‹ Œuvres de P. e. LemonteyChapitre 10 sur 18 · N° VI · texte numérisé non relu

N° VI

SUR LES BATIMENS DE LOUIS XIV (i).

Rien , jusqu'à lui , n'a jamais approché du nombre et de la magnificence deses équipages de chasse et de toutes ses sortes d'autres équipages. Sesbâtimens, qui les pourrait n ombrer? En même temps , qui n'en déplorera pas Porgueil , le caprice, le mauvais goût? Il abandonna Saint-Germain , et ne fit à Paris ni ornement , ni commodité, que le Pont-Royal, par pure nécessité, en quoi , avec son incomparable étendue, die est si inférieure à tant de villes dans toutes les parties de l'Europe.

Lorsqu'on fit la place de Vendôme, elle était carrée. M. de Louvois en vit les quatre paremens bâtis. Son dessein était d'y placer la Bibliothèque du Roi, les médailles, le balancier, toutes les Académies, et le grand Conseil qui tient ses séances encore dans une maison qu'il loue. Le premier soin du roi , le jour de la mort de Louvois, fut d'arrêter ce travail, et de donner ses ordres pour faire couper à pans les angles

de la place, en la diminuant d'autant, de n'y placer

(i) Extrait des Mémoires complets et authentiques de Saint—Simon. Sauteiet et comp., éditeurs.

rien de ce qui y était destiné , et de n'y faire que des maisons , ainsi qu'on la voit.

Saint-Germain , lieu unique pour rassembler les merveilles de la vue , l'immense plain - pied d'une forêt toute joignante , unique encore par la beauté de ses arbres , de son terrain, de sa situation , l'avantage et la facilité des eaux de source sur cette élévation , les agrémens admirables des jardins , des hauteurs et des terrasses, qui, les unes sur les autres, se pouvaient si aisément conduire dans toute l'étendue qu'on aurait voulu, les charmes et les commodités de la Seine, enfin, une ville toute faite et que sa position entretenait par elle-même, il l'abandonna pour Versailles , le plus triste et le plus ingrat de tous les lieux, sans vue, sans bois, sans eau, sans terres, parce que tout y est sable mouvant ou marécage, sans air, et par conséquent malsain.

Il se plut à tyranniser la nature, à la dompter à force d'art et de trésors. Il y bâtit tout l'un après l'autre , sans dessin général; le beau et le vilain furent cousus ensemble , le vaste et l'étranglé. Son appartement et celui de la reine y ont les dernières incommodités, avec les vues des cabinets et de tout ce qui est derrière les plus obscures , les- plus enfermées , les plus puantes. Les jardins dont la magnificence étonne , mais dont le plus, léger usage rebute , sont d'aussi mauvais goût. On n'y est conduit dans la fraîcheur de l'ombre que par une vaste zone torride , au bout de laquelle il n'y a v. 18

plus, du quoi que ce soit , qu'à monter et à descendre; et avec la colline qui est fort courte se terminent les jardins. La recoupe y brûle les pieds; mais sans cette recoupe on y enfoncerait ici* dans les sables , et là dans la plus noire faûge. La violence qui y a été faite partout à la nature repousse et dégoûte malgré soi. L'abondance des eaux forcées et ramassées de toutes parts les rend vertes, épaisses, bourbeuses; elles répandent une humidité malsaine et sensible , une odeur qui l'est encore plus. Leurs effets , qu'il faut pourtant beaucoup ménager, sont incomparables; mais de ce tout, il résulte qu'on admire et qu'on foit. Du côté de la cour, l'étranglé suffoque, et ces vastes ailes s'enfuient sans tenir à rien. Dû côté des jardins, on jouit de la beauté du tout ensemble, mais on croit voir un palais qui a été brûlé , où le dernier étage et les toits manquent encore. La chapelle qui l'écrase, parce que Mànsart voulait engager le roi à élever le tout d'un étage, a de partout la triste représentation d'un immense catafalque. La main-d'œuvre y est exquise en tous genres , l'ordonnance nulle; tout y a été fait pour la. tribune, parce que le roi n'allait guère en bas, et celles des côtés sont inaccessibles, par Tunique défilé qui conduit à chacune. On me finirait point sur les défauts monstrueux d'un palais si immense, et si immensément cher, avec ses accompagnemens qui le sont encore davantage.

Orangerie, potagers, chenils, grandes et petites

écuries pareilles, commun prodigieux; enfin une ville entière là où il n'y avait qu'un très-misérable cabaret, un moulin à vent, et ce petit château de cartes que Louis XIII y avait fait pour n'y plias coucher sur la paille, qui n'était que la contenance étroite et basse autour de la cour de marbre , qui en faisait la cour, et dont le bâtiment du fond n'avait que deux courtes et petites ailes. Mon père l'a vu et y a couché maintes fois. Encore ce Versailles de Louis XIV , ce chefd'œuvre si ruineux et de si mauvais goût, et où les changemens entiers des bassins et des bosquets ont enterré tant dW qui ne peut paraître, n'a-t-il pu être achevé.

Parmi tant de salons entassés l'un sur l'autre, il n'y a ni salle de comédie, ni salle de banquet, ni de bal ; et devant et derrière il reste beaucoup à faire. Les parcs et les avenues , tous en plants, ne peuvent venir. Du gibier, il jaut y en jeter sans cesse; des rigoles de. quatre et cinq lieues de cours , elles sont sans nombre, ainsi que les murailles qui, par leur immense contour, enferment comme une petite province le plus triste et le plus vilain pays du monde.

Trianon , dans ce même parc, et à la porte de Versailles , d'abord maison de porcelaine à aller faire des collations, agrandie après pour y pouvoir coucher, enfin palais de marbre , de jaspe et de porphyre avec des jardins délicieux; la ménagerie vis-à-vis, de l'autre coté de la croisée du canal de Versailles , toute de riens

a 7 6 PIÈCES JUSTIFICATIVES.

exquis, et garnie de toute sorte d'espèces de bêtes à deux et à quatre pieds les plus rares ; enfin Clagny, bâti pour madame de Montespan en son propre , passé au duc du Maine , au bout de Versailles , château superbe avec ses eaux, ses jardins , son parc; des aqueducs dignes des Romains de tous les côtés : l'Asie ni l'antiquité n'offrent rien de si vaste, de si multiplié, de si travaillé , de si superbe , de si rempli de monumens les plus rares de tous les siècles, en marbres les plus exquis de toutes les sortes , en bronzes , en peintures , en sculptures , ni de si achevé.

Mais l'eau manquait quoi qu'on* pût faire, et ces merveilles de l'art en fontaines tarissaient , comme elles font encore à tous momens, malgré la prévoyance de ces mers de réservoirs qui avaient coûté tant de millions à établir et à conduire sur le sable mouvant et sur la fange. Qui l'aurait cru? ce défaut devint la ruine de l'infanterie. Madame de

Maintenon régnait M. de Louvois alors

était bien avec elle; on jouissait de la paix. Il imagina de détourner la rivière d'Eure , entre Chartres et Maintenon, et de Ja faire venir tout entière à Versailles. Qui pourra dire l'or et les hommes que la tentative obstinée en coûta pendant plusieurs années , jusque-là qu'il fut défendu , sous les plus grandes peines , dans le camp qu'on y avait établi, et qu'on y tint très-long-temps, d'y parler des malades , surtout des morts , que le rude travail et plus encore l'exIia-

laison de tant de terres remuées tuaient? Combien d'autres furent des années à se rétablir de cette contagion! combien n'en ont pu reprendre leur santé pendant le reste de leur vie! Et toutefois non-seulement les officiers particuliers , mais les colonels , les brigadiers , et ce qu'on y employa d'officiers-généraux, n'avaient pas, quels qu'ils fussent, la liberté de s'en absenter un quart d'heure, ni de manquer eux-mêmes un quart d'heure de service sur les travaux. La guerre enfin les interrompit en 1688, sans qu'ils aient été repris depuis ; il n'en est resté que d'informes monumens qui éterniseront cette cruelle folie.

A la fin, le roi , lassé du beau et de la foule, se persuada qu'il voulait quelquefois du petit et de la solitude. Il chercha autour de Versailles de quoi satisfaire ce nouveau goût. Il visita plusieurs endroits, il parcourut les coteaux qui découvrent Saint-Germain et cette vaste plaine qui est au bas, où la Seine serpente et arrose tant de gros lieux et de richesses en quittant Paris. On le pressa de s'arrêter à Lucienne , où Cavoye eut depuis une maison dont la vue est enchantée ; mais il répondit que cette heureuse situation le ruinerait y et que comme il voulait un rien , il voulait aussi une situation qui ne lui permît pas de songer à y rien faire.

Il trouva derrière Lucienne un vallon étroit , profond , à bords escarpés , inaccessible par ses marécages , sans aucune vue , enfermé de collines de toutes

parts, extrêmement à F étroit, avec un méchant village sur le penchant d'une de ces collines, qui s'appelait Marly. Cette clôture sans vue, ni moyen d'en avoir, fit tout son mérite. L'étroit du vallon où on ne se pouvait étendre y en ajouta beaucoup. 11 crut choisir un ministre , un favori , un général d'armée. Ce fut un grand travail que de dessécher ce cloaque de tous les environs qui y jetaient toutes leurs voiries , et d'y rapporter des terres.

Ce n'était que pour y coucher trois nuits du mer* credi att samedi, deux ou ttois fois l'année, avec une douzaine au plus de courtisans en charges les plus indispensables.

Peu à peu l'ermitage fut augmenté, d'àccroissemens en accroissemens les collines taillées pour faire place et y bâtir, et celle du bout largement emportée pour donner au moins une échappée de vue fort imparfaite. Enfin, en bâtitnens, en jardins, en eaux, en aqueducs , en ce qui est si connu et si curieux sous le nom de machine de Marly, en parc, en forêt ornée et renfermée, en statues, en meubles précieux, M$rly est devenu ce qu'oh le voit encore , tout dépouillé qu'il est depuis la mort du roi. En forêts toutes venues , et touffues qu'on y a apportées en grands arbres de Compiègne, et de bien plus loin sans cesse, dont plus des trois quarts mouraient, et qu'on remplaçait aussitôt ; en vastes espaces de bois épais et d'allées obscures, subitement changées en immenses pièces

d'eau où on se promenait en gondoles, puis remises en forêts à n'y pas voir le jour dès le moment qu'on les plantait (je veux parler de c#que j'ai vu en six semaines); en bassins changés cent fois; en cascades de même à figures successives et toutes différentes; en séjours de carpes', ornés de dorures et de peintures les plus exquises, à peine achevées, rechangées et rétablies autrement par les mêmes maîtres , et cela une infinité de fois ; en y ajoutant cette prodigieuse machine dont on vient de parler avec ses immenses aqueducs , ses conduits et ses réservoirs monstrueux , uniquement consacrés à Marly sans plus porter d'eau à Versailles ; c'est peu de dire que Versailles tel qu'on l'a vu n'a pas coûté Marly.

Que si on y ajoute les' dépenses de ces continuels voyages ., qui devinrent enfin au moins égaux aux séjours de Versailles , souvent presque aussi nombreux , quand, tout à la fin de la vie du roi , ce lieu devint le séjour le plus ordinaire, on ne dira point trop sur Marly seul en comptant par milliards.

Telle fut la fortune d'un repaire de serpens et de charognes, de crapauds et de grenouilles, uniquement choisi pour n'y pouvoir dépenser. Tel fut le mauvais goût du roi en toutes choses , et ce plaisir superbe de forcer la nature, que ni la guerre la plus, pesante, ni la dévotion ne put émousser.

ET

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