V. ll
Dans cette atmosphère indolente , chargée de langueur et de parfums, respirer est une volupté, vivre est presque un rêve, et le travail est sans attrait, parce que le repos est sans ennui. On dirait qu'à ces latitudes pacifiques, une égale immobilité assoupit les élémens et les nations; il n'y faut rien moins que des ouragans pour troubler le ciel, et des passions terribles pour remuer l'homme.
De tous les faits confiés par l'agile Renommée à la mémoire du peuple, les seuls qui surnagent, ou frappaient l'esprit par leur singularité , ou intéressaient le cœur par quelque sentiment naturel: à ce titre, M. de Saint-Pierre put recueillir, dans les entretiens des colons de l'Ile-de-France, les deux circonstances dont il me reste à parler, et qui revêtirent* sous sa plume des formes impérissables. On lit dans la déposition du matelot Janvrin , qu'au moment terrible où le vaisseau échoué allait s'engloutir, « Mademoiselle Maillet était sur
et Virginie sont représeo tés comme une terre de cjclopes noircie par le feu , dans le J^ojrage de V Ile-de-France , qu'il avait antérieurement publié et où quelques lignes seulement font soupçonner son talent. Un esprit chagrin et une humeur difficile lui montraient les objets présens sous un jour défavorable. Cette aigreur s'adoucit dans sa vieillesse, lorsque sa fortune, sa renommée, et son bonheur domestique, furent mieux assurés.
« le gaillard d'arrière avec M. de Péramont, qui
« ne Tabandonnait pas. » Cette indication n'apprend rien ; mais il ajoute aussitôt : a Mademoi- « selle Caillou était sur le gaillard d'avant avec <r MM. f^ïllarmois , Gresle, Guiné et Longcliamps a de Montendre , qui descendit le long du bord « pour se jeter à la mer, et remonta presque aussi- « tôt pour déterminer mademoiselle Caillou à se « sauver.» Que de faits, que d'affections se trouvent dans ce peu de mots, si simples , si négligés ! Ce jeune homme qui descend sur les flots pour montrer à une femme le seul moyen de salut qui leur reste, qui remonte pour vaincre sa timidité, et qui , ne pouvant y réussir, abjure sa propre vie, et vient mourir près d'elle,. n'est-il pas tendre, délicat , héroïque? La femme de Pœtus , se'perçant d'un poignard en présence de son mari , pour le décider à un sacrifice nécessaire, n'offre pas un dévouement plus sublime. Est-ce l'amitié , l'amour on la seule générosité qui ont inspiré M. Long* champs de Montendre ? Que vous importe ? Les antécédens d'une si belle action sont inconnus, mais faciles à supposer, et nulle imagination ne peut rester froide ou stérile à la vue d'un pareil résultat. On ne sait, il est vrai, de mademoiselle Caillou que son nom (1), et l'on ignore sa patrie,
(i) M. de Saint-Pierre raconte, dans sa préface, qu'ayant
sa famille , ses mœurs, ses projets. Était-elle jeune ou âgée, belle ou non, intéressante ou vulgaire? Questions oiseuses ! Est-ce que la femme pour qui le jeune enseigne du Saint-Géran a voulu mourir peut jamais être indifférente ? Tout ce que les témoins en* auraient dit eût été un obstacle et un larcin au génie de son peintre. Le vrai , quel qu'il fût, aurait terni l'idéal. Contentons-nous de savoir aujourd'hui quel a été le type historique des deux personnages de Paul et Virginie de M. de Saint- Pierre; car ils sont bien à lui, et ceux du Saint- Géran n'ont pu les valoir.
On doit à l'autre circonstance du naufrage le grand effet qu'a toujours produit la catastrophe du roman. Quiconque a lu la mort de Virginie n'a pu l'oublier. Cette jeune fille , debout sur la poupe fracassée du navire, rejetant le secours du matelot prosterné à ses pieds, et périssant pour ne
rencontré madame de B ** au Jardin du Roi , elle lui apprit que la Virginie qui avait fait naufrage sur le Saint-Géran était sa parente. Je me souviens que dans le temps je demandai à madame de B ** quelque éclaircissement sur ce point , et qu'elle ne put m'en donner aucun. Elle ne savait pas même le nom de sa prétendue parente. Je reconnus facilement que sa confidence avait été une gaieté de créole , et que M. de Saint-Pierre avait pris trop à la lettre la plaisanterie obligeante d'une jolie femme, qui avait voulu l'intéresser et y avait réussi.
pas blesser la pudeur, est une image que rien n'efface , dont le cœur se refuse à discuter la vraisemblance (1), et qui porte à l'ame ce qu'il y a peutêtre de plus exquis dans la sensibilité , la douleur mêlée d'admiration. L'instinct de la pudeur , ce mouvement involontaire de la dignité humaine , si vague, si élevé , si impénétrable aux définitions, entoure sa victime d'une sorte de pureté céleste qui convertit sa mort en apothéose. M. de Saint-Pierre a montré une grande connaissance de
(1) Virginie sacrifiant sa vie à sa pudeur n'est point hors de la vraisemblance ; mais j'ai de violens scrupules sur la proposition du matelot. Qu'on engage un officier de marine, qui sait nager , à déposer des vêtemens dont la coupe doit prodigieusement le gêner, ce conseil est sage et naturel; mais il en est tout autrement d'une femme, dont le costume, loin d'être une gêne , est- propre à la soutenir sur l'eau , et en a ainsi sauvé plus d'une. On sait d'ailleurs combien, sous les feux de la ligne , cet habillement a de légèreté. Enfin, dans la position donnée , au lieu d'ôter ses vêtemens à Virginie , le matelot aurait dû les lui faire reprendre , si elle les eût déjà quittés, parce que le vêtement d'une femme est surtout nécessaire au nageur qui veut la sauver, pour la saisir, la soutenir sur l'eau, la ressaisir quand elle lui échappe, et définitivement la conduire à terre. Je ne pense donc pas que, sous, le rapport delà vraisemblance, cette invention de M. de Saint- Pierre puisse supporter la critique. Mais la situation est trop entraînante et la jouissance trop vive pour que le lecteur s'avise d'en raisonner les causes; son profit est d'être trompé.
son art , en écartant de ce sentiment délicat la pensée du devoir religieux , qui eût rendu le sacrifice moins extraordinaire. On sentira encore mieux l'habileté de l'écrivain en connaissant l'élément sur lequel il a travaillé.
Il faut bien le dire; M. de Saint-Pierre a été généreux pour un sexe aux dépens de l'autre , et la résolution exaltée de Virginie a été dérobée par lui à M. Delamare; à ce pauvre capitaine, qui fut si faible pour commander, et si courageux pour mourir. Écoutons le témoignage de Edme Caret , son patron de chaloupe. Après avoir disposé la planche où devait se placer le capitaine , et y avoir ajusté les appendices nécessaires pour la traîner lui-même à la nage , Edme Caret lui dit : « Monsieur, quittez vos vétemens (1) , vous vous « sauverez plus aisément. M. Delamare ne voulut «jamais y consentir, disant qu'il ne conviendrait « pas à la décence de son état d'arriver à terre tout « nu , et qu'il avait des papiers dans sa poche qu'il « ne devait pas quitter. » On ne saurait affirmer jusqu'à quel point cette résolution , dans laquelle il persista, lui devint funeste; car il se noya dans le trajet, malgré l'admirable dévouement de son patron de chaloupe. Assez d'autres jugeront peu
(i) Il y a dans le texte : Quittez votre veste et votre culotte.
raisonnable cette délicatesse d'un marin. Pour moi, je n'ai pas la force de blâmer une opinion qui appartient à un sentiment noble, et fut consacrée par la mort d'un vieillard estimable et bon , tel qu'on doit se figurer le capitaine du Saint-Géran,. sur le rapport des gens de son équipage. Quoi qu'il en soit , M. de Saint-Pierre tira de cet incident bizarre la plus forte et la plus neuve des situations de sa pastorale ; et , en substituant l'enthousiasme d'une jeune vierge à la susceptibilité d'un homme de mer, il rendit sa fiction moralement plus vraie que la vérité elle-même. Voilà comme un esprit supérieur fait passer les choses du monde réel dans le domaine de l'imagination , et devient créateur autant que la faculté en a été donnée à l'homme.
L'étude à laquelle je viens de me livrer peut être regarflée comme un essai de critiqufe expérimentale sur l'emploi des faits dans la littérature. Un vaisseau marchand périt , et des matelots racontent leur naufrage ; eh bien ! d'un événement si commun, et d'une narration si grossière, un écrivain éloquent a tiré son meilleur ouvrage , et j'en ai tiré après lui des traits originaux qui attendent une autre main pour les mettre en œuvre. Il est probable qu'un troisième, en visitant la même source, pourrait faire un usage différent des matériaux empruntés par M. de Saint-Pierre,
et ajouter au nombre de ceux que j'ai aperçus. Cette fécondité d'une cause aussi peu notable prouve combien il s'en faut que le sol du Parnasse soit épuisé. L'invention et l'originalité ne semblent rares que parce qu'on les cherche où elles ne sont pas. L'écrivain jaloux de les conquérir opérera comme l'ingénieur des mines , qui ne découvre pas ses trésors sous les riches cultures , mais dans les lieux rudes et sauvages , et , sans être rebuté par l'apparence , sépare l'or des viles irîatières qui le déguisent. Ces peuplades d'auteurs , occupées sans relâche à reproduire des livres par des livres, croient enrichir la littérature; mais elles créent seulement un art mécanique de plus. J'approuve le culte des modèles , et j'en conçois l'idolâtrie. Il est nécessaire de les étudier beaucoup pour allumer son génie et diriger son goût ; mais les imiter serait déjà les abandonner, car eux n'ont imité personne.
DE