LES RATS DU TEMPLE
Certain peuple ud peu sot, dont je lais le pays, Adorait dans son temple une idole fameuse.
Mais ce dieu , plus fêté qu'un danseur à Paris, N'était qu'une machine creuse Où de profanes souris Avaient logé leur famille nombreuse.
Quand les dévots se retiraient , Laissant leur pieuse offrande , Aussitôt les rats descendaient , Et sur les mets sacrés cette vorace bande Officiait par contrebande.
Le lait , le miel , la chair et les gâteaux , Bien bénis, bien choisis pour des bouches célestes ,
Engraissaient de vils animaux.
Le dieu, s'il eût mangé, n'aurait eu que des restes. Un jour pourtant il »o fôoha De ce scandale abominable , Et vertement aux souris reprocha D'oser braver les dieux, et se mettre à leur table. Mais la gent parasite , an lieu de s'effrayer, Rit beaucoup de la réprimande.
«< U est plaisant, ce mannequin d'osier,»
Dit même un Cicéron de la troupe gourmande , <( Et je ne croyais pas que les dieux fussent fous. «« Il te sied bien , misérable fétiche ,
M De te plaindre de nous.
« Sais-tu pourquoi ton temple est riche, « Pourquoi mille dévots te consacrent leur foi ? « Ces! qu'ils pensent quetu digères « Les offrandes journalières « Que nous dévorons pour toi.
« Depuis long-temps sans nous , avec ignominie , « Gomme un bois impuissant au feu l'on t'edi jeté ; (cSon(£re notre glouto nnerie, « Qui fait ta divinité. »
Celui qui veut imposer au vulgaire Doit savoir endurer les outrages secrets.
On verrait plus d'un grand inconnu sur la terre ,
Sans les jongleurs qui vivent à ses firais.
FABLE VIIL
LES JSPOUVAITTAlILS.
Jean ne savait à quel .«aint so vouer Pour ôter aux oiseaux le goût de ses cerises. Déjà sans fruit il avait fait jouer
Ces vieilles ruses y ces surprises
Dont la tactique des guerriers
Enrichit l'art des jardiniers.
Toutes les nuits dans ses rêves il cherche
Quelque terrible épouvantail ; Puis le matin notre homme est au travail.
. Tantôt il forme au sommet d'une perche
Un soldat , lance au poing , nez tors , oeil à l'envers , Et sur le tout grand chapeau de travers.
Tantôt il plante un vautour d'écritoire , Crins flottans , griffe sèche , et longue robe noire. Semblable au fameux sculpteur Qui fabriqua le maître du tonnerre , De ses épouvantails Jean lui-même a grand'peur ; C'est que Jean a connu les procès et la guerre. Il n'en est pas ainsi de la bande légère Du petit peuple maraudeur ; Car les voilà qui vont , par moquerie >
Pincer le nez de l'estafier, Ou se nicher avec effronterie Dans la perruque du greffier ; Puis , pour refrain , la compagnie Fait gala sur le cerisier, Jean est au désespoir. « Benêt , lui dit sa femme , « Laisse tes vilains mannequins , « Et chante sur une autre gamme u Avec tous ces petits mandrins. »
Jean fut de son avis. Avant jour il s'éveille ,
Prend de Margot la jupe et le corset , Et , près des ennemis planté comme un piquet , Tient sur sa tète une corbeille , Où des cerises jusqu'au bord S'élevaient en pile vermeille.
Le jour luit; les brigands s'éveillent, et d'abord ,
Découvrant la corbeille pleine , Y volent tous. Ce fut leur dernière fredaine :
Sous la corbeille était un trou Par lequel maître Jean , glissant la main sans peine, Saisissait les voleurs et leur tordait le cou.
Point d'appareil , point de menace,
Avçc ces fripons dont l'audace Se moque de tout frein et croît jusqu'à la mort ; Bonne police enfin doit se faire avec grâce ,
Et , quand elle tient, serrer fort.