, serait encore en crédit, si le célèbre Ambroise Paré n'eût découvert que ces prétendues momies n'étaient autre chose que des corps de malfaiteurs torréfiés avec des résines par les Juifs d'Alexandrie. Une telle manie s'explique par la nature de l'homme, qui n'est jamais plus sûr ni plus content de son pouvoir que lorsqu'il peut écraser sous ses pieds le goût et la raison d'autrui. Un iman triomphe par l'absurdité de ses dogmes, un despote ou une coquette par la bizarrerie de ses volontés, un peuple ou un enfant par la folie de ses dé-
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gâts, un médecin par Tordure de ses remèdes.
Ijà magie fut toujours un peu alliée de la médecine. Je ne répéterai pas les reproches qu'on fit
à Catherine de Médicis d'avoir mêlé à ses enchantemens des sacrifices humains. Apulée, dans ses Métamorphoses de l'Ane d'or, nous apprend combien les magiciennes étaient fi*iandes des morts. Cette croyance gagna nos régions , et le chapitre 67 de la loi salique prononce une amende de deux cents écus contre toute sorcière qui aura mangé un homme. Hélas! malgré cette précaution, le monde est rempli d'aimables enchanteresses qui dévorent l'homme vivant, corps et biens. Parmi ces magiciennes que l'Arioste a dépeintes en connaisseur (i), les jeunes demeurent impunies; mais les vieilles se ruinent à ce régime. Si la consommation d'un bel adolescent leur coûte aujourd'hui plus cher que ne l'a voulu le tarif de la loi salique, c'est à cause de l'augmentation progressive en Europe de la masse du numéraire.
La mort a des indiscrétions. C'est elle qui révéla aux bourgeois de France une des occupations des dames de la cour, lorsque les Médicis y eurent apporté les modes, les poisons et 'les dévotions d'Italie (2). C'e^t elle qui décidera probablement
(i) Chant VIIÏ , stance T.
(2) Laissons parler Saint-Forx : « La marquise d*Estrées ,
à quel sexe appartient le chevalier d'Eon (i). Mais il est des aœes délicates dont la prévoyance s'é* tend jusque sur l'attitude où elles doivent laisser le corps qu'elles animèrent. César et Pertinax, déjà frappés par des assassins, arrangent leurs robes pour tomber avec décence. L'Iphigénie d'Euripide j au pied de l'autel 9 la vestale Cornélie sur
(t mère de la belle Gabrielle, fut tuée dans une sédition à « Issoire en Auvergne. Apparemment que son corps resta « dans la rue très-indécemment exposé , puisqu^on s'aperçut « d'une mode qui s'était introduite depuis quelque temps « parmi les femmes du grand monde : ce n'était pas seule— « ment leurs cheveux qu'elles tressaient avec de la nompa— «« reille de différentes couleurs. » Essais sur Paris , t. IV , page 59.
(1) En çffet, l'examen que des médecins et chirurgiens de Londres ont fait du corps de M. le chevalier d'Ëon après sa mort ne permet plus de douter qu'il ne fût un homme parfaitement conformé. Le procès-verbal en a été publié avec xinjac simile de l'objet de la visite. Le célèbre père Elysée, qui habite maintenant Paris, figure parmi les gens de l'art qui ont signé cet acte. H était depuis dix années le médecin de M. d'Eon , et , comme tout le monde , le croyait une femme. Il ne fait aucune difficulté de raconter les circonstances de la découverte qui l'a complètement désabusé. Mais pourquoi la cour de France obligea-t-elle cet ancien agent à prendre le titre et les vêtemens d'un autre sexe , et pourquoi lui-même a-t-il gardé ce travestissement depuis 1792 , sans aucun intérêt pécuniaire ou politique? Voilà une énigme qui n'est point encore expliquée.
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les marches du caveau fatal, donnent l'exemple de la même sollicitude. Un sombre dégoût de la vie s'empare des filles de Milet, et chaque jour éclaire le suicide de plusieurs d'entre elles. Le magistrat publie que la première qui se tuera sera exposée nue ,àux regards du peuple; toutes consentent à soufiFrir l'existence. Mais pourquoi citer d'anciens exemples ^ puisque de nos jours Paris a pu verser des larmes d'admiration et de lâcheté sur les plus beaux modèles de cette héroïque pureté! De jeunes et intéressantes vierges, traînées de Verdun au sanglant tribunal des terroristes, furent envoyées à Téchafaud; elles passèrent le dernier jour de leur vie à se préparer des vêtemens de mort qui rassurassent leur pudeur, et livrèrent ensuite leurs têtes aux bourreaux sans crainte et sans murmure. Honte éternelle à qui ne verrait dans de pareils soins qu'une faiblesse ou un préjugé! Non, non, la pudeur n'est pas le privilège de petites vertus de convention , le mensonge d'un sexe et la risée de l'autre; c'est l'instinct de toute ame grande et fière qui se respecte elle-même ; c'est le plus bel ornement donné à la nature humaine, afin que rien d'honnête ne fût sans dignité^ afin que rien d'élevé ne^ fut sans grâce.
L'être privé de la vie que nous avons considéré jusqu'à présent comme formant lui seul un spec«
tacle j n'en est souvent que l'occasion ou l'accessoire dans les monumens y les inscriptions et les pompes funèbres. Un tombeau est le plus vil de nos besoins , et le luxe qui s'y attache ne dément pas son inconséquence ordinaire. Croit- il flatter la vanité? mais rien n'est plus honteux que l'éclat du néant. Lorsque des sectaires ont voulu honorer leur chef, ils ont eu soin de faire disparaître son corps. Pour placer Romulus au ciel , les sénateurs feignirent de ne l'avoir plus trouvé sur terre , et de nos jours , les Persans ont un art superstitieux de cacher la sépulture de leurs rois. Croient-ils garantir une cendre précieuse ? Mais j amais avare a-t-il doré son coffre? Le plus magnifique tombeau est toujours le plus tôt violé. Quand Auguste vint en Egypte , il eut la curiosité de voir et de toucher le corps d'Alexandre , et l'on sait ce qui en arriva. Combien le vainqueur des Perses se fut indigné , s'il eût prévu qu'un jour son nez tomberait en poudre dans la main du lâche fils d'Octavius!
Les statues ne sont aussi qu'un spectacle passager : périssables copies d'un modèle qui a péri , elles chargent quelque temps la terre d'une image insensible ; quelle que fut la main qui les dressa , la justice ou le temps, le crime ou l'ignorance, les renverseront un jour, et feront presque subir à celui qui les obtint l'affront d'une seconde mort. Les boues du Tibre en ont plus enseveli que n'en
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peuvent étaler tous les musées de l'Europe. Au moment où j'écris j la tête du cardinal de Richelieu , séparée de la statue qui le représentait dans le château de la Millers^e , est utilement suspendue dans la cuisine d'un patriote limousin (i). Pour une tête qui fut si affamée de gouverner, et qui pesa si lourdement dans la balance de l'Europe, c'est quelque chose que de régir encore un tournebroche. O grands hommes ! qui à votre bruyante existence avez ajouté une vie de marbre et d'airain, je n'ose vous promettre un dénouement aussi glorieux; mais les cardinaux sont hourouxy comme disait le Mazarin.
Les inscriptions et les épitaphes forment une espèce de jugement que les contemporains dictent à la postérité ; mais la postérité , toujours jeune , a les défauts de son âge , et se mutine volontiers contre l'autorité de ses pères. Montaigne s'est moqué des administrateurs qui ont la vanité d'attacher leurs noms aux moindres travaux. « Le marbre , m dit-il, élèvera vos titres tant qu'il vous plaira
(i) Ce Tait est consigné dans la Statistique du départe^ ment des Deux^Sèires. Il est Slclieux i|ue ces tableaux, que cbaque préfet doit dresser du pays confié à son administration, n'aient pas été combinés dans un plan général. Mais malgré l'incobérence de tous, et la médiocrité de quelquesuns, rien n'empêche qu'ils ne deviennent un jour les matériaux d'un bon ouvrage.
a pour avoir fait rapeta^er un pan de mur, ou (c décrotter un ruisseau public, mais non les homa mes de bon sens (i). » Trajan, qui joignait cette faiblesse à tant d'excellentes vertus , n'échappa pas aux railleries des Romains , qui le surnommèrent Herba pctrietinuy du nom de la plante qui croît sur les murailles. L'emphase des inscriptions est surtout le comble du ridicule, et produit un efifet tout contraire à celui que l'orgueil en espérait. Charles-Quint ayant lu une épitaphe dans laquelle un certain Yvan Reruda se vantait de n'avoir pas connu la peur, ne put s'empêcher de s'écrier : « Je gagerais que ce fanfaron n'a jamais Qc éteint une chandelle avec les doigts. » Je connais pourtant des inscriptions qui méritent la reconnaissance de la postérité. Lorsque les villes de l'Asie écrivirent sous l'image de Flavius Sabinus au publicain honnête homme y cette déclaration n'était'^Ue pas absolument nécessaire pour lui apprendre l'apparition d'un tel phénomène ? Lorsqu'elle a lu sur le tombeau d'un homme soixanteneuf ans favori des empereurs, et sept ans phi^^ losophe dans la disgrâce, ci-git Similis qui passa soixante-^seize ans sur terre j et en vécut sept, n'a-t-elle pas remercié le courtisan qui lui donnait une leçon d'un sens aussi profond, et d'une forme
(i) Essais^ livre III, cbap. lo.
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aussi concise? Hors quelques cas semblables ^ les inscriptions tumulaires ne sont bonnes qu'à grossir ces recueils ^ana destinés à l'instruction des antichambres. D'ailleurs, la vanité humaine n'est pas la seule à se glorifier des hommages posthumes. Combien d'animaux n'ont-ils pas eu aussi l'apothéose y le mausolée , et l'éloge lapidaire. Adrien fit élever des monumens à ses chiens , et plus d'un consul eut lieu d'être jaloux du dogue Boryslhènes dont cet empereur composa lui-même l'épitaphe. Voyons pourtant s'il n'est aucune inscription convenable à l'esprit de notre siècle. Par exemple, le vainqueur le plus digne d'hommage n'est-il pas celui qui a dompté le plus grand ennemi ? l'enHemi le plus universellement redouté dans le monde , n'est-ce pas la pauvreté? Rien n'est donc au-dessus de l'héroïsme de la richesse. Ainsi je proposerai de graver désormais sur les tombes l'inventaire de la succession du défunt; l'éloge funèbre serait en peu de mots authentique et complet. Cette forme n'exclut pas l'élégance , et je connais des poètes très-propres à lîmer des livres de caisse ; par-là se mettraient en honneur l'esprit d'ordre, la diligence ^ la sobriété, et tant d'autres vertus, filles de l'avarice. J'ai visité à Livourne le magnifique cimetière des marchands anglais; au milieu de cette forêt de marbre, de granit et de porphyre, sous laquelle on croirait que s'est amassée la pous-
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sière de tous les monarques , j'avoue que j'ai été affligé de ne pouvoir lire le bilan d'aucun de ces illustres morts tombés dans les champs de la fortune, tant il est vrai que la louange a souvent la maladresse d'oublier ce qu'elle aurait de meilleur à dire.
Je ne sais par quelle fatalité les pompes funèbres ont toujours eu un air de jonglerie peu honorable à la nature humaine. Les nations sauvasses ou k demi barbares réussissent seules à leur donner un caractère touchant. Si la fête des morts fut intéressante à Athènes, c'est qu'elle était réservée aux citoyens tués dans la défense de la patrie , et que d'ailleurs toute démocratie tient un peu de l'état sauvage. La même fête s'est retrouvée chez les naturels de l'Amérique avec une ressemblance de détails qui étonne (i). Les peuples policés ressemblent à ce vieux roi que madame de Maintenon ne savait comment intéresser ou amuser. C'est ce qui fera échouer parmi nous tout projet de fêtes nationales. La superstition a sur ce point un avantage marqué, parce que,, grâce à la magie des vieux usages, elle nous reporte aux temps passionnés de l'ignorance et de la barbarie. Les Romains, si graves dans leur vanité, si gigantesques
(i) Voyez l'ouvrage trop peu connu du père Lafiteau sur les Mœurs des S ambages américains comparées aux mœurs des premiers temps,
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dans leur grandeur, n'eurent que des obsèques ridicules; cet oiseau qu'on lâchait par un véritable tour de gibecière, ces médecins qui, rangés autour d'un simulacre de cire, se trouvaient tout déconcertés de n'avoir plus rien à tuer, sont autant de scènes de comédie; mais que penser d'une cérémonie dont le principal personnage était un bouffon, chargé de contrefaire les gestes et les habitudes du défunt : témoin celui qui, aux funérailles de Ves.pasien , parodia si plaisamment l'avarice de ce prince! Les repas furent presque partout la base des fêtes funéraires, et dès la plus haute antiquité, on venait manger sur les tombeaux. Pline> qui a écrit k légende dorée de l'histoire naturelle, ne manque pas d'assurer que jamais 1^ corbeaux ni les milans n^ont touché aux restes de ces repas sacrés. C'est ainsi qu'âtuguste , qui. croyait sans doute qu'un empereur ne devait pas* se montrer moins scrupuleux qu'un oiseau de proie , ne voulut jamais manger de la laitue , appelée, par les anciens la viande des morts.
La palme des enterremens appartient aux Irlandais, iqui passent avec raison pour les : vrais héritiers des anciens Celtes^ et les plus beaux pleiureurs de l'Europe moderne. Chess eux^ chaque convoi dure souvent plus d'un jour, et parcourt plusieurs lieues. Les villages voisins viennent grossir le cortège des hurleurs, et l'on fait surtout
un accueil distingué à celles d'entre les femmes qui ont la réputation de brailler d'une manière épouvantable. A voir cette troupe de quelqq^s mille hommes errer dans les campagnes , à entendre le brqit affreux de leurs lamentations^ un étranger croirait le monde menacé de sa fin ; mais qu'il se rassure , la débauche et la piété vivent en bonnes sœurs dans ces lugubres orgies j ett telle est la si^ulière constitution du pays, que sa population s'accroît par le nombre des sépultures* Les An^ais ^ qui aiment aussi beaucoup les enterremensy mais qui. ciment enqpre plus le calcul , put compté qu'il en coûte par an à ce misérable peuple^ ii4andaisi, tout couvert de baillons ^ 13^000,000 de francs 9 seulement pour la valeur du temps perdu aux funérailles.
L'érudition a fait d'abondantes récoltes dans les débris tumulaires; die y a trouvé les trace$ de cette croyance presque universelle , que lâs morts» conservaient les inclinations et les beaoins qu'ils eurent pendant la vie; c'est pourquoi on enferma avec eux des esclaves pour ies servir , des prêtres pour les absoudre, des femmes pour les amuser, des chevaux vdte l'argent, des armes et des outils pour «voyager, vivre «t combattre. U n'est pas jus* qu'au Turc Amurath,. le pins féroce des casUfstesv qui envoya. six ceiEts jeqnes gens dans l'autre monde.y pour expier, disait-il, les péchés de. son
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père Selim. J'aime mieux Thumaine prudence des femmes chinoises , dans le tombeau desquelles , suivant le rapport de M. Paw , on retrouve tine boîte de fard, un pinceau, et la représentation en métal d'un objet que les mœurs et les langues des Occidentaux ne permettent pas de nommer. Qu'il y a loin cependant de la galante prévoyance de ces dames au génie de l'Égyptienne que les Fran«^ çais viennent, au bout de quatre mille ans , de surprendre en flagrant délit ! Les curieux qui désireraient des détails sur cette momie femelle, dont l'invention pleine de verve avait échappé à tous les écrivains de l'antiquité , les obtiendront de la complaisance de nos savans compatriotes revenus des grottes de Thèbés et des fanges du Delta.
Les habitans des tombeaux se distinguent aussi par la variété des attitudes. Il est des peuples qui les couchent, et d'autres qui les asseyent; dans certains pays, l'Orient frappe leurs regards, tandis qu'ailleurs le soleil se lève derrière leurs tètes. Ce fut un digne gentilhomme que celui qui, ne pouvant s'accoutumer à l'idée que des bourgeois marcheraient sur sa tombe , voulut pourrir debout dans une colonne : voilà certes de la noblesse bien placée ! Je lui préfère pourtant la reconnaissance de ces Caraïbes, qui donnent à leurs morts, dans le sein de la terre, la même position qu'ils
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«urent avant de naître dans le sein de leur première mère : je doute que la philosophie eût imaginé une allégorie plus ingénieuse. Ces pauvres nomades ont mis en action ce que Sénèque le tragique indique à peine dans sa Troade : « Où sera mon corps après ma mort? — Où était-il avant de naître? »
Des inclinations différentes se font remarquer dans le choix des lieux de sépulture. Nous préférons les sites retirés et mélancoliques. Nos morts sont tristes et solitaires , et leur présence semble nous importuner. Chez les anciens^ les choses se passaient tout autrement, et c'est au bord des grandes routes qu'ils aimaient à placer les tombeaux; j'ignore les motifs de cette prédilection dans l'idolâtrie païenne; mais le même usage , conservé jusqu'à nos jours par diverses nations de l'Asie, s'explique facilement : elles croient que l'ame du mort épie sur sa tombe le passage des femmes enceintes, dans l'espoir de s'y introduire furtivement pour l'animation d'un être nouveau. La piété plus tendre de quelques peuplades a imaginé de faire toujours achever eh même temps et sur la même place un enterrement et un mariage ; elles ont pour but de soulager vite une pauvre ame errante, sans logement et sans emploi. Ces pratiques tiennent évidemment au dogme de la métempsycose y. dogme
intelligible aux esprits les plus grossiers, et dont je n'aime pas entendre médire , parce qu'il a le premier tiré les hommes des bassesses du matérialisme.
On ferait une épaisse compilation de toutes les formes extérieures dont le deuil s'est revêtu chez les différens peuples.. Jamais les caprices du cœur humain ne tirèrent d'une même cause des effets si contraires. On verrait la perte des proches éveiller, suivant les lieulL, la joie, le dédain, la tendresse ou la fureur, et s'exprimer par des transports insensés, des images puériles et d'affreuses mutilations. Parmi tant de coutumes diverses, je n'ai remarqué une pensée forte et profonde que dans la seule loi des Lyciens , qui ne permettait de pleurer les morts qu'en habits de femme (i). Les institutions d'un deuil outré ne me séduisent pas : il y a une sorte d'égoïsmé cruel et jaloux à prétendre laisser après soi un long héritage de larmes et de douleur. Je suis cent fois plus touché de l'aimable bienveillance d'Anaxagore. Les magistrats de Lampsaque vinrent lui demander quels honneurs il voulait qu'on rendît à sa cendre : « Que le jour de ma mort, répondit « le philosophe expirant, on donne congé aux « écoliers.» Ou je m'abuse , ou ce dernier vœu est
(i) Valère-Maxime , liv. Il, chap. 6.
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celui d'uDe àme douce et aimante qui souriait à la mort en léguant un plaisir. Voilà l'ami que j'aurais pleuré.
Il y a ordinairement sur terre une douzaine d'hommes k qui on répète tous les jours que le reste du monde n'aura pas le courage de survivre à leur perte. Il est inutile de dire que ce petit nombre n'embrasse pas les génies puissans et les princes bienfsdsans qui ont l'étiré des nations de l'abîme ou amélioré le sort du monde. Ces êtres rares sont^ dans toutes les combinaisons humaines, une exception perpétuelle. Quant aux autres, qu'ils ne s'y trompent pas : les douleurs publiques sont très-rares , et je ne sache pas qu'aucun peuple soit mort de regrets. J'ai vu dans mon enfance de ces prétendues calamités qui amusaient toute la ville. La foule courait dans les temples promener ses regards sur le^ mesquines inventions de la flatterie , les vaines pompes de la mort, l'échafaudage éphémère de quelques décorations de théâtre , et sourire malignement aux invités qui s'ennuyaient , à l'orateur qui mentait, aux images de carton qui s'aCQigeaient, et à de grands pleureurs payés d'avance , {^rce qu'ik b'auraient pas fait crédit d'une larme à la mémoire de tous les empereurs. Je renvoie , pour la connaissance de nos anciennes oraisons funèbres , au tableau piquant et fidèle qui en
.^ été tracé par Thomas , le moins satirique des hommes (i).
L'adulation laisse sur les grands une sorte de souillure qui éloigne quelquefois d'eux la louange des hommes supérieurs. Alexandre ne put luimême se faire chanter que par de misérables poètes que Quinte-Gurce n'hésite pas à nommer les excrémens de leurs villes : Urbium suarum purgamenta (2). La médiocrité rsuiipante qui a fatigué les princes pendant leur vie^ se traîne encore sur leur cendre, tant qu'elle y sent un reste de chaleur. Le temps de la justice et du génie vient ensuite. Pline et Bossuet n'ont pas emporté le secret de louer les grands hommes; et l'on remarquera peut-être que, pendant les dix années de troubles et de haine d'où nous venons de sortir, les deux écrits les plus éloquens ont été deux éloges funèbres, c'est-à-dire quelques lignes de Mirabeau sur Franklin, et quelques pages de Fontanes sur Washington. Dans cette double circonstance, la France a donné l'orateur, mais l'Amérique a fourni le héros. Tel est l'avantage d'un peuple naissant 9 qu'il reporte naturellement nos idées à l'origine des sociétés, et qu'il prête à ses bienfaiteurs upe sorte de grandeur homérique et
(i) Essai sur les éloges^ chap. Sa. (2) Liv. VIII , chap. 5.
d'antiquité contemporaine qui double le respect et consacre l'hommage.
C'est assezparcourir le dédale des siècles et des coutumes : je veux connaître quel profit j'ai rapporté de ce long voyage ; mon. cœur se refuse à cette philosophie cynique qui jette avec dédain les dépouilles de l'homme. Je sais qu'elle peut citer des autorités imposantes , et que le plus grand prince du dix-huitième siècle voulut être enterré dans son chenil ^ mais je n'en blâme pas moins une opinion qui favorise la dureté des mœurs, et je pense avec Montaigne que le mépris de notre être est la plus sauvage de nos maladies. A mon avis , la police doit veiller à ce que dans les travaux anatomiques on en use avec décence et réserve y et que ce qui est utile à la science ne soit jamais excédé; mais toute exécution judiciaire me paraît une turpitude barbare, et rappelle des temps et des noms abhorrés. C'est Caligula qui, après* avoir fait décapiter Lépidus, amant d'Agrippine, condamne celle-ci à porter publiquement sur ses épaules l'urne qui contient les cendres de ce malheureux. C'est le licteur de Verres qui vend aux parens des proscrits la permission de les ensevelir, ou l'affranchi de Commode qui met la privation de sépulture dans le tarif des peines que tout homme peut acheter contre son ennemi.
Tous ces brigands ont été surpassés par l'armée
révolutionnaire qui entreprit de nos jours la destruction de Lyon. Elle imagina ^ pour abréger le travail , de jeter dans le Rhône les restes des suppliciés; mais le fleuve ne tarda pas à les repousser sur ses deux rives. Les chevaux employés à remonter les bateaux depuis le port d'Arles re^sèrent de fpuler ces sanglans débris, et la navigation (ut interrompue. Enfin, dans cette lutte affreuse, l'humanité des chevaux l'emporta sur la rage des hommes, et les bourreaux de ma patrie furent contraints de cacher sous terre les corps de leurs victimes.
L'esprit de famille, si oublié parmi nous^ est pourtant le plus sûr appui des moeurs et du bonheur. Je suis convaincu que la législation a dans ses mains des moyens simples et praticables de le ranimer par degrés chez la nation la plus <;orrompue; ex je compte en faire un jour l'objet d'un ouvrage particulier. On concourra dès à présent à ce but, en encourageant les sépultures domestiques, et en protégeant par la loi ce qu'aura fait la tendresse ingénieuse des enfans, des époux, des frères et des amisi S'il est doux de penser que le trépas ne nous séparera ni des lieux ni des hommes qui nous furent chers, il n'est pas moins certain que la présence des sueux est un gage d'union et un motif de vertu pour leurs descendans. C'est d'elle que naquit la religion des pé-
nates ^ qui fut , saus nulle comparaison , la plus morale et la plus utile de toutes les institutions humaines. L'ame , comme les sens , a besoin d'exercice. Je chercherai plutôt la sensibilité dans les tourbillons du luxe et des passions que dans la misère et l'avilissemient. Je ne veux point de la veyptu de ces chaumières ou la mort d'une vache et la naissance d'une mule sont les seuls événemens de la famille en possession d'intéresser.
La sépulture domestique ne se borne pas à être un aliment de vertus privées; elle a une influence directe sur la solidité des institutions publiques. Tout s'enchaîne dans les affections et les jugemens des hommes. La vénération pour les morts est inséparable du respect pour les pensées qu'ils eurent , les opinions qu'ils professèrent, les lois auxquelles ils se soumirent; elle donne aux usages et aux traditions un caractère sacré ; elle confond dans un sentiment impérieux la génération qui arrive et celle qui s'en va ; elle attache en quelque sorte à un joug immobile et le siècle qui finit et le siècle qui commence. Combien serait insensé le gouvernement qui ne seconderait pas ime disposition si favorable à la stabilité des lois ! Le plus anden des empires existans n'est-îl pas celui qui a renfefrmé la religion des Chinois dans le culte lies aïeux? La meilleure hypothèque que pût donner un Espagnol était le cercueil de son père :
aussi vit-on l'Angleterre, chez qui aucune valeur mercantile n'est méconnue ^ retenir le corps de deux ambassadeurs castillans pour sûreté de leurs dettes.
Loin de moi la pensée de ravir à l'homme les consolations religieuses; car je pense qu'il est aussi cruel de les refuser à celui qui les demande que de les imposer violemment à celui qui a le malheur de ne pas en sentir la douceur et le besoin. Les ministres du culte pourraient rendre les derniers devoirs aux morts dans l'enceinte du domicile, comme le pratiquent quelques églises chrétiennes; et la solennité de certains jours appellerait le concours des fidèles aux lieux de la sépulture commune pour les prières et les cérémonies expiatoires. Mais la tyrannie qui, étendant une main de fer, saisit comme sa propriété les
mourans et les morts, et qui, jalouse des sépultures domestiques, assigne à la dissolution des corps des terres privilégiées , est-elle bien exempte d'inconvéniens? elle fut plus d'une fois funeste aux Grecs; elle établit ailleurs, dans l'ordre social, un despotisme arrc^ant, une intolérance-pratique, et des vengeances scandaleuses. Est-ce bien disposer les citoyens d'un même État à vivre en frères , que de leur persuader que leurs cendres ne pourront se mêler, sans un sacrilège? S'il est des faveurs attachées à quelque forme d'inhumation , c'est
donc une disgrâce irréparable que de laisser sa dépouille sur un cbamp de bataille, au sein des mers, dans un pays gouverné par d'autres croyances, ou pendant les contagions qui suspendent le culte? Laissons aux fables du paganisme ces préjugés désespérans.
Mais dans la complication des sociétés modernes, il s'en faut bien que chaque mort trouve un asile particulier , et des mains généreuses pour l'y placer. Le plus grand' nombre des sépultures restera toujours à la charge de la puissance publique, dont on ne peut raisonnableme]>t exiger que ce qui est décent et nécessaire ; mais quel que soit ce dernier devoir, rendu par la famille ou par le gouvernement, il faut craindre d'en faire un spectacle déplacé. La véritable douleur est une vierge timide qui fuit les indillférens, et se nourrit dans la solitude. Chez un peuple égoïste et fiivole, qui ne peut plus être mu par une pensée commune, et où la sympathie ne s'exerce jamais que dans un cercle étroit , le faste des larmes me paraît le plus maladroit des mensonges. Le peuple moqueur des grandes villes est trop désabusé pour chercher, dans les représentations sentimentales, autre chose qu'une pâture à sa malignité. Lorsqu'un convoi de quelque apparence traversait , il y a trente ans, les rues de Paris, les plaisans ne manquaient pas de dire en le lorgnant : « Voilà du
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Bouvard ! » nom du médecin alors à la mode. C'est ainsi que, dans le poëme de TArioste, lorsque Mandricard , arrivé après un combat, contemple les superbes contusions et les immenses blessures dont les morts sont côuvèirts, à l'œuvre il reconnaît l'ouvrier, et s'écrie avec admiration : « C'est du Roland ! »
Si la publicité des convois peut , en quelque sorte, se tolérer dans les campagnes et les bourgs, où tous les hàbitans se connaissent, elle est d'une inconvenance choquante dans les capitales , les ports de m^r et les villes de commerce, dont la vaste! population s'amasàe, se change et se renoua velle au hàsaixl : c'est là qu'il conviendrait que les devoirs de là^ religion, de la douleur et de la ten^ dresse fussent i*enfermés dans l'inténeur de la Dlaison9'et que lesc6i*pâqui ne doivent pas y être ensevelis,, en fussent enlevés la nuit avec décence et sans bruit , comme le pratiquaient autrefois les Phocéens dans l'opulente Marseille qu'ils avaient fondée 9 et comme l'usage s'eâ conserve, je crois, dans quelques Villes d'Italie.
En dépit dés nivèlèurs politiques , les grandes villes se placent par la force dés choses dans un état d'exception continueL Le nombre et te carae^ tère de leurs hàbitans y produisent ides accideûs inconnus ailleurs. Prenons Paris pour exemple : que le nombre des morts y soit de soixante par
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joiir, et qu'il y ait quatre champs différens destinés à les recevoir , voilà quelques parties principales de la ville qui seront régulièrement traversées chaque jour par <juinze convois. Ainsi, tandis que l'habitant d'un bourg ne sera peutêtre pas dans ube année témoin d'une seule marche funéraire, il est vraisemblable que celui de Paris ne passera pas vingt-quatre heures sans
faire plùsieui^ fois cette triste rencontre. Je con-
* nais des personnes délicates et vaporeuses à qui
cette seule circonstance a rendu insupportable l'habitation de certains quartiers assignés au passage des convois. Un gouvernement ne doit-il pas^ comme un père y conipatir aux faiblesses de ceux de ses enfans qu'une constitution plus frêle expose aux souffrances de l'imagination. Dans les gratides «épidémies , qui finissent toujours par prendre un cai'actère nerveux , les règlemens défendent la publicité des funérailles (i). Aux eaux de Clifton , en Angleterre > qu'on ordonne pour lès maladies graves, les cloches nesonnehtpointlieglaseffrayant de la mort. Rome , après la terrible journée de Cannes ^ abrégea les deuils. J'ai même vu ,. dans certaiùies provinces de France , les intendans prohiber la plantation des sorbiers 3ur le bord des ' chamiûs, pat* égard pour le préjugé populaire qui
(i) Traité médical et polUique delà Péste^ par R'anehin.
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attribuait à cet arbre le fatal pouvoir de renouveler rhydrophobie.
Il est plus utile qu'on ne pense d'épargner aux organes délicats des spectacles importuns et des objets de dégoût. La douceur^les moeurs , les progrès de la raison 9 la perfection des arts, la finesse du goût , ne sont pas les dons d'une nature sauvage et prodigue ; au sommet de la civilisation se rassemblent, par un instinct supérieur, les êtres doués d'une imagination vive et d'une sensibilité exquise, avides du feu qui les consume et victimes du bonheur qu'ils nous préparent ; c'est du tourment de leur pensée, c'est de la molle irritabilité de leurs nerfs que naissent le sentiment du beau, et toutes les idées fortes ou touchantes qui descendent ensuite dans les classes vulgaires de la société. Les grandes villes sont les serres où fleurissent ces plantes maladives et salutaires ; et c'est là surtout qu'il serait aussi cruel qu'impolitique de ne pas les garantir de toute influence funeste.
Si cette belle race d'hommes par qui fut illustrée l'ancienne Grèce nous paraît avoir joiii d'une organisation plus parfaite que la nôtre , voyez avec quel soin elle ménageait la délicatesse publique ; on ne laissait mourir personne dans les bosquets consacrés , et le prêtre eût été souillé par le contact d'un corps sans vie. Non-seulement les peines capitales s'infligeaient dans l'ombre; non-seule-
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ment les arts d'imitation tî'admettaient rien de laid et de difforme; mais on dissimulait jusqu'à l'idée de la mort; il eût été incivil d'en prononcer le nom , et pour exprimer le trépas d'un homme , on disait qu'il avait vécu. La plus belle des nations modernes , les Persans, poussent encore plus loin cette délicatesse , et disent , pour exprimer la mort de quelqu'un : « Il vous a fait don de là part qu'il <c avait à la vie (i). »
' Les Romains ,*^qui aux institutions grecques joignaient un caractère de superstition, qui leur est particulier, allèrent jusqu'à n'employer dans les fêtes religieuses que des enfans dont le père et la mère fussent vivans ; c'est par une telle recherche qu'on s'élèvera maintenant à cette pureté de conceptions 9 à cet atticisme général dont la gloire n'est point: sanglante. Paris aspire à devenir le centre du goût, des chefs-d'œuvre et des grâces; il appelle dans ses Hiurs l'élite de tout ce que l'Europe possède d'hommes polis , voluptueux et instruits ; mais au milieu de ses rues , de ses spectacles, de ses plaisirs, des cadavres roulés à toute heure attestent une stupidité barbare , un engourclÎBsement de sensations à peine excusable chez les
lourds habitans«du Nord. 5ii ces trophées de la destruction blessent les imaginations sensibles,
(i) f^ojages de Chardin , lome IV, page 112. •
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c'est une cruauté d'en autoriser l'usage ; s'ils sont imHiférens à la foule , c'est un «caudale qu'il faut éloigner. Dans tes éouvois musulmans ^ on porte le mort en courant à toutes jami>es , en vertu de oe raisonnement : « Si c'est un élu ^ hâte-toi de le a rendre au bonheur ; si c'est un réprouvé , hàte- « toi de t'en débarrasser. » La même chose se prati<|Ue à Naplés ; mai^ je crois que c'est moins par ufte conséquence du dilemme turc que par Tinstinct d'une nation impatiente de jouir.
Je ne vois pas ce que les grandes villes auraient à regretter dans la suppression des pompes 6inèbres. Remarquons d'abord que les cités populeuses et commerçantes sont remplies d'uae foule d'étrangers , d'inconnus , d'indigens , d'aventuriers sans famille^ dont les convois déserts affligent par l'image d'un abandon peu honor2â!)le à la nature humaine. C'est en présence des palais que le plus souvent la mort, dépouillée de luxe et de larmes, diasse brutalement devant efle le hideuxtroupeau des vulgaires défunts. Quelquefois , il est vrai ^xie fastueux héritiers épuisent tous leurs regrets dans la paimde d'un enterrement ; mais cette magnificence lugubre ^ prostituée aux mémoires les plus détestées , paraît presque toujours au public un nouvel affront à la vertu modeste, au mérite pauvre et à l'égalité religieuse. Croit-on que les Romains furent fort émus aux funérailles de cette
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in£sune Poppée 9,011 l'on brûla autant de parfiims que l'Arabie en prpduit dans une année ; ou bien aux obsèques encore plus magnifiques du singe de Néron ^ auxquelles* cependant les historienê ont ouMié de nous apprendre si l'on porta les images de la famille , et si quelque digne courtisan se présenta en habits de deuil j pour mettre le feu au bûcbjer, en y tournant le dôs suivaAt Fantiqçe usage.
Tel est pourtant parmi les hoomies l'esprit d'imitation et de vanité , que cette pantomime mensongère finit par se mettre au rang des devoirs rigoureux. Les fortunes médiocres en sont foulées j et le modique patrimoine de l'orphelin se perd en orgueilleuses représentations; car r^n n'est aussi* absolu que la vanité bourgeoise, et sa conscience se façonnerait volontiers si;ir celle des gentilshommes géorgiens dont parle Tournefort , qui vendent aux Turcs les enfans de leurs vassaux pour payer à l'évêque une messe de mort de cent écus. Ainsi 9 en dernière analyse ^ les funérailles publiques, considérées dans l'état de richesse, d'indigence et de médiocrité, sont ou odieuses par leur luxe , ou afiQigeantes par leor nudité , ou onéreuses par leurs dépenses. Je crois encore entendre ce peuple épuisé qui , sous le règne de Caracalla, s'écria dans le Cirque : a Hél^as! nous <c tuens les vivans pour enseveUr les morts. »
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Je ne serais point surpris que des hommes plus austères que réfléchis prétendissent que c'est au contraire dans les grandes villes qu'il convient de multiplier les souvenirs funèbres , et d'en faire un contre-poids aux séductions de la mollesse et aux longues folies de l'ambition. Cette doctrine n'est pas indigne d'examen; et si les lenterremens sont en «ffet un bon instrument de morale , il faudra bien leur pardonner de n'être pas couverts de roses. La nature n'a pas trempé de miel toutes ses productions. Si l'on a sagement comparé les Stoïciens outrés à des enfans qui veulent sauter plus loin que leur ombre , on doit du mépris à ces traîneurs en morale , toujoiirs prêts à amollir les vertus , toujours soigneux du repos des coupables ; ils forment la branche aînée de cette grande famille de charlatans par qui. tous les ridicules du siècle sont exploités , par qui oh voit mettre à la fois l'éducation en liochets , la médecine en dragées , et la religTon en romans. Jugeons donc avec impartialité s'il y a quelque profit pour les moeurs dans les spectacles funéraires.
La certitude de la mort est une vérité si triviale, que, n'offrant plus d'aliment aux doutes de l'esprit , elle appartient tout entière aux méditations du coeur. Mais les pensées du cœur se forment par un mécanisme particulier^ et la Providence ménage aux âmes les plus frivoles des^
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momens de retraite, où elles s'étonoent ellesmêmes de ne trouver de charme que daua les réflexions graves et mélancoliques. Tel est le cas où les idées de la destruction humaine sont utiles et pénétrantes parce qu'elles sont volontaires; au lieu que , présentées brusquement et sans être appelées , lorsque Tame est pleine des jouissances ou des intérêts de la vie ^ elles révoltent par leur importunité et tombent émoussées. Les images sévères ne déplaisent point par elles-mêmes : la plupart des enfans ne cherchent-ils pas avec curiosité la vue des morts et de leurs tristes demeures ? Combien de fois , dans les longues soirées d'hiver, d'autres vieux enfans aiment-ils à s'effrayer par d'épouvantables récits ? . Si Ton me racontait qu'une jeune femme, célèbre par les triomphes de sa beauté, ^'échappant seule aux parfums de son boudoir et au)L fadeurs de sa cour, va fouler d'un pied délicat le charnier de Montmartre , et demander aux ruines de l'humanité de nouvelles émotions, jç ne blâmerais point sa sauvage volupté ; je n'accuserais point $on ame forte et libre de manquer de discernement , car « je suis u ré$olu depuis long-temps, comme disait le doc- « teur Swift , à ne me révolter contre aucun « plaisir qui ne me révoltera pas le premier. » Mais cette théorie des sensations^ lugubres repose
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sur la condition nécessaire qu'elles soient l'ouvrage de notice volonté.
Une autre condition essentielle à leur utilité, c'est que le retour n'en soit pas fréquent : de même que la délicatesse du tact s'use par la continuité d'un travail grossier, la sensibilité morale s'émousse par des impressions fortes trop répétées. Le pape Alexandre VII se crut bien sûr de sa vertu lorsqu'il eut fait placer une bière dans sa chambre à coucher; mais au bout de quelques jours, ses regards indifférens ne distinguèrent plus des autres meubles cette sinistre enveloppe , de même que les Hollandais voient 'sans émotion cette porte de leur maison qui ne doit s'ouvrir que pour leur passage à Téternité. L'ame n'est pas seulement assoupie par l'abus des images funèbres ; il en résulte communément pour le caractère , et même pour l'esprit , une sorte de dureté qui familiarise le premier avec les inclinations cruelles , et qui ôte au second le goût des jouissances qui sembleraient par leur gravité lui être mieux assorties, a Vous avez fort bien fait , écric( vait Pline le jeune à un de ses amis , de prooc mettre un combat de gladiateurs au peuple de « Vérone ; vous deviez un spectacle à la mémoire « d'une femme qui vous était chère , et que vous « aviez prise en cette ville ; et quel autre pouviez-
a VOUS choisir qui fut plus convenable à des funé- « railles (i)! » Lessing^ dans son livre du Laocoon, m'a donné la preuve d'une sagacité qui ne lui est pas toujours ordinaire^ lorsqu'il observe que ce fut l'habitude des combats de gladiateurs qui rendit les Romains inhabiles à sentir et à écrire la bonne tragédie : de même que des vins généreux sont insipides aux palais brûlés par des liqueurs fortes, les hommes indifférens sont bien près d'être inflexibles ; et je vois au contraire que les plus douces et les plus innocentes de toutes les créatures qui respirent sur terre, sont ces pauvres banians de l'Inde , qui fuient avec horreur la vue d'un corps expiré , et qui passent des heures entières à secourir ime mouche suffoquée (2).
Enfin l'image nue de la destruction , séparée de tout souvenir intéressant de pitié, de reconnaissance ou de parenté, n'est propre qu'à avilir l'ame. La perte d'un être chéri, la vue de ses restes, Fs^spect de son tombeau^ nous élèvent, nous attendrissent, nous font un besoin de croire à l'immortalité; mais le spectacle continuel* des morts indifférens ne nous laisse que l'idée d'une loi générale, d'une puissance aveugle et mécanique, qui sans but et sans choix change froidement les formes de la matière. Cette disposition
(1) Lettres de Pline y liv. VI, lettre 34-
(2) Voyage dans VJnde et au Bengale, par de Grandpré.
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de l'esprit doit produire à la fin une sorte de dés^ espoir raisonné , un système de brutalité fatal à tout sentiment généreux : c'est une vérité confirïiaée depuis long-temps par l'expérience. Les artisans de débauche les plus effrontés , les corrupteurs les plus ardens des verttis romaines^ furent ces mêmes Égyptiens^ chez qui les usages, les dogmes, les rites, la vie presque entière, étaient une cérémonie funèbre. Ce sont eux qui, pour s'encourager aux plus vils excès, introduisirent l'usage de déployer devant les convives un squelette d'argent, en répétant cette fopfnule que Pétrone nous a conservée : « Voici l'état oii la Parque (c nous mettra tous. Réjouissons-nous donc tandis a qu'il en est temps (i). »
Il ne faut donc pas croire si légèrement que la vie de l'homme en soit meilleure , lorsqu'il s'occupe trop de sa fin. Nous venons au contraire de reconnaître que le cœur et l'esprit s'endurcissent , quelés mœurs et l'opinion se corrompent par ce genre de méditation , lorsqu'il n'est ni volontaire, ni ménagé, ni appuyé sur quelque affection touchante. Or, dans les grandes villes, la publicité des convois manque essentiellement de ces trois conditions, puisqu'elle y est constamment imprévue, fréquente jusqu'au dégoût, et
(i) Sic erimus cuticti, postquàm nos âuferet Orcus ; Ergo vivemu», dùm licet esse hcnè.
dénuée de tout intérêt. Le» derniers devoirs
rendus à l'homme ont quelque chose de si tendre et de si religieux, que je ne m'accoutume pas à les voir l'objet d'un trafic mercenaire, et d'un spectacle indifférent : ils seront cependant toujours l'un et l'autre dans les villes de luxe et d'affaires , où l'habitude de la frivolité et la force des distractions ne laissent point de prise aux afïëctions générales et étrangères, mais où en même temps les esprits plus exercés et les organes plus délicats donnent aux vertus domestiques et aux affection;? privées un charme, une chaleur, une invention inconnus aux simples disciples de la nature. Que la religion des morts soit donc renfermée dans l'intérieur des familles , où elle trouvera des cœurs dignes de son culte; mais que, hors de cette enceinte, la nuit la dérobe aux profanations sous les voiles de Tondre et du silence. Grâces au ciel , me voilà parvenu à l'extrémité de notre galerie sépulcrale, 'et ce n'<?st pas sans regrets que mon imagination voyageuse s'est trouvée engagée dans ce lugubre défilé ! Plus d'une fois, pour résister à la tentation de jeter la plume, il a fallu me persuader que ce sujet , étant comme un autre dans la nature et dans la nécessité des choses, avait aussi son agrément et son utilité qu'il s'agissait seulement de découvrir. « Qui sait, « disait Euripide sur le théâtre d'xAthènes, si vivre
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ce n'est pas mourir; et si là-bas on ne croit point a que mourir c'est vivre ? » Montaigne conseille de s'occuper une fois de la mort jusqu'à lassitude, et de se familiariser avec elle jusqu'au mépris : a Mépris , ajoute-t-il , qui fournit notre vie d'une « molle tranquillité^ et nous en donne le goût pur a et aimable y sans quoi toute autre volupté est « éteinte (i). »
Je ne conseillerais cependant pas à tous les tempéramens de suivre un si vigoureux médecin; je craindrais que la plupart ne perdissent haleine à moitié chemin , et qu'au lieu d'arriver jusqu'au mépris de la mort, ils ne restassent à la peur. Il y a plus de bonté à tromper un peu le commun des hommes qu'à les charger d'une armure trop pesante pour leurs forces. Quand les soldats de Sparte ne rencontraient dans leurs expéditions lointaines que des eaux fétides et bourbeuses, ils employaient, pour les boire , des vases dont l'orifice étroit et allongé épargnait à la vue le dégoût d'un breuvage nécessaire (i). Cette ruse innocente offre, à peu d'^exceptions près, toute la sagesse dont le vulgaire des mortels est susceptible. Voyageurs obscurs que nous sommes , ^arés
(i) Essais y liv. I, chap. 19.
(a) Ce vase s'appelait cothon. Athénée , d'après Critias et Xénophon , en décrit la forme et l'usage , liv. XI , page 483.
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dans la foule entre les besoins et les dégoûts , exposés par notre sottise à tant de malheurs qui font rire, et à tantde prospérités qui font pitié, buvons du moins la vie sans voir le fond du vase !