CONTE INDIEN
Un fakir marchait dans la campagne en regardant le bout de son nez. Tout à coup il entendit la terre résonner sous ses pas , et il dit : « Cet endroit-ci est creux et renferme peut-être im trésor; si je le trouve , je deviendrai un honnête homme. »
Le fakir creusa la terre, et perça une voûte; mais, après une fatigue si extraordinair'e, il fut bien piqué de ne découvrir que l'ouverture d'un puits , qui sans doute avait été murée pendant plusieurs siècles.
Il y plongeait tristement ses regards, lorsqu'il en vit sortir une femme mouillée , saisie de froid et toute nue; mais comme elle était d'une beauté ravissante, le fakir la contemplait avec ivresse, sans songer à la couvrir de son manteau.
ce O toi qui surpasses en beauté les filles de Brahma, lui dit-il, apprends-moi qui tu es, et pourquoi tu te baignes dans un puits? » Elle lui répondit : « Je suis la Vérité. » Le fakir pâlit, et s'enfuit à toutes jambes, comme si un fakir et la vérité ne pouvaient exister ensemble. .
La vierj^e, ainsi délaissée , s'avança paisiblement
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vers la ville. Une femme qui voyage nue ne parait pas aussi singulière dans l'Inde que dans d'autres climats moins favorisés du soleil. Il passa près d'elle des poètes , des marchands , des sultanes et des eunuques.
En la voyant les poètes disaient : « Qu'elle est maigre ! » les marchands : « Qu'elle est dupe ! » les sultanes : « Qu'elle est indiscrète! d les eunuques : a Qu'elle est triste . » Aucun ne parut se soucier d'elle.
Un courtisan voluptueux vint aussi à passer; c'était un riche blasé , à qui tout au plus il restait des fantaisies. Il daigna pourtant s'apercevoir que la Vérité avait la peau blanche j et il la fit monter dans son palanquin.
A peine fut-elle assise , qu'elle vit la maîtresse de Tempereur qui se promenait sur un dromadaire y par ordonnance de médecins. « Voilà qui est singulier, s'écria-t-elle; la sultane fevorite a le nez de travers. »
Le courtisan frémit de cette exclamation , et se crut perdu; car une loi défendait de parler, en bien ou en mal, du nez de la favorite. Il rejeta la Vérité au milieu du chemin , en disant : <c J'étais bien fou de m'embarrasser de cette babillarde. »
Elle arriva aux portes de la ville, et voyant un particulier d'une caste inférieure, elle s'informa auprès de lui du lieu où elle pourrait passer la
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nuit. Cet homme l'emmena dans sa maison , ne doutant pas que cette rencontre ne fît sa fortune.
L'hôte chez qui la Vérité se trouva logée avait imaginé , pour vivre , de composer une gazette où j chaque matin , tous les gens en place lisaient leur éloge ; aussi , quand il allait à la cour, les esclaves avaient ordre de remplir ses poches des meilleurs débris de la cuisine.
Le séjour de la voyageuse dérangea fort les affaires du pauvre homme. Il n'avait que le temps de rédiger sa feuille. La Vérité le regardait travailler sans mot dire , et puis elle effaçait précisément tout ce que le gazetier écrivait- Le bulletin manqua deux jours de suite.
Le visir, piqué de ce retard, manda l'écrivain; et après lui avoir fait donner cinquante coups de bâton , lui permit de se justifier : il le fit avec élo^ quence et succès; c'est pourquoi le visir le renvoya avec cent nouveaux coups de bâton.
Ce dernier supplément paraîtra singulier à ceux qui ignorent combien le visir était juste; il n'en agit ainsi que parce qu'il avait besoin du temps de l'exécution pour faire enlever secrètement la Vérité de chez le gazetier. S'il eût pensé qu^ quatre-vingt*dix-neuf coups eussent suffi , il respectait trop ses semblables pour en avoir ordonné un de plus.
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Quand le visir fut seul en possession de la Vérité, il espéra en tirer parti contre ses ennemis; mais on lui annonça que Fempereur viendrait le jour même visiter son palais, et, craignant surtout qu'il ne la vît , il ordonna , pour le bien public , qu'elle fut mise à mort.
Aussitôt quatre émirs la placèrent poliment entre des coussins de soie brodés et parfumés , et l'étouffèrent avec de savantes précautions. Ils jetèrent ensuite son corps inanimé dans l'endroit le plus solitaire du jardin.
Les hommes puissans s'imaginent que la Vérité est morte, parce qu'ils sont»parvenus à l'étouffer quelque temps ; mais il n'en est rien. Le grand air lui rend la vie ; et la nôtre , bien ressuscitée , profita des ténèbres pour sortir du jardin.
Elle se réfugia dans une vaste bibliothèque, où des brahmines entassaient l'esprit des hommes depuis cinq mille ans. Comme ta nuit était froide , elle alluma du £eu avec quelques feuilles ; mais il y avait dans la salle tant de matièi^s inflammables , que la Vérité n'eut que le temps de se sauver avec quelques petits volumes.
* La bibliothèque brûla, et les bibliothécaires Hussi. L'empereur vint admirer l'incendie , et dit avec un rire ingénu : « C'est pourtant bien agréable de voir brûler une bibliothèque. » Sa joie parut d'autant plus sincère , qu'il y a toujours eu dans
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llnde une rivalité secrète eotre les livres et les
empereurs.
Cependant le yiâir se hâta de mettre hors de la loi sa victime échappée. L'aurore çn vit la proclamation affichée dans les carrefours. Cette pronlptitude ne doit point étonner, parce que, dans toutes les chancelleries de l'univers , il y a des formules^de proscription toujours prêtes contre cette pauvre Vérité. *
A la pointe du jour, la malheureuse fugitive se trouva hors des murs de la ville auprès d'une maison simple et propre qu'entourait un petit jardin; c'était la demeure du sage Pilpay. Elle entra sans crainte , dit qui elle était , et demanda un asile.
ce Cette franchise mé plaît, lui dit le sage; mais elle me fait trembler pour toi. Si tu étais reconnue, rien ne pourrait te sauver; suis-fnoi. » Ils montèrent ensemble dans une vaste galerie , qui formait l'étage supérieur de la maison.
Là étaient rangées avec ordre des peaux de tous les animaux, des ^corces de toutes les plantes, des enveloppes de tous les êtres. On jugeait, au premier coup-d'œilVque*c'était le magasin d'un fabuliste. Pilpay , l'ayant montré à la Vérité , lui tint ce langage.
c( Puisque tu ne sais ni te cacher ni te taire , il est sage de te déguiser. Je puis , à ton choix , te
faire pénétrer dans tous les êtres que tu vois , et qui s'animeront à l'instant. Tu parleras sous ces formes nouvelles , et tu aras impimément repro^ cher ses crimes au visir lui-même. »
La Vérité accepta , et ne fut point ingrate. Le génie de son libérateur, enflammé par elle , répandit une grande lumière dans l'Indostan. Le visir fut déposé^ et Pilpay mis à sa place (i). Il y parvint à une extrême vieillesse , au milieu des bénédictions du peuple; cai* l'Asie n'a point de baume aussi puissant pour prolonger la vie que l'habitude de la bienfaisance.
L'exemple d'une si haute fortune suscita une foule d'imitateurs, et les ambitieux voulurent partager avec les philosophes les travaux de l'apologue et l'héritage de Pilpay ; mais la Vérité , qui pénétra leurs vues , continua de se cacher dans les oeuvres des sages, et livra les- autres au délire de leur imagination.
Les inventeurs de fables se ti^ouvèrent ainsi divisés en deux espèces bien différentes, dont l'une voulait instruire avec douceur, et l'autre dominer à tout prix. C'est rendre un grand service aux hommes que de leur apprendre à quels traits ils pourront les distinguer.
(i) Pilpaj ou Bidpaj, philosipphe gymnosophiste et fabuliste indien, devint en effet ministre de Dabschelim , et laissa un nom vénéré dans l'Orient.
I^s uns rassemblent la multitude ^ et lui crient d'un lieu élevé : « Esclaves de Brahma y croyez ou périssez ; car ce que nous allons vous dire est la vérité. » Alors ils leur débitent des fables extravagantes qui rendent les auditeurs fourbes ou furieux.
Les autres , d'une voix douce et d'un visage affable, invitent le voyageur à s'arrêter, et lui disent : « Ami, si tu es sensible au plaisir, ris un moment avec nous ; ce que nous allons te raconter n'est qu'une fable. » Mais le joyeux récit porte dans le cœur la salutaire vérité , et celui qui l'écoute devient meilleur en s'amusant.