‹ Œuvres de P. e. Lemontey (volume 2)Chapitre 29 sur 45 · FABL£ IX · texte numérisé non relu

FABL£ IX

« LE TABLEAU (l).

Un Jupiter de la finance

Faisait bâtir pour sa Junon

Un temple que les dieux de France

Nomment leur petite maison.

Il va trouver un peintre , et lui dit : « Fais-moi vite

« Un tableau qui soit de mon goût.

« Je te le paierai bien , c'est là notre mérite. — n Quel sujet? — Un cheval. — Superbe? — Pas du tout;

«1 Moi , je baille' quand j'admire, tt Peins-moi quelque bardeau qui le soir sans façon M Se vautre sur le sable et me fasse bien rire ;

« C'est là mon genre , et, crois— moi , c'est le bon. »

Le peintre rougissait. Qu'y faire?

Midas n'avait rien pu concevoir de plus beau ,

Et même le choix du tableau

Est à mes yeux la preuve claire

(i) Le foDd de cette fable est tiré d*im Eloge de Démosthènes, attribué au philosophe Lucien. Le peintre dont il s'agit s'appelait Pauson.

Que l'ame de ce Turcaret ,

Si Pjthagore n'es impose , Avait subi , sous la poau d'un baudet,

Sa dernière métamorphose.

L'artiste promet teut à l'or du financier.

Mais quand seul avec son génie

Il travaille en son atelier , Toute promesse est vaine, et lui-même s'oublie. De plus , on m'a conté qu'en telle occasion

Il faisait, par précaution,

Sur son Plutus jeter un voile.

Il peint donc.i Un cheval ?.. Sans doute ; mais non pas Dans l'ignoble attitude où le voulait Midas : C'est un coursier qui vole et bondit sur la toile. De ses jarrets nerveux assouplit les ressorts ,

Et mêle aux flots de la poussière Les vagues de sa crinière , Et l'humide vapeur qu'exhale tout son corps.

Il achevait ce bel ouvrage ,

Quand le Midas impatient Revient le voir. Figurez-vous la rage Qui du traitant démonte le visage A l'aspect du coursier fier émule du vent.

Mais le peintre lui dit : « Monsieur, point de colère ,

« Du haut en bas retournez le tableau. »

Turcaret obéit, et, parce tour nouveau, Voit alors le cheval roulant dans la poussière.

Enfans des arts, élèves d'Apollon, Pour la mode qui vient de naître , N'abandonnez jamais le goût ni la raison.

La sottise osera peut-être

34o FABLES.

Parodier , retourner vos tableaux ; Mais la postérité, punissant cette audace , A vos immortek travaux Rendra leur véritable place.

LE GHIEir VENDU.

MoTENif ANT certaine somme Un fermier vendit son chien.

Pour ami je promets bien De n'avoir jamais un tel bomme.

Chez Tacbeteur le pauvre chien traîné, En dépit du contrat , le refuse pour maître , Et n'a point de repos qu'il ne soit retourné ■

Dans la maison qui l'a vu naître.

Il j vient , on le chasse ; il revient , on le bat.

C'est chaque jour une scène nouvelle ; On ne peut décider si l'homme est plus ingrat Ou si le chien est plus fidèle Le nouveau maître , mécontent D'un souvenir que rien ne peut éteindre^ Au vendeur va se plaindre , Et redemande son argent.

Ce dernier point mérite qu'on j pense , Et l'homme dur imagine un moyen Pour garder la finance , Et pour ne pas garder le chien.

« Ah ! ah I dit-il , chez moi le drôle

« Veut donc rester, et les coups n'y font rien. « Voyons si jusqu'au bout il jouera bien son rôle : M Qu'on le mette à l'attache. » Aussitôt un valet,

Dans un collier où s'ajuste une chaîne.

Enferme le cou du barbet.

Qui de sa vie encor n'avait connu la gêne.

Figurez-vous et ses bonds et ses cris.

Tous les gens de la ferme en étaient attendris.

La douleur fit place à la haine, Et, dès le même soir, oubliant ses vertus , Le chien rompit sa chaîne et ne reparut plus.

Ne blessez pas l'indépendaoce

Des cœurs qui vous isont offerts ; Vous perdez leur reconnaissance

Quand vous leur donnez des fers.

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