‹ Œuvres de P. e. Lemontey (volume 3)Chapitre 31 sur 44 · LE GASCON ET LES SINGES · texte numérisé non relu

LE GASCON ET LES SINGES

Un bon marchand de Saint-Afrique , Par la tempête fut jeté Sur un rivage inhabité De cette mer qu'on nomme Pacifique .

Il lui restait la vie , assez faible présent Pour qui ne peut nourrir ce feu prêt à s'éteindre ;

Car notre pauvre marchand , Tout brisé de fatigue, en vain voudrait atteindre

Aux fruits de l'arbre agité par le vent , Ou chercher des Hindous la sauvage demeure.

11 n'a pour assistans que la soif et la faim.

u Allons , dit-il , puisqu'il faut que je meure , <« Ici paisiblement attendons notre fin. »

Lors il se couche , et demande à Morphée Que ses assoupissans pavots

35o FABLES.

Emoussenl le tranchaut de la fatale faux.

Déjà , par un songe échauffée , Sa tête s'égarait dans une douce erreur y Quand soudain un affreux tapage Par un brusque réveil le rend à son malheur.

Sur les arbres du voisinage , De singes pétulans tout un aréopage Tient séance. Leurs jeux, leurs sauts, leurs cris aigus

Font au loin retentir la plage.

Du triste naufragé les sens se sont émus ; Il se lève en courroux. Ainsi faisait, je pense ,

Charles-Quint, le fougueux reclus.

Alors qu'un moinillon , dans sa juste vengeance , Venait éveiller à son tour Ce vieux perturbateur du monde.

Notre hororae redressé, de l'œil faisant U ronde , Du peuple grimacier voit la bruyante cour.

Ce malin club , de la voix et du geste , Est par lui vertement tancé; Et de son bras débile un caillou mal lancé A moitié chemin... reste.

Le singe est fier, vindicatif, méchant, C'est presque un homme. Aussitôt la canaille Fait à grand bruit voler sur le marchand Des fruits de la forêt une épaisse mitraille.

M Courage ! ne m'épargnez, pas, »

Crie à ses fournisseurs d'une nouvelle espèce

Notre Gascon , qui sait avec adresse Les provoquer tout haut et les bénir tout bas. Bref, il agit si bien , qu'on lui voit faire A leurs dépens un bon repas , Quoique servi par la colère.

FABLES. 35i

La force lui revient, et bientôt l'Océan Fit débarquer sur ce rivage Un charitable banian , Qui des singes finit l'ouvrage.

Des passions d'un ennemi Le sage peut tirer parti, Ainsi qu'on voit un faiseur de gazette Construire sa maison des pierres qu'on lui jette.

FABLE XVIL

LE THERMOMÈTRE DU QUAI DE l'hORLOGE.

Au pied de cette tour que la noire Thémis

De son horloge a décorée , On voit un instrument où chaque jour gratis , Dans sa prison de verre , une liqueur pourprée , Dit au peuple badaud S*il gèle ou s'il fait chaud.

Devant cet oracle fidèle , Depuis une heure au moins , en décembre dernier ,

Un homme faisait sentinelle.

C'était un profond marguillîer Pour éclairer Paris venu de sa province, Ayant d'ailleurs , avec un corps épais , La visière assez courte et l'esprit assez mince.

Or, ce bourgeois lorgnant de près Le tube indicateur, faisait par son haleine

Monter la savante liqueur,

35a FABLES.

Tandis que près de lui Borée , en sa fureur, D'un parquet de cristal déjà couvrait la Seine. Un passant reconnaît l'observateur transi , Le tire par la manche, et lui dit: « D'un catarrhe , M Compère, vous voulez faire l'emplette ici? »

Mais le bourgeois répond : « Tarare !

« Ne me dérangez pas. . . . le temps s'est adouci « Déjà.... de trois degrés.... par ma persévérance.... « C'est un miracle. ... chut!... tout bas je vous le dis... a Le bois est cher , je soulage la France . . . « Un marguillier se doit à son pays. »

L'autre, en courant, laissa cette pécore Qui soufEe et se morfond encore.

Vous riez de ce sot ; moi , j'en connais plus d'un Qu'on n'a point conspué pour semblable méprise.

Dans les hauts rangs ce travers est commun.

Aux effets passagers de sa propre sottise

Un fat croyant par vanité , Prend le signe souvent pour la réalité.

L'AMOUR DE SOjN PAYS (0.

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