‹ Œuvres de P. e. Lemontey (volume 2)Chapitre 30 sur 45 · FABLE XL · texte numérisé non relu

FABLE XL

L^S ECREVISSES.

Une écrevisse , ayant à la sourdine Du panier qui l'enferme esquivé le guichet,

Rôdait dans une cuisine , Ou sa cuirasse brune aux regards la cachait.

Elle aperçoit , tout en faisant sa quê^e , Quelque chose de rouge étalé sur vtù plat.

Lors reculant plus près : « Qu'est-ce ci , dit la bête , u Une écrevisse rouge ! ah ! bon dieu! quel éclat (1) !

(i) L'écaillé de Técrevisse, qui est brune dans son état naturel, devient

34a FABLES.

« De quelque dignité sans doute elle est pourvue, « Conseiller de gran^chambre , ou cardinal-légat ^ « Pour le moins. Vite il faut qu'ici je la salue ,

« £t lui fasse le compliment « Que tout cancre de cpur doit au soleil Jeyant. y* Soins perdus : Féminence au corset d'écarlate

Ne daigne pas seulement de la patte Approuver l'orateur ; « Ah ! c'est de îa fierté , « Dit l'autre , mais ce ton ne m'intimide guère.

« En dépit de la dignité , « Il m'est permis , je crois , d'embrasser ma commère. » Elle la toucbe donc , çt la sent (quelle horreur ! ) Du court-bouillon encor toute brAlante.

Saisie aussitôt d'épouvante.

Elle fuit en criant: « Par un dehors trompeur

« Combien , hélas ! je fus déduite !

« Tandis que j'enviais sa pourpre et sa grandeur ,

M La malheureuse était cuite ! »

FABLE XIL

LES DEUX ARif^GNEES.

Les loups ne se mangent pas :

De ces brigands «t'est là «morale unique.

Combien d'espèfes ici-bàs Devraient les imiter, au moins par politique.

rouge par la cuisson. L*eau-forte et Feau- de-vie produisent souvent le même effet sur la couleur de ce crustacé.

L'homme d'abord , et puis l'insecte famélique Dout les doigts allongés suspendent aux, plafonds Les filets destructeurs d'imprudens moucherons.

Car j'ai lu dans plus d'une histoire Que les fils d?Arachné se dévorent entre eux , Bassement invités à ces repas honteux

Par la faim , et non par la gloire.

J'ai ^ni ma préface , et j'en viens au récit. Dans un même recoin filaient deux araignées

Mâle et femelle , à ce qu'on dit.

En perfides réseaux par Tinstinct façonnée^, Leurs toiles se touchaient ; mais le restç , néant. L'une des deux p c'était la demoîsellf , Un beau jour voulut pourtant Du sauvage voisin avoir quelque nouvelle , Vers sa toile elle glisse , «t non pas sans frisson ,

En tire uu fil.... et puis attend réponse.

Car chez les bonnes gens on entre sans façon ;

Mais chez les autres on ^'annonce.

« Qui va là ? >* dit le sournois.

« C'est moi ^ «> répond la curieuse 9 Faisant la petite voix ; « De causer avec vous je suis vraiment joyeuse. « Vivre seul n'est p^s bien. — C'est pourtant le plus sûr. —

« Ah ! veisin , ce propos est dur , « De vous aimer j'aurais si bonne envie ! —

Dites plutôt de me manger. — « D'honneur, je n'ai pas faim. — Quel garant, je vous prie,

« A le croire peut m'engager ? — « J'ai là dans mes filets des mouches en réserve, « Que je vous donnerai pour gage de ma foi ;

it Marions-ftous. — Dieu m'en préserve!

u J'abhorre tout plaisir qu'on goûte avec effiroi. — « Je pronets d'étrç douce, et tendve, et ménagère.-— « C'est avec ces beaux mots qu'on a crdqué mon père.

M La belle , adieu. Regagnons nos deux trous ;

« Je Jie vaux pas , dans le fond , mieux que vous : « Mais je reste célibataire. »

' Point d'amour entre les mécbans.

Le bonheur n^est venu sur terre

Que pour les coeurs Jnnocens.

FABLE XIIL

*LE NID DE l'hirondelle.

u Voici le temps de Ih nichée, >^

Dit une hirondelle à sa sœur ; «i As-tu choisi la retraite cachée u Où tu déposeras le trésor de ton coeur? — « Je n'ai point oublié , répond l'autre hirondelle ^ »« Que le printemps dernitftr une tuile m'offrit « L'asile où prospérai ma famille nouvelle. -^

w Fi donc ! réplique l'autre , uù nid u Sur un toit, en plein air I de la pauvre nature

« C'est la grossière architecture.

u J'imagine un peu mieux. Vois là hau| ce rempart « D'où l'œil au loin des mers embrasse l'étendue ;

« Autour sont rangés avec art « De gros tubes d'airain qui brillent à la vue , u Et pour nous bien loger semblent faits tout exprès. '

«C'est un abri profond, solide, magnifique, M Où la foudre en tombant verraif briser ses traits, « Et qu'une mère enfin , s'il hn% que je m'explique , a Doit préférer à l'asile mesquin

« Que t'offre une méchante brique.

« Imite-moi , j'y vais nicher demain. »

La sœur répond : « Je n'en ai point envie ; « Quitter le gîte où je vécus en paix « Serait ingratitude ^ et peut-être folie.

« On peut se repentir d'habiter un palais.

« Enfin pour moi j'aurai l'expérience , « Et la sécurité que donne l'innocence. »> Suivant Fusage , en son opinion .

Chaque femelle tint bon , Et se mit à bâtir le berceau de sa race , L'une au faîte d'un toit, l'autre dans un canon. La couvée alla bien dans l'une et l'autre place ,

Et des petits un duvet noir et blan»

Commentait à vêtir les formes délicates , Quand un matin sur l'Océan On vit aj^rocher deux pirates.

Grand bruit au fort ; le tambour bat ^ A ses bronzes court le soldat Portant la mè«he en spirale allongée.

cruelle trahison !

Chaque pièce d'avanee était toujours chargée. Soldat ! arrête , en ce canon Une tendre mère est logée^...

Le barbare ne m'entend pas....

Dieux !... c'en est fait... la flamme brille, Et le salpêtre avec fracas A brisé dans les airs l'imprudente famille,

L'autre sgçur vit de leurs débris Sou humble tuile couverte , Et répéta souvent à ses petits :

.K Qui se fie à la force j trouvera sa perte. »

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