FABLE II
LE PHILOSOPHE A GÉNES.
Certain athée , à qui Dieu fasse grâce !
Dans Gênes avait débarqué.
Les églises , le port , la ville haute et basse , Par lui tout fut critiqué ; Dieu sait surtout comme il s'était moqué Des madones qu'on voit orner toutes les ru^s Du dévot appareil de lampes suspendues, tt Ces gens-rlà sont fous , disait-il , M De perdre ainsi leur huile et leurs prières , « En l'honneur de quelques pierres. »
Or il advint qu'un soir i!e raisonneur subtil Regagnait son auberge après certaine orgie.
Sur son passage ^ un stylet k la main , Étaient plusieurs bandits , enfans de l'Italie , Et pour un prix honnête égorgeant leur prochain.
Le philosophe est saisi par la bande , Qui va percer à jour son corps transi de peur ; Car je doute que Dieu défende Un incrédule aussi moqueur.
iaS FABLES.
Pourtant il se bébat , et d'un effort contraire Entraîne le groupe assassin Josques au pied d'un dévot luminaire ,
Dont les rayons tombent soudain Sur sa figure aux bandits inconnue.
« Jésus ! ce n'est pas lui, » dit le chef du complot.
M Ce n'est pas lui , » crie aussitôt La troupe qui s^enfuit. Resté seul dans la rue , Notre homme voit , se tâte , et dieu merci N'est point blessé. Fut-il joyeux? je n'ose Vous l'assurer. Je crois qu'il fut en tout ceci Fort content de l'effet, et fort sot de la cause ;. Car c'est à la madone , à son saint lampion , Que l'orgueilleux a dû sa délivrance ;
Et voici la réflexion Qui fit les frais de sa reconnaissance.
« Ah ! dit-il , je conçois qu'une religion « A souvent ici-bas quelque chose de bon , te Et , dans l'ombre au coupable opposant ses lumières , u Nous épargne les réverbères. »