LES DEUX ATTELAGES
que le- luxe est un cruel tyran !
Ennemi du plaisir , du repos , de l'aisance ,
On voit par lui plus d'un riche indigent En public faire envie , en secret abstinence^ Et , dupe de sa vanité ,
Unir aux embarras que donne l'opulence
Les soucis de la pauvreté.
Si je les nommais tous, ma liste serait ample; Mais j'aime mieux , sans blâmer tel ou tel ,* Qu'une fable serve d'exemple A tous ces fous. Un jour, devant certain hôtel, Côte à côte rangés^ attendaient deux carrosses ; L'un où quatre chevaux trépignaient à la fois ; L'autre un fiacre , avec ses deux rosses y Ses traits de corde et ses glaces de bois.
Les coursiers du bel équipage , Faute de mieux se mettent à berner Du fiacre leur voisin le modeste attelage ; Surtout en ridicule ils aiment à tourner
Des berlingots l'antique privilège , L'usage consacré de porter sous le siège
Le sac d'avoine et la botte de foin , Témoignages prudens d'un ignoble besoin.
« Amis y leur disaient-ils , pourriez-vous nous apprendre u Si dans Pbe autrefois les coursiers glorieux
« Portaient aussi leur dîner avec eux? »
Et puis d'autres bons mots que ne pouvaient comprendre De pauvres journaliers. Mais le temps s'écoulait, Et de l'hôtel nul maître ne sortait Du repas l'heure étant venue , Le fiacre à ses trotteurs donne la ration ; Et la botte de foin devant eux suspendue Leur fait, en s'allégeant, trouver le temps moins long. Les moqueurs la lorgnaient avec un œil d'envie. Nature quelquefois met noblesse en défaut; Gur manger dans la rue est une ignominie Pour des bétes comme il faut.
33o FABLES.
Ce n'est le pis. Au lieu de leur donner à paître , Le coclier de son fouet leur caressait les reins ,
En leur criant : « Oaraoolez , coquins , « Faîtes honneur à votre maître. »
Voilà donc , me disais-je en passant auprès d'eux ,
Les soins qu'on prend pour être malheureux.
Les pauvres diables dans la me Sans honte , sans soucis , dînent paisiblement ;
£t les faquins , que la faim exténue , Sous le fouet de l'orgueil sautent en enrageant.