FABLE IV
LE RUISSEAU ET LA. MONTAGlf £.
Un ruisseau serpentait dans le creux d'un vallon , Mais si chétif , qu'on ignorait son nom.
Monsieur Lacroix^ dans sa Créographie^ N'eût pas daigné nous en dire deux mots.
Heureusement on peut , dans cette vie , Exister sans être un héros ; ' Et le ruisseau , dans la prairie , Jouant avec les roseaux , Laissait à petit bruit aller ses petits flots. Chemin faisant , cependant il arrive Au pied d'un mont ambitieux Qui ferme le vallon. Le ruisseau, de son mieux Éparpillant son onde fugitive ,
Cherche un passage , étend ses bras , Rode et fouille. *i On ne passe pas , »
Lui crie une voix de tonnerre.
C'est la montagne qui parlait , Et montagne de Suisse. ( Au stjle on le connaît. ) Le ruisseau vainement s'abaisse à la prière ,
Et fait valoir sa parenté Comme issu d'un rocher qui n'est pas écarté.
La montagne était dure et fière , Et pour un malotru ne se dérangea pas.
Celui-ci faisait rage ; et puis , quand il fiit las ,
Gomme un autre il prit patience.
La chose tourna bien. Chaque jour en effet , Sans pouvoir échapper, l'onde s'accumulait.
Recevant plus qu'il ne dépense , Chose assez rare au bon pays de France , Le ruisseau s'enrichit; mais il y met le temps. D'abord c'est une mare obscure et solitaire ,
Puis un marais qui couvre maints arpens :
Or en si beau chemin on ne s'arrête guère.
De marais le ruisseau devient donc un étang,
Puis enfin un lac magnifique.
Glorieux rival du Léman , Il nourrit de poissons toute une république , De la montagne altière ose battre le flanc , Et compte ses vaisseaux, ses ports, et ses tempêtes.
Un obstacle est quelquefois bon ; S'en plaindre , c'est sottise , en profiter , raison . Eugène et mon ruisseau lui durent leurs conquêtes. Plus d'un homme excellent , que son siècle pinça
Aux belles pages de l'histoire , Sans l'affront qui l'irrita, Eût méconnu sa force et végété sans gloirr.
J3a FABLES.
LE SINGE AU BXli.
BuFFON avait un singe, un grare orangKtutangy,
Qui d'un valet faisait l'office^ Et qui, sur ses deux pieds sans peine se tenaot , Avait la taille et le flegme d'un Suisse.
Pour s'amuser un jpur de carnaval , L'historien de la nature Au bal de l'Opéra conduisit l'animal
Dans une décente parure.
De taffetas jonquille un ample domino |.
Les gants, les brodequins ,. le masque de Venise
De pied en cap déguisaient le pongo , Et des plus clairvoyans préparaient la méprise.
Buffon arrive avec son Africain ; Un savoyard leur aide à sortir de voiture , Et tous deux introduits vont chercher aventure. Nul ne remarque l'écrivain ; Mais du grand singe il n'en est pas de même > On le voit dans la foule aller d'un pas égal , Et d'une indifférence extrême Contempler tous les fous du bal.
Sa majesté fière et tranquille , Je ne sais quoi de neuf , d'original , Attirent tous les.yeux sur le masque jonquille. Dès qu'on est remarqué, chez nous on est charmant. Pour le pongo chacun se passionne, Le lutine et le questionne.
Autre sujet d'étonnement!
Lui ne répond à personne.
C'est un prince étranger, dit l'un. — C'est un docteur, Dîtl'autre.-Unévêque.-Oui.-Peut-être un grand d'Espagne.
•—C'est au moins un ambassadeur.— La foule a\rcc transport l'admire , l'accompagne , Et tous voudraient lui plaire. Dans la main
Un masque , en passant , lui glisse
La demeure d'un médecin
Et le billet doux d'une actrice.
Enfin de l'assemblée il fait seul l'entretien;
Pour l'orchestre on n'a plus d'oreilles , Tant on s'épuise à dire des merveilles
Du grand homme qui ne dit rien.
<« Te voilà bien , peuple fantasque , »
S'écrie alors Buffon , du singe ôtant le masque ,
« Tu dédaignes le vrai talent , u Et tu veux que l'objet de ton culte imprudent «( Revive tout son prix de ta tête légère :
N Aussi rien n'est plus propre à faire un important
« Qu'une béte qui peut se taire. »