‹ Œuvres de P. e. Lemontey (volume 3)Chapitre 16 sur 44 · AU COMMENGEMEIVT DU XIX* SIÈCLE · texte numérisé non relu

AU COMMENGEMEIVT DU XIX* SIÈCLE

La traversée.

Tout le monde se couchait quand le vent s'est levé, et me voilà, au milieu d'une nuit sombre et d'une rue mal pavée , méditant ma fuite comme une héroïne de roman, et cherchant mon paquebot à la lueur d'une lanterne, au bruit des vagues et k l'odeur de la marine. De toutes les avenues du port, des feux ambulans guident au même point de petites caravanes de voyageurs mal éveillés , et dans ces pâles ténèbres, nous figurons assez bien un rendez-vous des ombres sur le quai cle l'Âchéron. Il ne tiendrait qu'à moi de tirer de cette comparaison un profond madrigal en l'honneur de mon pays , et de dire qu'en effet sortir de France, c'est commencer à mourir.

Milton et Buffon nous ont laissé tous deux une description enchanteresse du premier réveil de la première femme; mais ce n'est que depuis ce ma-

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tin que j'en sens vivement les beautés (i). Cette nuit y dans la confusion de l'embarquement, à peine ai-je pu dire aux matelots : « Mes amis , veil- (( lez avec soin sur ces cartons ; vous ne savez pas (c combien de tempêtes y sont renfermées, i» Mais après avoir rempli ce devoir capital de toute femme qui voyage, le sommeil m'a doucement délivrée des autres embarras du départ.

Oh ! jamais ne s'effacera de ma méçioire le mo^ ment où mes yeux se rouvrirent, où je me vis neutre à un monde inconnu et à des sensations nouvelles!.... Un vent frais et pur court sans obstacle;

le soleil verse des flammes qui rejaillissent, et je flotte sur cette mer que je vois pour la première fois... Où est ce jardin qu'égayait le chant des oiseaux, cette chambre mystérieuse décorée par tant d'artistes , ce lit athénien sur lequel une main de bronze soutenait des réseaux de gaze?.... Partout

une grande et monotone nature....... L'abîme des

eaux sous mes pieds , l'abime des feux sur ma tête....

Le dieu de la lumière et le vieil Océan assistent à mon lever, et je souris gaiement à ces antiques di-

(i) N'en déplaise aux auteurs, un livre est une composition commune entre Fécriyain et le lecteur, et son effet dépend à la fois des talens du premier et des dispositions du second. Il est agréable de revoir les bons ouvrages à différcns âges de sa vie, et de s*étonner comment on relit le même livre sans relire la même chose.

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vinités Ce n'est ni de loin , ni par degrés, ni attaché à l'immobile rivage , que j'ai fait connaissance avec le théâtre des mers, et je conseille aux âmes avides d'émotions fortes et singulières de se ménager la surprise que j'ai due au hasard; au hasard, le père des inventions et le plus grand des poètes dramatiques.

Un vaisseau est une petite monarchie où les indigènes passent leur vie à jurer et les étrangers à souffrir. Je n'avais aucun droit au privilège des premiers, et j'ai refusé celui des seconds. Ces vieux marins, qu'on appelle des loups de mer, n'ont pas des nerfs plus insensibles que les miens aux secousses de Neptune, et j'admire comment une femme d'une constitution délicate s'affranchit d'un tribut que j'ai vu payer trop exactement par les robustes passagers (i)- Je ne connais que le plaisir capable d'un pareil prodige.

Un attrait particulier attache les princes aux exercices dangereux , parce que ce n'est qu'alors qu'ils jouissent du témoignage de leur force, et

(0 Le mal de mer est un état d'angoisse très-douIonreux. J*aî nayigué sans l'éprouver, Qt sans pouvoir en indiquer la cause. Je crois cependant que les passagers font bien de ten*ter comme préservatif, soit une distraction puissante, telle que la nourriture , le chant , le calcul , soit la précaution de se tenir couchés au centre des mouvemens oscillatoires du navire.

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qu'ils soulèvent leur ame des bassesses de la flatterie. Pourquoi une femme condaimiiée, par les usages de la société , à une vie toujours timide et toujours protégée ne trouverait-^Ue pas aus^ quelque douceur dans un péril commun et dans l'essai d'une existence isolée? Il est trc^ reçu dans k monde que les hommes doivent exagérer leur cou^ rage, et que les femmes doivent exagérer Leur faiblesse* Il résulte de ce double mensonge des idées fausses sur Tun et siu* l'autre : aussi , quand le moment de l'épreuve vient les démentir, on est trèspiqué de s'apercevoir que les eri^eurs^ de l'honune ne sont pas les lois de la nature.

Mais la cote s'approche; une cbalou^ ^fri^pe^ en se hâlaosçant , les flancs du navire. A. peine y suiâje descendue, qu'un homme m'emporte d'un bras vigoureux , et se lance au travers de la vague qui mugit. A l'exemple de la nymphe Europe^ ma main cherche un appui sur la tête du ravisseur. Heureusement, tout ceci se passe sans accident poétique, et mon Jupiter-matelot me dépose saine et sauve sur les rivages du vieux royaume de Kent.

Aspect du pays.

Le soleil n'est point le tyran de l'Angleterre. C'est un dieu modeste qui s'y cache sous un tr^>le voile , et dont la plus vive lumière n'arrive à l'œil

que comme celle de nos lampes, au travers d'un disque de gaze. Dans ce perpétuel crépuscule , les objets se détachent faiblement, la perspective est vague , et les couleurs languissent. Il y aurait de Tironie à chercher ici un peintre.

L'aspect du pays présente une surface douce et mollement ondulée, où rien n'étonne par sa masse, où tout plaît par sa grâce. Il semble que, même dans l'étaft sauvage , l'Angleterre ne dut être imposante ni par les montagnes, ni par les fleuves, oi par les &>rét$. Les renards en furent probablement les preinîers habitans , et cette belle conjecture historique explique seule l'horrible antipathie qui subsiste entre eux et les gentilshonmies du pays.

Aucun vent n'apporte ici des froids ou des chaleurs extrêmes , mais tous y apportent laphiie. Aussi rien n'est comparable à la fraîcheur de la verdure 9 à Téclat des prairies, au poli des écorces. à la majesté des troupeaux. Mais les hoi^ tendres ^ les fleurs presque inodores, le gibier insipide, la chair des animaux moUe et visqueuse , tout cm* aoace daas cette nature pjtus de plénitude que de vigueur, plus d'abondance que de perfection ^ et la fécondité de l'eau, plutôt que les bien£EÛtsde la chaleur.

Depui$ quelques années,' les Anglais font un noble et utile commerce des végétaux vivans de toutes les parties du monde. Leur terre, plus propre

à la végétation qu'à la maturité , semble convenir à des plantes fatiguées d'une longue émigration, et qui y baignées dans la température anglaise , y trouvent un repos qui les conserve , plutôt qu'un développement qui achèverait de les épuiser. L'industrie et le climat ont formé de la Grande-Bretagne l'entrepôt , j'ai presque dit le lazaret de la botanique.

Le premier essai qu'un étranger Ëiit des usages de ce pays est bien propre à le séduire. On voyage fort vite sans connaître la servitude des postes; chaque station offre des voitures commodes et légères y où votre approbation se partage entre l'élégance des harnais , la vigueur des chevaux et la promptitude des postillons. Les routes, sans pavés et sans ornières j fuient et serpentent comme les allées d'un parc. Les maisons des laboureurs forment la décoration la plus touchante de ce paysage. Leur extrême propreté ,' leur disposition ingénieuse, leur espèce d'aisance et de recherche, paraissent si nouvelles à des yeux français, qne j'étais tenté de les prendre, non pour des habitations de paysans, mais pour ces hameaux artificiels qu'un luxe menteur a dispersés dans les jardins des princes.

Le prince qui habite ceux-ci, c'est le peuple anglais. Il m'a paru au premier aspect bien nourri, bien vêtu, fier, et content de son sort. Mais il ne

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faut pas juger les souverains sur l'apparence , car j'ai appris que dans les États de celui-ci on compte plus de pauvres 9 et pour le moins autant de malades que dans aucune autre contrée de l'Europe. £n ce cas 9 je lui sais bon gré de les cacher. Je n'aime pas l'orgueil de For; mais j'aime encore moins l'orgueil des haillons.

Les trottoirs qui bordent les grandes routes sont une galanterie pour les étrangers; car les nationaux, soit par vanité , soit par mollesse, né voyagent point à pied. On voit les fermiers à cheval conduire leurs charrettes; hommes et femmes s'entassent avec une grande témérité sur l'impériale des nombreuses voitures publiques. Les plus timides remplissent de longues gondoles, montées sur huit à dix roues fort basses , et con* tenant trente à quarante personnes. On croit voir des barques qui naviguent sur les grands chemins et obéissent aux doubles habitudes d'une nation amphibie.

Les auberges frappent par leur magnificence.

On y est servi avec l'exactitude et la propreté qui paraissent naturalisées dans ce pays. On ne sent pourtant pas dans l'accueil qu'on y reçoit la franchise et la bienveillance qui quelquefois, en France, dédommagent des mauvais gîtes. Je ne sais quoi de servile , de triste et d'intéressé, perce dans les manières, et vous dit que, si le riche doit y I. i5

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attendre une complaisance sans bornes , le pauvre aurait tort d'y chercher de l'humanité.

Réparation aux beaux-arts de l'Angleterre ! je reconnais qu'elle abonde en peintres. Les grands chemins peuvent passer à la rigueur pour des galeries d'exposition , tant les enseignes d'auberges et autres, y sont énormes, somptueuses, éclatantes. La plus mince guinguette le dispute sur ce point à la taverne des lords , et c'est quelquefois la maison qui a l'air d'être attachée à l'enseigne. Ce genre de séduction annonce dans le peuple sur qui on l'exerce un reste d'enfance sauvage et de bonhomie helvétique. Je ne doute pas qu'on ne découvrît aussi par l'étude de ces tableaux quelles sont les inclinations, et surtout l'opinion politique dominantes du comté. Le temps m'a manqué pour ce travail; et je ne puis qu'indiquer la route de Douvres à Londres, comme une excellente école , à ceux qui désireraient se faire un nom dans la mythologie des cabarets (i).

(i) Comme on n'a pas tous les jours occasion d'écrire sur les enseignes, je ne puis m'empêcher de citer ici la plus remarquable de l'Europe. Elle indique au village de Montroorency l'auberge où logent ordinairement les peintres qui vont dessiner dans la vallée de ce nom , et représente un double cbeval blanc. C'est un jeu du pinceau de M. Gérard, si connu par les beaux tableaux du Bélîsaire et de la Psyché^ et lin présent qu'il a fait à l'aubergiste , en considération du

Les voleurs et la nuit

Il est aussi naturel de parler de voleurs sur les grands chemins que de revenans dans les vieux châteaux.

Le privilège de dépouiller les passans , qui appartient aux demi-dieux dans les âges héroïques , et aux chevaliers dans les siècles de féodalité, a beaucoup dégénéré dans nos misérables temps modernes. Presque partout le voleur est un animal de proie 9 errant , solitaire et féroce; mais en Angleterre, où Tarithmétique a tout perfectionné, où la civilisation s'est particulièrement exercée sur les deux extrémités de la société , le vol est une profession qui a ses règles et son bon sens , et le voleur un citoyen qui a sa maison , sa famille , étudie les lois , paie la taxe des pauvres , et remplit les charges de la paroisse.

Le voleur calcule la chance du gibet ; le voyageur calcule la chance du pistolet ; et de ces deux opérations de l'esprit résulte une prime que l'un reçoit avec politesse , et que l'autre paie sans difficulté. Ailleurs le voleur est un homme d'armes; ici c'est un homme d'affaires.

bon accueil qu'en reçoivent les artistes ; reconnaissance aimable et gaie , tout-à-^fait digne d'un Français et d'un peintre supérieur.

Les véritables gentilshommes de grand chemin travaillent toujours à cheval. Quelques misérables à pied se mêlent aussi d'exploiter les routes. Mais ils sont pillards 9 insolens, et regardés comme l'opprobre du métier. Cette grande diflférence de mœurs entre les uns et les autres est l'effet d'une loi générale : lisez l'histoire , toute noblesse vient du cheval.

La nuit approchait; j'étais sur la route la plus mal famée de l'Angleterre , et les aubergistes , persuadés qu'un étranger vaut mieux avant d'avoir été volé qu'après, employaient pour me retenir leur plus sinistre éloquence; mais j'avais résolu de marcher toute la nuit, et sans doute on me croit bien pressée d'arriver. Loin de là, Londres n'excitait dans moi qu'une curiosité médiocre, et j'étais seulement jalouse de vérifier tout ce que j'avais appris des voleurs anglais. Il faut qu'un bon esprit s'accommode aux jouissances du pays où il se trouve.

Vous ne vous écarterez donc pas de la plus stricte vérité en vous imaginant me voir faire les apprêts de la grande expérience. Je commençai par cacher mes diamans ; ce fut ma part. Les diamans sont un dogme sur lequel nous ne transigeons pas. Ensuite j'arrangeai la bourse des voleurs assez largement pour ne pas nuire dans leur estime à la réputation française. Ces préparati&

achevés, j'attendis la visite avec une joie qui faisait fipémir mes compagnons de voyage.

Hélas! pendant ce temps les coquins sacrifiaient les affaires au plaisir. Je présume que cette nuitlà on célébrait quelque fête , car je ne cessai pas un moment sur toute la route d'entendre le bruit des danses et des violons. J'avoue que pour mon début dans un pays qu'on m'avait représenté comme le royaume des tristes, il me parut assez, singulier de traverser en berline quinze lieues de bal.

Hommage aux belles nuits de l'Angleterre! Aussitôt que la fraîcheur du soir ne peut plus soutenir les lourdes vapeurs de l'atmosphère, Pair devient d*une pureté et d'une transparence admirable. Cette supériorité de la nuit sur le jour est une singularité de ce pays qui doit en produire bien d'autres dans toute l'économie de la nation. Ainsi l'Anglais sera un peuple noctambule , qui se couchera et se lèvera tard; un petichant de prédilection pour les fantômes, les illusions, la magie, nourrira sa crédulité et se mêlera jusque dans ses plaisirs ; sa poésie sera vague et mélancolique ; ses passions, ses amours et ses livres arriveront souvent à la folie par une méditation outrée ; un ciel limpide appellera le génie des Newton et des Herschell, car les astronomes sont enlàns des belles nuits ; enfin sortira vraisemblablement de la même

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cause le goût des sérénades, des tombeaux, des conspirations , et de ces éternelles descriptions de clair de lune qui, dans les romans de la Grande- Bretagne , sont en possession de faire bâiller le reste du monde.

Je ne quitterai pas ce chapitre sans terminer avec les voleurs. Je les avais attendus sur le grand chemin ; mais ils m'attendaient à Londres , et le lendemain de mon arrivée un très-beau schall de cachemire me fut dérobé avec cette impénétrable subtilité qui, au jugement de tous les gens de bien , place les filous anglais au-dessus de leurs confrères du continent. Je me vis de cette manière volée sans agrément , et complètement dés^ appointée, pour me servir de l'expression locale. La réflexion me dit alors qu'au lieu de tenter la Providence , il est plus sage de lui laisser le choix de nos plaisirs. Cette morale fut le seul fruit de l'événement ; mais comme elle vaut bien un schall , j'aurais tort de me plaindre davantage.

Premier aspect de Londres.

Londres est la Solfatare ( i ) du Nord. Ce fut en

(i) La Solfatare ou Solforata est un lieu du royaume de Naples , auprès de Pouzzoles , oii la terre exhale continuellement une fumée sulfureuse. Les anciens l'avaient nommé Forum Vulcani,

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voyant fumer cette énorme tourbière qu'un, chimiste ne put retenir ses pleurs, et s'écria : Que de bien perdu!

Lorsque j'entrai dans cette ville brumeuse, il me sembla qu'une voix me disait à l'oreille : « Prea nez de la vapeur de charbon de terre la plus «c noire qu'il se pourra; délayez dans du bon a brouillard , et avalez à grande dose tant que la a journée durera. Voilà le régime obligé de tous « mes habitans ». Mais je fus bientôt rassurée contre cette fâcheuse ordonnance en voyant fourmiller dans le nuage qui m'entourait ime foule d'hommes, à formes d'athlètes, de femmes d'une blancheur éclatante, et d'enfans revêtus de la carnation des anges. Je n'éprouvai en effet ni dégoût ni incommodité de l'usage du charbon de terre, et de l'élément composé qu'on respire à Londres. Il semble que les atomes sulfureux qui déchirent impitoyablement à Naples les jeunes poitrines soient désarmés ici par l'air humide et spongieux qui s'imbibe dans tous les corps.

Ce qu'il y a de plus beau dans Londres, c'est le vide. La magnificence est dans l'espace, et l'immensité des rues en fait l'ornement. L'incroyable richesse des boutiques et l'élégant étalage des marchandises y ajoutent une décoration mobile et intéressante. Aussitôt que le soir fait jaillir de tous ces magasins des flots de lumière, et allume dans

chaque rue un double cordon de lanternes , alors l'enchantement est complet , et il faut convenir que Londres est une belle ville de nuit.

Mais 9 au grand jour^ ses détails ne souffrent pas l'examen. Par le bienfait des incendies , Londres a passé de l'état de ville de bois à celui de ville de briques, et paraît disposée à s'y tenir. Figurez-vous de longues files de petites maisons étroites, sans grâce et s^^ns proportion, d'une couleur triste et monotone, d'une nudité qui repousse l'œil , ou d'une bigarrure qui choque le goût; des fenêtres percées sans encadrement comme des trous, et des rez-de-phaussée séparés de la rue, comme autant de ménageries, par des fossés et de lourdes clôtures de fer; ajoutez que la plupart de ces constructions , élevées à la hâte par d'avides entrepreneurs , sur des terrains loués à terme , manquent entièrement de solidité, et qu'on peut verser ici dans sa maison comme dans sa voiture. Reconnaissez à ces traits la patrie d'un peuple commerçant, voyageur et inconstant, qui n'estime que les richesses portatives, et pour qui une habitation n'est jamais qu'un entrepôt ou une auberge. Londres , considéré comme monument d'une grande nation, n'offriradonc à l'observateur qu'une ville médiocre ; mais on y verra toujours un camp bien aligné et le plus riche bazar du monde.

Si un voyageur me racontait que , sous le sol

desséché de la Perse ou de la Thébaïde, des hommes creusent leurs demeures, je le croirais sans peine ; mais que dans Londres, que dans cet humide séjour de la goutte et des rhumatismes , chaque maison ait un ou deux étages souterrains , et qu'un tiers de la population y soit enfouie, voilà ce que je ne puis ni dissimuler ni concevoir. Est-ce indolence, avarice, inhumanité ? je l'ignore. Je n'y remarquerai donc qu'une extrême opposition aux usages des peuples voisins. Tandis que le Français, jetant grenier sur grenier, parait curieux de percher dans les nuages , l'Anglais s'enfonce tristement dans des terriers : l'un élève et se pique de légèreté, l'autre creuse et affecte de la profondeur; c'est là son instinct et son génie. La muse de Milton qui vole dans les enfers ne sait plus que ramper dans les deux.

Ne cherchez point ici de monumens publics.

Le petit nombre qu'on en rencontre malgré soi ne sont que de malheureux essais d'une architecture lourde et massive : il faut en excepter le temple de* Saint-Paul, qui passe pour une superbe imitation de Saint-Pierre de Rome. On lui reproche généralement d'être trop éclairé , et de manquer de cette majesté sombre et recueillie qui doit caractériser les édifices religieux; mais cette critique pourrait bien n'être qu'un préjugé. Sans doute des peuples brûlés par un ciel de feu, tels

que les Égyptiens et les Grecs, ont dû vénérer Tobscurité ; mais le même culte serait absurde pour des hommes qui boivent dans leurs fêtes à la santé du soleil , et qui appellent un jour glorieux celui où ses pâles rayons ont argenté les boues de Londres. De même que les Africains font le diable blanc , les Anglais doivent £sdre la divinité lumineuse.

Les Anglais ont du pittoresque dans l'imagination ; ils en remplissent leurs poésies et leurs jardins; mais il ne leur en est plus resté pour la distribution de leur capitale. Non-seulement ils n'ont pas demandé à l'art les effets qu'une intelligence médiocre eût ménagés sans peine, ils ont encore détruit avec barbarie ceux que la nature prodiguait; leur main avare n'a laissé ni quais ni rivages au fleuve qui les enrichit, et c'est presque faire preuve d'habileté que de découvrir que la Tamise coule à Londres.

Secoud aspect de Londres. — Lettre d*un Anglais.

Dieu vous préserve. Madame, d'habiter des villes pittoresques ! J'ai vu en Italie des rues de palais; les gueux mendiaient à la porte, les valets mendiaient dans l'intérieur, et le maître végétait dans un entresol de marbre. Londres n'est pas un théâtre, par la raison que nous ne sommes pas des comédiens. Nous aimons mieux attirer des

marchands que des curieux, et faire travailler un courtier que vingt CiceronL

Dans les ouvrages des hommes, la véritable beauté résulte de la juste proportion entre le but qu'on s'est proposé et les moyens qu'on emploie pour y parvenir. Une cité superbe peut être fort incommode, de même qu'une phrase harmonieuse peut n'avoir point de sens. On ne jouit , on ne loge, on ne vit point dans une perspective. Si c'est un ridicule de bâtir une ville pour soi plutôt que pour les spectateurs , nous y sommes tout résignés.

Nous nous contentons de petites maisons, parce qu'elles sont plus propres , plus chaudes , plus favorables à la vie de famille, et que d'ailleurs elles nous suffisent. Nous voulons des places et des rues vastes pour que l'air et l'homme y circulent librement. Il faut des quais au peuple de Paris qui aime à voir couler l'eau ; mais l'économe anglais se félicite de ce que ses navires apportent les richesses du monde jusque sous la grue qui les emmagasine. Enfin j'aurai la bonne foi de vous dire que ce bel alignement que vous admirez n'est point dû à notre goût pour le beau, mais à cet axiome de géométrie qui nous apprend que la ligne droite est la plus courte.

Si nous avons peu de droits au suffrage des artistes, les philosophes nous en consolent. Ils

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trouvent agréables ces larges trottoirs sous lesquels d'innombrables canaux distribuent à toutes les maisons une eau saine et limpide; ils approuvent assez la marche mesurée de nos voitures, et l'absence des foudroyans cabriolets. S'ils n'admirent pas les mauvaises statues dont nos monumens sont peuplés , ils sont vivement touchés de l'esprit public qui les multiplia. Croiriez-vous que nos maisons sans portes cochères ne peuvent exciter leur dédain ? Cette simplicité , que d'autres appelleraient de la monotonie, a des charmes pour eux, car ils aiment que la richesse se cache, et permettent au seul commerce d'étaler la sienne, qui n'humilie personne. Us prétendent que tout respire ici la sûreté, la prévoyance, l'égalité, et qu'un peuple serait né bien malheureusement, s'il n'y puisait la bienveillance de l'ame et la dignité du caractère. Enfin l'aspect général de Londres leur offre l'ordre dans la liberté , la promptitude dans le flegme, et le silence dans le mouvement.

Il en est du pittoresque comme du plaisir ; le meilleur est celui qu'on n'a pas cherché. Le parc de Saint-James paraît tombé dans Londres, comme le paysan du Danube au milieu de Rome voluptueuse. Cette promenade sauvage, abandonnée dans le centre du luxe à toute la rudesse de la nature; ce rustique pâturage que foulent cnsem-

ble des bestiaux et d'opulens citadins ; cette image du repos pastoral poussée au milieu du gouffre de toutes les passions et de toutes les cupidités } voilà un grand contraste, voilà le pittoresque du philosophe ; ce n'est pas l'œil qu'il étonne , c'est la pensée qu'il ébranle , c'est l'ame qu'il occupe , et jamais les singeries de l'art n'y atteindront.

Votre sexe ne hait pas les surprises ; pourquoi donc, Madame, reprocher à notre avarice d'avoir caché la Tamise dans une rue ? Avouez que , lorsqu'au travers d'une embrasure votre œil put mesurer ce bassin , vous fûtes ravie par un spectacle dont votre imagination n'eût osé prévoir la magnificence. Cette ville flottante, ces rues pavoisées , ces six rangs de navires qui se pressent sur les deux rives et se perdent dans l'horizon , ces richesses enflées des tributs de l'univers, ce peuple formé de cent peuples divers , paraissent la création d'une puissance surnaturelle. C'est là le véritable Londres , celui qui a conquis l'Asie , qui a subjiTgué toutes les industries , et qui , étendant ses millions de bras , ne connaît de limites que celles du monde ; c'est là l'invincible patrie que Thémistocle donna aux Athéniens.

Des bals, des conversations et des fats.

Les bals masqués sont un champ ouvert à la malignité humaine. On sait combien en France

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ces rendez-vous paraissent vifs, piquans, animés; les sots n'y sont vraiment pas reconnaissables , les femmes les plus ordinaires y deviennent d'aimables inconnues , et le plaisir de l'anonyme y fait pétiller tous les esprits.

Mais qui pourra jamais imaginer, sans l'avoir vu y ce que c'est qu'un bal anglais. Hommes et femmes se promènent en silence comme autant d'automates. Trop fiers pour se déguiser, ils tiennent leur masque à la main. Tout le plaisir, tout l'esprit de la fête consiste dans le choix des costumes , qui désignent ordinairement un caractère y une époque , un personnage , font souvent une allusion satirique, et sont quelquefois magnifiques et chargés de diamans loués à très-haut prix pour la durée du bal. Les muets des deux sexes qui étalent ces mascarades sont la meilleure compagnie de l'Angleterre, et ont l'air de s'aniuser tous comme des chartreux qui méditeraient dans un cloître sur le jugement dernier.

Cependant je fus une fois témoin du danger que courut la gravité de cette cérémonie : un Anglais court et joufflu imagina de s'y présenter en fenune vêtue et coiffée précisément comme je l'étais à Londres; l'à-propos me parut gai; de toutes parts le magot , en entrant , fut salué de mon nom. Le prince de Galles s'approcha même avec courtoisie pour le complimenter; mais cet effort prodigieux d'hilarité

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ne fut qu'un éclair; l'ennui étendit de nouveau ses ailes de plomb , et tout rentra dans l'ordre accoutumé. Il faut conclure que si , par la vivacité du babil et le cliquetis des épigrammes , un bal français tient beaucoup de l'esprit du vaudeville , un bal anglais , au contraire , est littéralement et avec intention une galerie de caricatures vivantes.

La plupart de ces dissemblances ont peut-être leur source dans l'usage différent que les deux nations font de la parole. Les Anglais portent dans l'esprit une certaine paresse qui leur fait aimer le silence; la conversation n'est pas chez eux, comme en France , un tonneau percé qu'il faille constamment remplir bien ou mal ; les interlocuteurs le laissent volontiers vide : contens d'être ensemble , ils se taisent de compagnie ; ils s'avertissent seulement de temps en temps qu'ils ne sont pas morts par un tendre how dojrou do? (comment vous portez-vous?) Cette sobriété de discours, dont la pratique nous épargnerait bien des sottises , produit de fort bons effets. Un fat anglais se renferme dans son état de caricature, et a par-là de grands avantages sur ses collègues de terre-ferme. Il se pare à outrance, il fait des mines incroyables, mais il ne dit mot; il n'a pas même sur les lèvres ce ruban d'écriture qui sort de la bouche des personnages de nos vieilles tapisseries : on n'est ainsi obligé ni de l'entendre ni de le lire ; tout ce qu'il vous de-

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mande , c'est un regard ; et il faudrait être né avec un cœur bien méchant pour refuser cette sati^ction à de pauvres jeunes gens qui ont tant pris de peine à vous récréer par des ridicules pacifiques.

En remontant du composé au simple, on arrive du fat au sot; l'argument est le même. Un sot uni est d'un bon usage dans la société; mais supposezlui un caractère pointilleux ou pétulant j vous aurez alors un sot à facettes. Effrayante multiplication ! mesurez vos forces ; pourrez-vous supporter vingt sots dans un seul?

L'amour natif des Anglais pour la caricature influe jusque sur Taffection qu'ils portent à leurs semblables. Par exemple , ils nous aiment beaucoup sur leurs théâtres; le rôle d'un marquis escroc , ou la figure hâve d'un mangeur de grenouilles , dont les muses britanniques sont dans l'usage de nous doter, divertissent infiniment nos bons voisins; mais hors de là , toutes les préférences sont pour les Italiens ; ce sont eux qu'on goûte , qu'on accueille , qu'on favorise : on en voit dans beaucoup de maisons établis sur un pied familier, ce qui n'est peut 'i être jamais arrivé à aucun autre étranger. L'Italien est flatteur, souple , insinuant ; d'une nation qu'on ne craint pas, d'une dévotion ou d'une impiété dont on se moque également. D'ailleurs, il s'immole de bonne grâce à la causticité du patron, nous surpasse dans la manière ridicule d'estropier

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la langue du pays, et met surtout plus d'écrit à feindre la bêtise qu'un Français ne met de bêtise à exagérer son esprit : voilà bien des titres à Famitié des trois royaumes; car, de quelque manière qu'on s'y prenne pour décomposer la gaieté anglaise, on trouve toujours que le mépris en est la hase.

Bedlam et Blenheîm,

J'ai vu la porte de Bedlam ; j'ai vu celle de Blenheim , et je ne suis entrée ni dans l'une ni dans l'autre.

Je fus conduite à Bedlam sous le prétexte dé visiter ime bibliothèque. On me trompait à peu près de moitié : cette prétendue bibliothèque est un hôpitsd de fous.

Les Anglais ont plus de franchise : dei»L énormes statues attachées au portail vous disent clairemeut où votts êtes; l^uae représente un fou mélancolique , et l'autre un fou furieux ; elles sont d'une affreuse énergie , et font les d^ices de l'Angleterre. Ces deux 'Mocs de marbre entrèrent en dékre sous le eiseau d^lin sculpteur allemand sqppelé Cibber, qui est comparé à Michel -Ange par les gens qui préfèrent Shakspeare à Corneille.

On prétend que les maladies de l'esprit ont de la prédilection pour les îles Britanniques; on assure que beaucoup d'honnêtes citoyens y éprouvent I. i6

périodiquement , sous le nom de lunatiques , des éclipses de raison qui ne compromettent point leur réputation d'hommes judicieux. Je ne rechercherai, pas l'origine de ces inculpations générales doat il faut toujours un peu se défier; mais une eiLtravagance dont je ne puis absoudre les Anglais, c'est d'avoir posé à l'entrée de Bedlam les odieux simulacres dont je viens de parler.

Que l'architecte qui a bâti la prison de Newgate ait donné à cette construction un caractère sombre et formidable , on l'approuve; que des figures de forçats enchaînés désignent la maison de correction dIAmsterdam , on conçoit l'utilité de cette terrible décoration; mais pourquoi mettre au jour l'incurable dégradation de l'humanité ? La folie estelle donc un crime qu'on doive punir, ou une faute qu'on puisse éviter? Ne sait-on pas, au contraire, qu'elle se nourrit d'elle-même et s'accroît de ses propres terreurs ? Plus d'un malheureux dont la raison commençait à chanceler, et Londres en compte beaucoup de ce genre, a dû jeter les yeux sur les chefs-d'œuvre menaçans de Cibber. Doutez-vous que cette image prophétique ne Tait vivement effrayé , ne l'ait poursuivi avec impétuosité, et n'ait tortin*é son imagination , fait frémir toutes ses fibres , et consiommé peut-être le désordre de son intelligence? L'emploi moral des beaux -arts est très-borné, et quand la vanité des artistes par-

QUELQUES souvenirs:^ î.43

vient à mêler aux grands objets^ ses futiles conceptions, il est rare qu'elle n'entraîne la raison publique dans d'étranges inconséquences.

C'en était déjà une d'avoir consacré de somp* tueux édifices au traitement de la manie, tandis que le bon sens conseille de la ramener autant qu'il est possible aux habitudes de la vie commune. Un simple hameau y est beaucoup plus propre que des portiques , des galeries et des cloîtres. Les fous et les sots se ressemblent dans un point, et c'est peutêtre le sejul. Pour mener les uns et les autres, il faut leur cacher avec soin l'opinion qu'on a d'eux.

Je ne serais point étonné que le plan de Blenheim: eût été délibéré dans les loges de Bedlam. L'insolence et le mauvais goût se disputent la façade de ce monument de nos désastres (i). Un buste de Louis XIV, enlevé de la citadelle de Tournay, y est indignement prostitué. La représentation d'un léopard qui plume un coq y révèle à l'Europe le degré d'atticisme où s'est élevé en Angleterre le talent de

(i) Après la bataille de Hochstet, connue dans l'étranger sons le nom de Blenheim , la nation anglaise fit construire à ses frais ce magnifique séjour, et le donna au duc de Marlborough. Ce château fut l'ouvrage de Wanbrugh , architecte d'un goût si lourd , qu'on lui fit une épitaphe dont ▼oici le sens :

Toi que son art écrasa si souvent , Terre ! sur lui pèse bien lourdement.

a44 QUELQUES SOUVENIRS.

rallégorie. Ces compositions , destinées à nourrir Tantipathie des peuples, n'inspirent que le mépris et le dégoût. Tout enn^ni insolent contracte l'obligation d'être toujours heureux ^ et ce contrat est celui d'un fpu. Les honnêtes gens sdnient leur patrie 9 les an^itieux haussent la patrie dea autres.

Les Anglais eux-mén^esne purent blâmer le juste dédain qui m'éloigna du lourd château dte Bienheim et de ses jardins Superbes. Délivrée de cette vue hostile , je visitai avec pbisir^ dans la campagne voisine, la petite nsaison où le libertin Chaucer enseigna le rire aux muses grossières du treizième siècle. Je cherchai les lieux où vécut cette merveilleuse Rosamonde qui^ comme notre Gsh brielle d'Est rées, fut belle, aimée d'un roi, et empoisonnée. Mon ame s'intéressait plus à ces sou*venirs qu'à ces démêlés sanglans où l'Europe vit aux prises YUlars et Marlborough, deux généraux également habiles, avares et fanfarons.!^ premier mourut sous les lauriers. La gloire da second eut un dénouement anglais : ce héros devint fou , et la fortune s'amusa comme moi à réunir dans le même chapitre Blenheim et Bedlam.

La folie , ce divorce entre l'ame et les sens , qui agissent alors sans se consulter, est pour nous un objet d'horreur et de honte. Mais elle reçut dans l'antiquité les honneurs divins, et si cette opinion ne parait pas très-respectueuse pour les dieux.

elle fut au moins utile à rhumanité . Dans TOrient, où rien ne change, les fous ont conservé leur antique privilège.

Dans le moyen âge ^ leur fortune fut ambiguë ; les rois , las des jouissances de l'esprit , aspirèrent aux jouissances de la bêtise; ils appelèrent autour d'eux des fous en titre d'of&ce, à qui on laissa la liberté de tout dire. Les princes se ménagèrent^ par cette profonde politique, le rare plaisir d'entendre quelquefois la vérité^ et le plaisir despo* tique de la mépriser. Dans ces cours où il fallait dire la vérité pour être fou , il faudrait maintenant être fou pour la dire.

De nos jours ^ les imbéciles ont hérité de la considératipn des fous. Les habitant du Valais bénissent le ciel quand il a mis un idiot dans leur famille; mais remarques, bien que ce préjugé n'est pas renfermé dans la vallée du Rhône. En effet ^ qiie par son génie et ses services un grand homme triomphe, il n'y a rien là qui étonne; on n'y voit que des moyens humains. Mfus que sans mérite et sans vertu un sot obtienne les hauts rimgs de la fortune, on ne peut (roaver la raison de c« phénomène que dans la présence d'un dieu; c'est pourquoi, dès qu'ils sont en place, on calomnie les grands hommes ,^ et l'on adore les imbéciles.

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glaises y je me représente un médisant qui a été condamné à se gargariser avec des clous*

La musique occupe bien peu de place dans l'éducation des Anglaises. Maîtres médiocres ^ écolières indifiérentes, exécution froide et faible , instrumens plutôt élégans que parfaits. Aussitôt que l'éducation est finie, la harpe et le piano passent en d'autres mains; on secoue le joug de la sotiate, et tout est dit. L'étude n'avait eu pour mobile que la plus mince de toutes les vanités , celle de l'imitation.

Mais sans musique , que font les Anglaises de leur temps, de leurs chagrins ^ de leurs cœurs? Il est possible qu'elles préfèrent des occupations graves et utiles ^ et peut-être aussi l'indolence et la rêverie à des travaux futiles. Il est possible que leurs passions soient assefe profondes, et leurs douleurs assez vraies pour ne point vouloir de distraction. La musique est un joli accompagnement pour les mélancolies d'étiquette. Mais ce privilège n'a cours que dans les pays où le comble du bonheur consiste à être un malheureux à la mode.

Il est vraisemblable que la musique n'obtiendra jamais d'autre sort en Angleterre que celui de ces plantes de serre chaude dont les soins sont ruineux j les fleurs rares et les fruits insipides ; encore les Anglais, qui ont des conservatoires pour

a48 QUELQUES SOUVENIRS.

qui n pu imaginer cet horrible chariyari est jugée s«Q8 retour iocapable de sentir la ijDusique.

La réputation musicale des Anglais est ccMnpnv* mise depuis long*-teinps : déjà Cicéron en plaisantait avec $on ami Atticus. On sent que leur atmo* sphère humide et sans ressort est peu favorable au mouvement du son^ et que l'organe auditif en contact avec ce fluide, doit y perdre bientôt la vivacité et la délicatesse; il n'en faut pas douter^ l'Angleterre est une île malsonnante.

Si par mégarde la nature y organise un virtuose^ il doit y à l'exemple de mademoiselle Billington , se transporter de bonne heure sur une terre musicale ; alors il conserve les qualités mécaniques de son organe, acquiert rarement de la justesse ^ et

jamais de l'expression. Il semble que les gosiers italiens ont seuls quelque chose de sensible ^ d'animé, d'humain. A peu d'exceptions près , les autres chanteurs de l'Europe sont des instrumens plus ou moins sonores y des roseaux dans lesquels l'air est chassé»

Par une alliance fort naturelle, la langue anglaise a conspiré avec le climat contre la musique. Cette langue, mendiée à toutes les langues^ sèche,, brève, hachée 31^ sans tenue et sans unité , résiste à la mélodie , comme un métal aigre et cassant refuse d'entrer dans la filière. Quand je vois un chanteur rouler dans sa gorge des syllabes an-

glaises y je me représente un médisant qui a été condamné à se gargariser avec des clous*

La musique occupe bien peu de place dans l'éducation des Anglaises. Maîtres médiocres ^ écolières indifiérentes^ exécution froide et faible, instrumens plutôt élégans que parfaits. Aussitôt que l'éducation est finie, la harpe et le piano passent en d'autres mains; on secoue le joug de la sonate, et tout est dit. L'étude n'avait eu pour mobile que la plus mince de toutes les vanités, celle de l'imitation.

Mais sans musique, que font les Anglaises de leur temps, de leurs chagrins, de leurs cœurs? Il est possible qu'elles préfèrent des occupations graves et utiles , et peut-être aussi l'indolence et la rêverie à des travaux fiitiles. Il est possible que leurs passions soient assefe profondes, et leurs douleurs assez vraies pour ne point vouloir de distraction. La musique est un joli accompagnement pour les mélancolies d'étiquette. Mais ce privilège n'a cours que dans les pays où le comble du bonheur consiste à être un malheureux à la mode.

Il est vraisemblable que la musique n'obtiendra jamais d'autre sort en Angleterre que celui de ces plantes de serre chaude dont les soins sont ruineux , les fleurs rares et les fruits insipides ; encore les Anglais, qui ont des conservatoires pour

:i5o QUELQUES SOUVENIRS.

les raisins et pour les ananas , n'en ont point pour elle. Ses élèves , si elle pouvait en trouver, seraient abandonnés à la sévérité du climat et à Findifiérence des habitans.

Londres possède , il est vrai , un Opéra Italioi qu'on appelle le Théâtre du Roi , et que dét^te le roi ; mais cet établissement très-coûteux n'est qu'un prétexte dont s'est servi la bonne compagnie pour avoir un rendez-vous dont le peuple fôt écarté par l'ignorance de la langue , l'ennui du spectacle , le prix excessif des places , et la prohibition des bottes et des chapeaux ronds. Les hommes , qui n'y arrivent ordinairement qu'à la fin , paraissent tout déconcertés de n'y trouver ni vin y ni jeu, ni courtisanes. Les femmes s'y rendent pour étaler et juger les modes , causer et recevoir des visites, tant que dure la pièce que personne n'écoute , ni n'a envie d'écouter. Cet Opéra n'est au fond qu'une conspiration des gens du grand ton contre l'indécence des autres spectacles, les liabitudes bourgeoises et les manières gothiques de la nation : la seule chose anglaise que j'y aie remarquée, c'est la liberté de chanter faux, dont les acteurs et les actrices, par la grâce du territoire, usent librement et sans scandale.

L'Allemand , qui met tout en doctrine , traite la musique savamment; l'Italien voluptueux y cherche des jouissances vives et passagères; le

QUELQUES SOUVENIRS. a5r

Français, plus vain que sensible , parvient à en parler avec esprit; l'Anglais la paie et ne s'en mêle pas. Un observateur qui parcourrait les différens concerts de l'Europe verrait en Allemagne des penseurs qui écoutent; en Italie, des fous qui se pâment; en France, des connaisseurs qui s'ennuient; en Angleterre, des sourds qui ont un plaisir et un ridicule de moins.

Mélanges.

Les têtes anglaises recèlent je né sais quoi de vague , de sombre et d'impétueux , propre à constituer le caractère religieux. Aussi, tant que les institutions en favorisèrent le développement, l'Angleterre fut jonchée de miracles; ses légendes épuisèrent l'imagination sans lasser la crédulité. Les opinions opposées acquirent tour à tour^ dans les honneurs du bûcher, l'orgueil furieux du fanatisme; enfin il n'y eut pas assez de terre pour tant de zèle , et tous les États de l'Europe reçurent des colonies de moines anglais.

La réformation n'a pas efBacé tous les traits de ce caractère primitif. Sans avoir la même violence qu'autrefois, la haine du papisme est dans le cœur de la nation. Ce qu'on voit ici fait désespérer de la réunion des communions chrétiennes : trop d'intérêts temporels s'opposent ailleurs à l'accomplis-

sèment de ce beau rêve. J'ai entendu un envoyé de Rome dire ces prop^res paroles : « L'ÉgUse ce grecque est trop riche ; elle ne voudrait pas de « nous. L'Eglise protestante est trop pauvre*, nous a ne voudrions pas d'elle. »

. Le peuple anglais est en général dévot; mais il n'ambitionne pas le martyre ^ si on en juge parla commodité de ses temples. Ils sont d'une extrême propreté, garnis de nattes et chauffés par des poêles. Les orgues y attirent les fidèles par un jeu d'une coquetterie toute profane. On reconnaît dans ces soins l'esprit d'ordre et d'aisance particulier à la natiçn, et l'effet de la concurrence des cultes. Les prêtres sont fort respectés, moins peutêtre à cause du sacerdoce qu'à raison de la décence et de la dignité de leur conduite. A Fexceptioù de quelques curés de campagne ivrognes et chasseurs, ie clergé se distingue par sa régularité : comme ils sont pères de famille^ leurs bons exemples ont une autorité et ime application étendue qui en font la partie la plus utile de leur ministère.

On ne saurait nombrer tous les établissemens de secours publics et d'humanité qui se multiplient chaque jour par des souscriptions volontaires. L'objet en est singulièrement varié. On en voit pour recueillir les filles enlevées, pour distribuer gratuitement des Bibles, pour élever les enfans

QUELQUES SOUVENIRS. a53

des pendus , pour s'assurer d'avance un magnifique enterrement, etc., etc. Les gens d'une fortune médiocre y concourent aussi bien que les riches ; il n'est pas une servante de Londres qui n'ait porté son offrande à la société des amis des noirs. C'est la partie la plus honorable du caractère anglais. Le gouvernement favorise tant qu'il peut ces associations et se hâte de les incorporer par des chartes, sans se mêler de leur régime : il n'est jamais entré dans la télie du clergé anglican de vouloir les contrarier ou les dominer. Il n'affecte point le monopole de l'éducation et de la bienfiaisance : la raison publique aurait bientôt fait justice d'une prétention aussi nuisible.

A lire les discussions du parlement et la plupart des livres qui se publient, on croirait que les Anglais sont diffus et verbeux. Leur paresse naturelle les rend au contraire économes de paroles et d'écrite : les leçons publiques sont courtes et substantielles. Les négociaus ne connaissent point ces amas de registres qui encombrent les comptoirs de France et dltalie, et un négociant remue les ti'ésors de l'Inde, sans autres documens qu^m livret qu'il tient dans sa poche. La plupart des transactions civiles s'accomplissent sans écrits, ou par des chiffons informes. On y supplée par le fréquent usage de la preuve testimoniale , qui aurait de grands dangers si la religion du serment n'é-

a54 QUELQUES SOL'YENIBS.

tait pas autant re^iectée; mais il est k cndiidre que ce ressort ne s^nse, comme Ob s'en ^ipetçcit déjà dans les colonies de llnde.

La profession des gens de loi est très-considérée, non-seulement parce que les cadets de h hante noblesse <mt coutume de l'embrasser, mab parce que cette dasse d'hommes est la mieux instruite des trois royaumes. L'autorité du passé , et de ce qu'on appelle les précédenSj a un si grand poids dans les affiadres publiques, ccmime dans les matières privées, que les avocats distingués arrivent in£aûlliblement à la fortune et aux phis hautes dignités. Quant aux procureurs, ils passent pour très-aiddes ; occupés à sucer leur proie , ik ne paraissent point dans le monde.

Les boutiques des libraires sont encombrées de brochures et de pamphlets de toute espèce. Cette trompeuse abondance n'annonce que la multitude et la misère des méchans écrivains; les lettres sont dans une décadence complète, sans encouragement public ni privé : on ne compte pas un seul poète au-dessus du médiocre. M. Mackintosh et M. Stuart se distinguent seuls dans les matières de politique , d'histoire et de philosophie morale : et M. Sheridan s'est placé au premier rang des auteurs comiques. Ses quatre pièces, F École de la calomnie^ la Duègne^ les Rivaux ^ et les Ctitiques , passent pour des chefs-d'œuvre.

QUELQUES SOUVENIRS. a55

Quoique fils d'un comédien , M. Sheridan sort d'une bonne famille irlandaise. A l'exemple de plusieurs de nos écrivains, il quitta le barreau pour le théâtre; il épousa miss Linley , habile can» tatrice , et l'une des plus belles femmes de l'Angleterre : cette union fut orageuse. Lord Edouard Fitz-Geraldy devenu ensuite mari de la célèbre Paméla , con tribua fort aux infortunes domestiques du Molière anglais , qui a trouvé dans un second mariage moins d'éclat et plus de bonheur. Généreux , magnifique et très-aimable , M. Sheridan a toujours été bien reçu dans la meilleure société : on évalue sa fortune à zéro, et ses dettes à deux millions. Nommé membre du parlement, il a vivement soutenu le parti de M. Fox; lorsqu'il fut chargé de la direction du théâtre de Drury-Lane, les acteurs en désertaient faute de paiement, et Georges III n'y mit plus le pied, en haine des principes politiques du directeur.

La vanité nationale n'a été dupe qu'un moment de la supposition des poèmes d'Ossian. On reconnaît généralement aujourd'hui la fraude de Macpherson; mais on accorde au faussaire du talent, de l'habileté, et même du génie par intervalles. C'a été une plaisante rêverie que de bâtir un palais, sur ce nuage, et d'attribuer gravement à la littérature des Anglais une origine ossianique; il est au contraire avéré que cette littérature, aussi

bien que celle des Allemands, sort des sources hébraïques : les essais de Tune et de l'autre forment une paraphrase des livres saints , où les mœurs dures et agrestes des pâtres de l'Arabie sont diversement modifiées par la hardiesse anglaise ou par la bonhomie allemande.

L'honneur a ses caprices ici comme ailleurs; les Irlandais sont plus querelleurs que les Anglais. Les lois punissent sévèrement le duel, mais le jury acquitte les délinquans ; cependant celui qui se battrait sans témoins courrait risque du gibet. Le failli qui a obtenu son certificat de l'assemblée de ses créanciers y présidée par une commission de justice, n'éprouve aucun changement dans sa considération personnelle. Le préjugé des peines infamantes n'existe réellement pas. La veuve de Perreau, et celle du docteur Dodd, sont tous les jours reçues et traitées dans le monde avec les mêmes égards qu'elles l'étaient avant que leurs maris fussent pendus.

Il n'en est pas de même des femmes divorcées, qu'on repousse , non à cause de cette qualité, mais parce que le divorce n'est prononcé que quand la preuve de l'adultère a été constatée par une cour de justice. On se relâche néanmoins de cette sévérité, si, après un certain temps, la femme divorcée n'épouse pas son séducteur. On reconnaît alors que l'enquête du

QUELQUES SOUVENIRS. aSy

prétendu adultère était une pure simulation pour satisfaire à la loi^ et voiler le consentement des époux. C'est le cas où s'est trouvée lady Holland. Les Anglaises ignorent ce jeu de coquetterie qui n'est ni l'amour ni la galanterie ; elles traitent toujours sérieusement les rapports entre les deux sexes : il faut que la résistance ou la chute soit entière , et l'on ne veut perdre ni ses plaisirs , ni son innocence dans une petite guerre de simagrées et de jargon. L'amour est franc , passionné , exclusif; les sacrifices ne coûtent rien à son exaltation habituelle. Une Anglaise qui aime me parait le plus bel argument qu'on puisse montrer en faveur de la spiritualité de l'ame. Les faiblesses ne familiarisent pas les femmes de ce pays avec le degré de fausseté qui fait introduire sans remords dans une famille des héritiers frauduleux. J'ai entendu attribuer à ce mélange de tendresse et de probité l'adoption des enfans inconnus qu'on rencontre dans plusieurs maisons , et qui y tiendraient un autre rang, si le mensonge et la loi en eussent été les arbitres. On voit une femme léguer quelquefois à son amie ces mystérieuses créatures.

Ce que nous nommons coquetterie devient

l'apanage des vieilles femmes : c'est leur ridicule

et leur dernière ressource. La religion anglicane ,

froide et raisonnable, leur refuse les jouissances

a58 QUELQUES SOUVENffiS.

de la mysticité; leur vie antérieure, sagement domestique y OU scandaleusement désordonnée , ne leur a point acquis d'amis pour Tarrière-saison ; enfin leur famille les délaisse ; car l'indépendance du caractère anglais ne s'accommode d'aucun lien: ceux de la parenté sont ici toujours faibles, et se rompent de bonne heure. Au milieu de ce désert , les femmes âgées répètent machinalement les jeux de leur enfance : elles se couronnent de roses , et diffèrent peu de leurs sœurs de Bedlam.

Les Anglais usent de nos pièces de théâtre comme de notre vin; ils mêlent à l'un de Teau-devie y et ils hérissent les autres d'incidcns compliqués et d'une foule de traits durs, faux ou obscènes. Plusieurs personnes les louent d'en agir ainsi, et pensent que, si jamais leur théâtre se régularisait, il deviendrait plat et froid, à cause de la pesanteur et de la paresse du génie national. L'esprit, si commun et si insignifiant parmi nous, est en Angleterre le privilège des hommes de mérite, de même que l'art de bien plaisanter y est le signe d'une excellente éducation.

Nous mettons de la bonne foi à rendre justice aux grandes beautés de Shakspeare , mais les Anglais défendent uniquement par orgueil ses plus monstrueux défauts; car, lorsqu'il s'agit de jouer ses productions , ils ont soin de faire subir d'importantes mutilations à ce modèle si parfait. Le

QUELQUES SOUVENIRS. ^Sg

matériel de leur théâtre a été plus long-temps barbare que le nôtre. Ils possèdent pourtant dans madame Siddons Tactrice la plus étonnante des temps modernes. Dans un pays où rien ne facilite l'apprentissage des beaux-arts, son talent extraordinaire fut l'ouvrage de la nature. Quand elle sentit sa vocation théâtrale , elle était femme de chambre de la mère de M. Greathead que nous avons vu à Paris. Garrick eut la faiblesse de s'en montrer jaloux ; il abusa de son crédit au ppiut de l'empêcher, tant qu'il vécut, de paraître sur aucun théâtre de Londres. La conduite de madame Siddons a toujours été irréprochable, et l'a fait admettre dans la meilleure compagnie sur le pied d'une entière égalité. La seule passion qu'on lui connaisse , est l'avarice. Sa fortune est énorme; et on n'en sera pas surpris quand on saura que chaque été elle rapporte deux à trois mille guinées seulement de sa tournée dans lès villes de province.

L'éducation des manières commence en Angleterre plus tard qu'en France ; le pli est déjà fait. Les grâces qu'on n'a point fondues avec le développement de l'enfance ont toujours l'air d'avoir été appliquées après coup , et laissent à toutes les habitudes de la vie quelque chose d'emprunté. Soit par l'effet de cette gaucherie universelle, soit par une suite de la pointillerie des caractères,

26o QUELQUES SOUVENIRS.

l'amusement des comédies de société est inconnu, même pendant les longs séjours à la campagne. La comtesse de Buckinghamshire et le duc de Richmond essayèrent d'établir chez eux ce genre dé plaisir ; mais ils ne réussirent pas. On ne joue maintenant la comédie dans aucune maison. Combien les inclinations diffèrent de l'autre côté du détroit! Quatre Français seraient au bout du monde , qu'ils y dresseraient un théâtre. On a vu , dans des jours de bataille, nos jeunes militaires déclamer à cheval, et sous le feu du canon, des scènes de tragédies. On se souvient que Zaïre îuX jouée par des grenadiers dans leur caserne et par des capucins dans leur cloître.

C'est une erreur de croire que la manie du suicide soit particulière aux îles Britanniques : on ne se tue pas plus à Londres que dans les autres capitales de l'Europe; les mêmes causes y produisent des effets semblables. On peut même assurer que , dans la classe du peuple , le suicide est plus rare en Angleterre qu'à Paris , à Genève ou à Rome. Ce qui a pu établir le préjugé contraire , c'est que la liberté des gazettes anglaises donne à ces accidens une grande publicité , tandis qu'ailleurs ia police les dissimule avec soin. Les Anglais ont volontiers l'ostentation d'attirer les regards sur leurs derniers momens, et de terminer une vie obscure par un bouquet d'artifice.

QUELQUES SOUVENIRS. a6i

Cette disposition se manifeste dans la bizarrerie trop commune de leurs testameus. Ce royaume des brouillards contient sans doute beaucoup d'originaux ^ mais un bien plus grand nombre qui essaient maladroitement de le paraître.

Quand un moyen est abondant , il simplifie et remplace tout. Qu'est-ce que la diplomatie ? c'est l'argent : on corrompt. Qu'est-ce que la guerre? c'est l'argent : on stipendie des étrangers. Qu'est-ce que la police? c'est l'argent : au lieu d'une maréchaussée , ou met à prix la capture des malfaiteurs. Qu'est-ce que le génie des arts? c'est l'argent : ou paie des artistes. Comment obtient-on une élection au parlement y des armoiries , des livrées , un tombeau à côté des rois y et même la consolation des infidélités de sa femme ? avec de l'argent. Ce métal constitue à la fois le beau absolu, le beau relatif , et l'étalon où se mesure avec certitude le mérite des choses et des hommes y si arbitraire partout ailleurs.

Cependant^ au nûlieu de l'influence de cet agent universel y trois ou quatre idées principales ^ conservatrices de la liberté civile et d'un véritable ordre public, se sont implantées dans les têtes anglaises, depuis celles du lord et du banquier jusqu'à celles du matelot et de l'artisan; elles forment autant de points lumineux qui, dans les occasions importantes, effacent toutes les nuances

26a QUELQUES SOUVENIRS,

de profession , d'intérêt , d'âge , de parti , de fortune , de lumières ou d'ignorance. Ce phénomène ne se trouve chez aucun autre peuple, et c'est en ce sens que la conservation des îles Britanniques intéresse le genre humain.

Ce pays est plein de contrastes singuliers; il pi*ospère par le commerce et par là liberté, et nulle part cependant on n'a conservé autant de formes et de cérémonies féodales. Les Anglais, qui font des abbayes gothiques leurs maisons de plaisance , gardent aussi , sous des traits modernes, beaucoup d'antique rudesse. Par orgueil, par hasard ou par prudence, ils ont plutôt songé à orner qu'à changer les vieux usages. Leur civilisation semble, pour ainsi dire, brodée sur un canevas barbare. Les boxeurs, la manie des gageures, les combats d'animaux, la presse maritime, le mari qui vend sa femme la coi'de au cou , sont encore des parties nues de l'ancienne étoffe.

Les haines nationales, qui présentent aussi un bon symptôme de cette grossièreté primitive, vivent ici dans tous les cœurs , quoique la populace le^ exprime seule avec franchise. Les Français sont encore de temps en temps accueillis dans les rues de Londres par \e french-dog (chien de Français). Il ne faut pourtant pas que les bourgeois de la Tamise soient trop vains de ce triomphe ;

QUELQUES SOUVENIRS. a63

car ils rencontrent d'équitables rivaux en politesse , qui leur remboursent avec usure ces frais d'urbanité. Le consul d'Angleterre en Egypte avait obtenu la permission de se promener à cheval, au lieu de se servir de l'âne, qui est la monture ordinaire des Francs; mais chaque fois que ce fier Anglais paraissait ainsi monté dans les rues du Caire, les Turcs ne manquaient pas de dire , en poussant de profonds soupirs ; « Pauvre a cheval ! pourquoi es-tu condamné à porter un a cochon ? »

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