‹ Œuvres de P. e. LemonteyChapitre 15 sur 18 · CONSIDEREE · texte numérisé non relu

CONSIDEREE

DANS LE STYLE, LES LANGUES ET LA PANTpMIME.

La précision , qui consiste à bannir du discours tout le superflu , et à n'y rien omettre du nécessaire , est une économie qu'on loue ordinairement plus qu'on ne la pratique. Quelques rhéteurs l'ont même passée sous silence; car elle doit avoir peu de crédit dans les écoles , où la profession du maître repose en grande partie sur le débit des ornemens , et où des prix d'amplification attendaient naguère les plus verbeux des élèves. Il faut la distinguer d'une de ses branches , qu'on appelle la concision , et qui s'attache à l'épargne des mots et au resserrement de la phrase plutôt qu'à la mesure rigoureuse de l'expression avec la pensée. La concision prête indifféremment son secours à la fausseté comme à la vérité , tandis que la précision ne se conçoit pas sans justesse et san^clarté; la concision peut n'être aussi qu'une affectation de l'esprit , au lieu que la précision se forme surtout de la vigueur combinée du jugement et du caractère.

Elle est dans l'homme l'attribut de la force et de

la raison ; dans l'ordre social , le langage de la loi qui prescrit et du pouvoir qui commande; dans les sciences , le but et la perfection des méthodes et des nomenclatures.

H est des esprits fermes , tranchans et austères, dont la pensée se presse, s'épure, et s'échappe naturellement, comme le métal du laminoir, sous la forme la plus Compacte. L'antiquité a même eu un peuple moulé dans des institutions si fortes, que cet attribut de quelques hommes singuliers était devenu sa nature commune. Le mot de laconisme a conservé le souvenir du langage bref et poignant des Spartiates (i). La nation moderne qui excelle dans l'art de converser, y doit sa supériorité au secret qu'elle possède de tout abréger, et de semer le plus d'idées dans un moindre espace. La haine des répétitions et des longs discoureurs y fait , comme à Sparte , la police des entretiens. Qu'on ne s'étonne pas trop de voir les Lacédémoniens et les Français arriver au même but; car si l'effet est semblable , les causes sont différentes.

Notre esprit vif et impatient , et notre langue

(i) Il est juste de dire que le laconisme tenait aussi à l'esprit dominateur de la nation. On remarqua fort bien le changement qui s'y fit après la bataille de Leuctrès. Épaminondas ne se vanta pas sans raison d'avoir allongé la phrase lacédemonieutie.

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privée d'inversions obligent dans nos cercles l'interlocuteur à être précis. Comme en effet la construction directe de la phrase en découvre le sens dès les premiers mots , et que la promptitude de l'intelligence française le saisit aussi vite , et brûle de s'en attribuer l'honneur, on se voit contraint de donner au dialogue la prestesse de la pensée , sous peine d'être interrompu par les uns , et fastidieux pour tous. Cette observation se" vérifie en sens contraire dans la langue usitée sur les deux • bords du Rhin , où une seule circonstance grammaticale rend très à propos la patience de celui qui écoute égale à la lenteur de celui qui parle. Il suffit que la particule négative soit placée par ) usage à la fin de la phrase allemande pour opérer ce prodige. L'auditeur le plus emporté souffre avec flegme le développement de toute une période; car il ne peut savoir qu'après en avoir pesé le dernier mot , si elle est une affirmation ou une négation, c'est-à-dire un axiome ou un paradoxe, un madrigal ou une injure. J'ignore si le naturel des Allemands a produit les suspensions habituelles qui distinguent leur langue , ou si au contraire cette singularité de leur grammaire a influé sur l'esprit germanique; mais je sais bien que si les Français étaient soumis tout à coup à un pareil frein, ils ne tarderaient pas à changer ou de syntaxe ou de caractère.

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La précision , étrangère aux protestations de l'amour, aux conûdences de l'amitié , à la liberté du style épistolaire , et aux ténèbres de la diplomatie, rencontre des obstacles légitimes dans l'éloquence , dans la poésie, dans l'art dramatique. Toutes les fois qu'on parle simultanément à plusieurs hommes , il faut se proportionner à l'attention des plus frivoles, à l'intelligence des plus simples , à la paresse des plus lents. Toutes les fois qu'il s'agit de convaincre des esprits divers , quelle variété de tons et d'images , quelles attaques redoublées ne sont-elles pas nécessaires contre des dispositions dont la malveillance connaît plusieurs degrés , contre des préjugés dont les racines ne sont pas les mêmes ! Ainsi la chaire sacrée , la tribune politique, essaient des routes différentes , et tour à tour s'arment de véhémence, d'onction, d'autorités , d'imagination et d'argumens. De son côté , la poésie , plus amante des digressions, se nourrit de luxe et d'éclat , étale ses richesses et ses jeux , et comme la musique , dont elle est sœur, répand sa mélodie dans le retour d'harmonieuses périodes. La muse dramatique explique tout sous peine d'être obscure , produit l'illusion et la sympathie par le nombre et l'exactitude des détails, et déploie la langue fougueuse et abondante des passions. Les combats du barreau sont encore moins favorables à la précision , à la précision si

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chère aux juges, mais si odieuse aux plaideurs, et qui de toutes les qualités de l'avocat est la plus mal récompensée.

Cependant la précision est une alliée si heureuse de la raison humaine, qu'il n'est pas rare de la voir pénétrer dans les genres qui lui semblent le plus opposés. La poésie l'accueille dans l'épigramme, la satire et les préceptes didactiques. Elle a frappé d'admirables maximes sous le coin de Corneille . et dérobé de piquans proverbes à la muse prolixe de Gresset. La grâce même a sa précision , la mélancolie intéresse surtout par son silence , et la plus incertaine des beautés littéraires , la négli» gence , cesse de plaire , si elle est prolongée. Peuton oublier que la philosophie dont l'enseignement se piqua le plus de précision, fut ce Portique célèbre , qui érigea en devoirs l'activité de l'ame et l'amour des hommes, donna Marc-Aurèle au trône , et mit au sein de la sagesse un cœur pour la pitié, et de l'héroïsme pour la vertu? Au théâtre, la logique si expansive des passions sent à la fin le besoin de se resserrer, comme un fleuve à l'approche des cataractes, et signale volontiers ses derniers éclats par ces vives saillies , et ces traits simples et sublimes que trouva le génie de Racine. Lart oratoire lui-même ne semble prodiguer de somptueux développemens que pour préparer à ses harangues un résumé plus pressant , et finir

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comme Démosthène ce qu'il a commencé comme Isocrate. Autant H craignait dans sa marche l'aridité de la précision, autant il en invoque l'énergie en approchant du but. Semblable à l'athlète qui ramasse son corps et ses muscles afin de terminer la lutte par un coup décisif, l'orateur, prêt à quitter la parole , saisit la hache de Phodion * ou agite le - dilemme aux deux tranchans; il sait que les traits aigus laisseront seuls une trace durable, et veut, pour dompter les esprits, que sa phrase soit courte coitame Pépée romaine qui subjugua le monde (i). Je ne connais dans Faction de la parole que deux modes absolument incompatibles avec la précision ; l'un est le dessein de tromper ou l'empirisme ; et l'autre , l'improvisation proprement dite. A moins que le charlatanisme ne couvre ses fausses sciences des ambiguïtés d'une langue morte , il doit se replier en mille détours pour lasser l'attention, éblouir la faiblesse, et surprendre la crédulité. Quelquefois, il est vrai, un fourbe plus effronté imposte aux hommes par le laconisme des apophthegmes ; mais remarquez bien qu'alors son langage procède à k manière des oracles , et que loin d'être précis , il se fait obscur. On rencontre , sous l'enseigne de l'empirisme , la polé-

(i) L'Aréopage, qui se défiait tant de l'éloquence, n'avait pas manqué d'interdire aux orateurs ces résumés nerveux et entraînans, désignés par le nom de péroraisons.

rnique en tous genres qui exagère nécessairement la vérité , quand elle ne la trahit pas, et l'esprit de secte , qui ne se pique pas de plus d'impartialité. Tous deux sont ennemis naturels 'de la précision , et cette remarque critique n'a pas échappé à la bonne foi littéraire de l'auteur de la Henriade. « La a profusion des mots , dit-il , est le grand vice du « style de tous nos philosophes et anti-philosophes « modernes ( i ). » Je suis bien tenté de ranger à leur suite une classe de novateurs en littérature , qui professe un égal attachement pour la diffusion ; je veux parler des créateurs de la prose poétique. Ce genre , qui jusque dans ses chefs-d'œuvre conserve un air dé parodie, a singulièrement troublé et appauvri une langue où, comme dans la nôtre, les limites de la prose et de la poésie sont d'une extrême délicatesse. Des sentimens vagues, quoique affectés , des pensées fausses en termes impropres, et d'éternelles descriptions d'un coloris outré , n'offrent-ils pas des élémens irréconciliables avec toute idée de justesse , de naturel et de vérité ? Ronsard fut plus excusable , puisqu'il n'altérait encore qu'un idiome rude et incomplet. J'épargne d'autres reproches à une aberration où le ridicule des imitateurs a suffisamment puni le talent égaré des premiers modèles.

( i ) Dictionnaire Philosophique , au mot Style.

L'improvisation , arrivée par l'habitude au point où elle mérite spécialement ce nom , est une faculté précieuse ou uq abus importun. Qu'après une méditation sérieuse, l'orateur ému par la passion , ou le professeur riche de longues études, l'emploient dans une mesure convenable , je partage avec ivresse leur inspiration. Mais si , à mon commandement , la statue de l'improvisateur module des sons sur la matière que je lui prescris , je n'accorde à cette magie que mon étonnement.

L'artifice de l'enchanteur consiste à gagner, par le jet mécanique de paroles surabondantes , assez de loisir pour penser vite > et réfléchir en courant. Ce luxe de mots , qui est le travail d'un rhéteur de cabinet, est au contraire pour l'improvisateur, quel qu'il soit, un secours et un repos pendant sa fièvre spontanée. C'est assez .dire que dans sa bouche la précision offrirait une sorte de contresens, ou plutôt qu'elle exigerait un effort supérieur à la puissance de l'organisation humaine (i).

(i) Remarquons, à l'appui de cette proposition , .que le pajs de l'Europe où l'on sait le mieux composer un livre , c'est-àdire où l'on écrit communément avec le plus de méthode et de précision , est celui où le besoin et l'habitude de l'improvisation sont le plus rares; tandis que l'Angleterre, si fertile en productions diffuses, offre des milliers d'assemblées , d'associations , de repas même , qui sont autant de théâtres de continuelles et brillantes improvisations.

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Si jamais cet art devenait une profession , ce serait probablement sous les auspices d'une langue obséquieuse et sonore, difficilement concise, et souple avec mollesse , et au sein d'un peuple dont l'esprit aurait pour signalement l'étendue et la mobilité.

La précision , ainsi modifiée par le caractère des hommes et la nature des compositions, mérite aussi d'être observée dans ses rapports avec la progression des langues. Peu de besoins et peu d'idées réduisent l'enfance des peuples au plus simple langage. Si par hasard quelque nuance plus délicate pénètre dans leur esprit, ils ne peuvent en donner, par de pénibles périphrases, qu'une notion imparfaite ; et s'ils sont frappés d'un grand spectacle, ils ne sauront l'exprimer que par une image commune; ils confient leur expérience à quelques adages grossiers , et leurs souvenirs à des signes mal ébauchés sur la pierre ou le métal. Le doute est permis sur les prétendues beautés que le caprice des modernes se plaît à découvrir dans des expressions , et des harangues de sauvages ou de peuplades barbares; car ces juges blasés appellent sublime ce qui est nu , de même que, sous le nom de pittoresques, ils ont vaftté plus d'une fois les difformités du monde physique. N'accordons pas si facilement les honneurs de la précision à la disette des idées, et aux difficultés de l'écriture v. a5

lapidaire. La pauvreté du langage n'est pas plus de la précision que ta famine n'est de la tempérance (1).

Le même principe qui a fait commencer par la poésie la littérature des peuples, a voulu que dans la prose le style précis et coupé fût précédé par le style périodique. Cette loi des nations gouverne

(i) On peut même dire qtue les langues antérieures à l'état de civilisation manquant des moyens de devenir précises. Rien n'est, à cet égard, plus singulier que le procédé de quelques peuplades indigènes <fc l'Amérique. Mues par le désir de la précision, qui est une loi générale de la nature, elles ne savent prendre qu'une fausse route qui les en éloigne. Au lieu d'énoncer leur pensée par les mots successifs d'une phrase , elles affectent de cumuler une phrase dans un seul mot. Le verbe est ordinairement la matrice de cet agrégat. Chaque nuance de personnes , d'âge , de sexe , de nombre , de temps, de lieu, de circonstance y de modification, etc. , y est fondue par autant d'additions. Le mot ainsi composé arrive à cette étendue si prodigieuse qu'il ne faut rien moins que la patience et l'oisiveté dés hâtions sauvages pour le retenir, etleurforce gutturale pour le faire entendre. Mais dans ces logogfiphes si compliqués, oe qui doit surtout intéresser les philosophes qui se sont institués parmi nous les arpenteurs jurés de l'entendement humain, c'est de voir comment de pauvres sauvages imaginent des distinctions et des finesses dont ne s'étaient pas avisés les peuples anciens et modernes les plus Spirituels, et comment leur industrie grammaticale surpasse en subtilité les sfcôl astiques du moyen âge et les funestes théologiens du bas empire.

aussi les individus ; la vagabonde imagination est le propre de la jeunesse, comme la judicieuse précision Fest de la virilité; et Ton sait combien les novices en l'art d'écrire ont coutume de se perdre en des phrases interminables. Bacon avait déjà remarqué avec sa pénétration ordinaire que les modernes abrègent tout par le moyen des articles et des verbes auxiliaites , tandis que les langues anciennes ne finissent pas, tant elles ont de terminaisons et d'inflexions. La marche des temps qui donna aux Grecs Hérodote avant Thucydide, Platon avant Aristote , et aux Romains Cicéron et Tite-live avant Sénèque et Tacite*, s'est reproduite ailleurs dans un ordre pareil ; et parmi nous , Balzac et Pélisson , d'Aguesseau et Fléchier, avaient déployé leurs phrases symétriques, lorsque Voltaire, Montesquieu et Duel os prêtèrent à la langue une allure plus rapide. Il est assez ordinaire de i-egarder, dans les écoles , l'abandon de la période cicéronienne comme un défaut de l'écrivain et un sigae de la décadence littéraire du siècle. L'espèce de culte qu'on porta dès la renaissance des lettres aux œuvres de l'orateur romain , presque toutes sauvées du naufrage de l'antiquité, a donné à cette opinion la force d'un préjugé. Déjà de son temps, saint Jérôme racontait qu'il fut, pendant la nuit, fustigé par dëâ anges, en punition de ce qu'il avait imité cette élocution trop hfcHe pour un pauvYe

moine. Sans nous rendre partie dans ce procès éternel entre les rhéteurs et les philosophes, remarquons seulement que le style a dû se resserrer de lui - même par le progrès de la vérité , et par l'accroissement de la langue.

Dans toute civilisation , le seul mouvement de l'esprit humain suffît pour augmenter graduellement le nombre des vérités convenues. Ce qui était obscur s'éclaircit ; ce qui était douteux se vérifie; et une foule de problèmes se change en théorèmes. Ainsi d'innombrables résultats s'introduisent dans la langue soit écrite , soit parlée , comme des formules arrêtées , dont l'essence est de tendre toujours à s'abréger ; car on n'ignore pas que dans les formules , même dans celles qui se forment de signes algébriques, la précision prend Je nom d'élégance. Ne soyons donc point surpris que telle proposition qui coûtait à Cicéron plusieurs périodes, se retrouve intégralement dans quelques mots de Sénèque. Le premier commençait l'éducation philosophique des Romains avec les lumières empruntées des Grecs , et le second l'achevait avec les notions que Rome avait acquises. La contraction si remarquée dans le style de ce dernier, effet nécessaire. des choses et du temps, ne doit être imputée ni en bien ni en mal au précepteur de Néron , dont la tête n'était point d'ailleurs naturellement précise, et qui se plaisait ,

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comme Ta fait depuis Massillon , à multiplier les formes de la même idée, avec la différence que c'est une abondance utile dans les communications d'un orateur, et un abus de l'esprit dans les méditations d'un philosophe.

Si on applique le parallèle entre Cicéron et Sénèque aux époques de notre littérature, on reconnaîtra aussi qu'une simple incise, sous la plume de Fontenelle, de Montesquieu, de Voltaire, et du président Hénault, contient souvent la substance de longues phrases du dix-septième siècle. Pourquoi auraient-ils développé ce que tout le monde savait ? Pourquoi auraient-ils prouvé ce qui n'était plus douteux ? La précision des derniers venus était née, presqu'à leur insu, du progrès des connaissances, de l'application vulgaire des sciences exactes , de l'intelligence plus exercée des lecteurs, de la maturité plus générale de la société, ou même , si l'on veut , de sa lassitude (i); je ne nie

(i) Les révolutions du style offrent communément la succession de trois âges. Faute d'idées et de mots, on écrit d'abord peu et mal ; c'est l'âge de l'indigence. Ensuite on s'abandonne à l'exercice de toutes ses facultés, on écrit bien , beaucoup et longuement; c'est l'âge de l'abondance. Enfin , accablé sous le poids de tant de riebesses , on sent la nécessité

de les épurer et de les classer pour en jouir ; c'est l'âge de l'ordre et de la précision. Nous n'y sommes peut-être pas tout-à— fait arrivés ; mais on le désire, et on y touche. Rien

pas que chez des écrivains antérieurs , tels que Montaigne , Bossue t ? le cardinal de Retz, madame de Se vigne ? il ne se rencontre des traits d'une admirable précision , mais on sent qu'ils appartiennent à l'élan du génie, ou à la vivacité de l'esprit , s et non à la texture habituelle du style. Je ne parle pas de La Bruyère, d'ailleurs si énergique et si précis , parce que ce moraliste, s'étant affranchi de la plupart des conditions qui constituent le

ne dispose mieux à la plainte contre la prolixité que la vue de nos immenses bibliothèques. On a calculé que , sur les deux hémisphères , l'imprimerie ajoute encore , année commune, à ces montagnes d'écrits, quarante mille ouvrages

nouveaux ; et l'on accuse les presses de France , d'Angleterre et d'Allemagne d'en fournir seules la moitié. Au milieu de ces halles de livres, où l'esprit humain hésite et s'effraie comme au bord d'un abîme , qui ne ferait des vœux pour qu'on séparât enfin de ce chaos toujours croissant, la partie qui en est réellement utile ou agréable ? Eu attendant une réforme intellectuelle qui abrège les ouvrages , nous accueillons des transformations matérielles qui rendent les livres plus légers. Déjà ces volumes énormes , qui gisent au bas étage de nos bibliothèques , comme une sorte de fondation cyclopéenne, divisent leur masse incommode. Nous voyons les Chroniques de France , les Pandectes de Justinien , et le Dictionnaire de Baylc renaître avec les dimensions de l'in-8° ; il n'est pas jusqu'à Y Art de Vérifier les dates , qui , réduit au même format, n'ait rompu l'antique union des Bénédictins et des in-folio. La précision est tellement le besoin du siècle, qu'à défaut de la réalité on s'amuse de l'apparence.

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style , doit être envisagé moins comme un écrivain, que comme un excellent graveur de pensées. Mais j'aurais pu citer encore , comme de charmant modèles d'une précision toute française, certains passages des lettres et des harangues de Henri IV ; car, si je ne me trompe, entre tous ses bienfaits , le Béarnais au panache blanc , au sens droit et au coeur chaud , n'a pas apporté à notre langue un tribut à dédaigner. En général, le' goût et l'oreille avaient dû avertir nos pères que , dans une langue privée d'inversions, le style périodique était toujours menacé de paraître immobile, traînant ou monotone. Malheureusement la crainte de cet écueil jette les imprudens sur un autre. On arrive des teintes vives aux tons heurtés, et du style concis au style haché. L'ambition de s'exprimer sans relâche par des chocs de mots et par des traits .ou trop fins, ou trop multipliés, produit l'éblouissement , et fatigue autant que le labyrinthe de la période carrée.

J'ai dit comment le nombre des vérités mises en circulation tournait à l'avantage de la précision ; voyons maintenant combien le nombre des mots lui est favorable. On a déjà compris que la précision était incompatible avec une langue pauvre ; car, ou les termes y manqueront aux idées, et il faudra se taire , ou l'on tâchera de se faire entendre par des équivalens et des circonlocutions, et

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alors on sera prolixe. La véritable précision ne saurait donc se soutenir que par un dictionnaire abondant , parce l'obligation de s'exprimer en peu de mots suppose la nécessité de n'employer que les mots propres (i), et que la découverte des mots propres suppose la faculté de les choisir dans un grand nombre d'expressions proportionné à la multitude, des perceptions humaines. Cette richesse met entre les mains du génie des instrumens d'une précision presque surnaturelle. Un mot, un verbe, une simple épithète échappée sans affectation , frappe d'une lumière soudaine, ou remue une longue chaîne d'idées. Ces prodiges sont familiers sous la plume de Pascal et de Buf-

(i) Les mots n'étant que des signes , ils ne peuvent jamais rendre la sensation et la pensée que d'une manière approximative. Il ne faut donc pas prêter un sens trop rigoureux à ce qu'on entend par mots propres , au point de soutenir , comme le font quelques personnes , qu'il n'existe point de synonymes. Une telle subtilité décolorerait tout langage, et conviendrait à des automates , et non pas à des hommes. On tomberait de la nature flexible et animée , dans la précision mathématique , source d'erreurs ou radicules ou funestes, lorsqu'on l'applique aux matières qui ne sont pas de son domaine. La précision peut sans doute avoir ses excès. Il semble que le célèbre Linné en a touché les justes limites , dans la langue vive et singulière qu'il créa , en quelque sorte, pour faire la description classique des trois règnes de la nature.

fon. Les fleuves y dit l'un, sont des chemins qui marchent. Le désert africain , dit l'autre , est une terre morte écorchéepar les vents; et ailleurs , suivant les pas de La Condamine dans la solitude immense et silencieuse des Cordillières , il y montre la nature étonnée de s y entendre interroger pour la première fois. Cette précision étincelante, ces traits si profonds et si vifs , dus à l'emploi d'une seule expression, ne sont que des points; mais ils éclairent tout un horizon (i). * Après l'examen des causes qui favorisent ou contrarient la précision , il est tonps de la considérer elle-même comme une cause qui agit par sa propre puissance sur les formes du langage. Le besoin de la précision n'est autre chose que la rec-

(i) Si quelqu'un veut connaître , par un exemple sensible , en combien peu de temps agissent les causes de la précision , il peut embrasser d'un coup d'oeil les trente-cinq années qui se sont écoulées depuis que la discussion politique et parlementaire a été ouverte aux Français, et suivre les pas que leur éloquence a faits dans cette carrière nouvelle. S'il compare les premiers temps de cette époque aux derniers, il sera frappé de voir combien , dans l'intervalle , l'élocution est devenue d'un goût plus sévère, d'une trame plus serrée, d'une sève plus substantielle. Aux mouvemens étudiés , à l'éclat du style , aux théories magistrales , a succédé une diction sobre de phrases 1 et de détails, nourrie de principes et de vérités. Ce qui était alors encouragé par l'admiration , risquerait aujourd'hui de n'éveiller que l'impatience. Le

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trtude même de l'esprit humain , à laquelle nous revenons toujours à travers les écarts de l'imagination et les troubles de la sensibilité. Si vous apercevez aigc côtés d'un grand chemin des sentiers que le voyageur a tracés malgré l'obstacle des fossés et des haies, vous en concluez que la route pouvait être plus commode ou plus courte. Le même incident a lieu dans les langues. Dès qu'une idée ne peut y être exprimée qu'avec ambiguité ou périphrase , la loi irrésistible de la précision veut qu'on y pourvoie ; le peuple , comme le piéton p se jette hors de 4a voie commune , et crée le mot nécessaire. L'armée des grammairiens s'irrite, et entre aussitôt en campagne. Si le peuple triomphe, on a un mot nouveau, c'est-à-dire un moyen

prix du temps et l'attrait du positif, ont fort désabusé du luxe oratoire , et l'on sent de plus en plus , dans notre rhétorique parlementaire 9 les progrés et la leçon de l'expérience. J'éclairerais volontiers cette assertion par un parallèle de nos divers orateurs politiques, si les passions du moment souffraient qu'on traitât de pareilles matières, dans le seul intérêt de* la science. Je remarquerai seulement que dans les chambres anglaises la simplicité a fait aussi des progrès, et a banni des discours parlementaires les digressions philosophiques et l'étalage des principes généraux. Mais s'il reste encore en France ou en Angleterre des rhéteurs politiques, qu'ils aient toujours «devant les jeux ces paroles de Bacon : « Les longues harangues avancent les affaires « comme les robes traînantes aident à la course. »

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de précision ; si le pédantisme l'emporte , on a une acception nouvelle d'un mot ancien , c'est-à-dire un germe de confusion. L'alternative est inévitable. Et si , dans cette lutte, le peuple a ordinairement l'avantage , c'est qu'il emploie ingénuement la plus droite des logiques, celle du besoin. Les découvertes , les systèmes des savans et les prétentions des écrivains tendent aussi à l'accroissement arbitraire des langues. En général , la néologie a flotté jusqu'à présent au hasard , et attend la direction philosophique qui lui manque.

Ce n'est pas seulement contre la périphrase que se dirige l'action constante de la précision. Elle travaille encore, à mesure que la langue se perfectionne , à délivrer la syntaxe de ses entraves. L'ellipse, fille chérie de la précision, imprime au style la vie et le mouvement, la hardiesse et la chaleur ; et , sous la seule condition de ne jamais nuire. à la clarté, elle est pour l'esprit ce que la métaphore est pour l'imagination. Quelques tropes ne sont eux-mêmes que des ellipses, c'est-à-dire des moyens d'arriver par une voie plus vive et plus courte à la représentation de l'idée. Les puristes superstitieux, qui apportent tant de scrupules à mal écrire, regrettent amèrement leur peaiPt bagage, et se plaignent en vain qu'on leur retranche l'attirail de particules dont ils aimaient à cheviller chaque membre de leurs périodes. La

précision poursuit ses heureux larcins jusque sur les signes matériels du langage, et dévore, dans les syllabes » cette foule de consonnes inutiles et de lettres doubles qui surchargeaient, l'ancienne orthographe. Si l'on compare des livres français ou anglais imprimés de nos jours aux éditions qui en avaient été faites sous les règnes de Henri IV et d'Elisabeth, on est agréablement surpris du prodigieux dépouillement de caractères alphabétiques qui s'y est opéré au profit de la simplicité et de la clarté. En dépit d'étymologies , douteuses pour l'origine, et souvent trompeuses pour* le sens, bien des mots ont jeté bas la livrée étrangère , et n'ont plus autant outragé leur langue adoptive par une prononciation malsonnante et une orthographe insolite ( i ).

A la différence des langues anciennes, incapables, dans leur état pour ainsi dire fossile, de perdre ou d'acquérir, les langues, si justement nommées vivantes , offrent en effet le phénomène de la vie, et portent dans leur sein une fermenta-

(i) Les Italiens , qui sont épris autant que nous pour le moins de l'étude de l'antiquité, ont cependant une orthographe plus nationale , plus indépendante et moins scientifique que la nôtre. La raison de ceUe singularité est , si je ne me trompe, que les premiers régulateurs de la langue italienne furent des hommes de génie, etiteux de la langue française lurent des érudits.

tion qui, sans en rompit l'unité, en renouvelle sourdement les parties. Quoique cette agitation vitale ait plusieurs causes , on peut assurer que la précision en est la principale. Vous avez déjà vu * en parcourant l'échelle du langage, comment elle resserre le style par l'aversion des périphrases et la génération des mois nouveaux; comment elle allège la syntaxe par l'emploi des ellipses; comment elk accourait jusqu'aux syllabes parla simplification graduelle de l'orthographe. Il ne lui reste plus, pour constater l'universalité de son empire , qu'à exprimer la pensée sans la parole , ce qui est bien le dernier degré de la précision.:. elle y parvient par ce .langage primitif et universel, que le geste prononce , que le regard entend , que l'infirmité des organes et la différence des idiomes rendent parfois nécessaire , mais dont les hommes se servent aussi volontairement et avec succès. Quelles paroles peindraient l'orgueil , la duplicité, Tordre impérieux 1 , le désir, la' supplication , aussi rapidement que peuvent le faire le jeu de la figure et le mouvement du corps? L'histoire en conserve d'illustres exemples; les peuples. taciturnes ou réfléchis, tels que les Turcs, les Anglais, les HoUan^ dais, ont du goût pour cette manifestation abrégée de leurs volontés : elle est un supplément nécesr saire dans les écoles et les cloîtres soumis à la discipline du silence ; et si Ton passe de la réalité aux

fictions du théâtre , ce qu'on y appeUe le jeu muet n'est-il pas la partie la glus savante de l'art , et le genre de perfection qui met le sceau à la renommée des grands comédiens? Ce serait tomber en d'oiseuses subtilités que de chercher la théorie de ce mécanisme, et tous les points où il touche à la précision qui est la matière principale de notre examen. J'entrevois cependant un problème dont la solution n'y serait pas superflue , et nous apprendrait pourquoi des hommes rassemblés sont revenus , sana antre besoin que le plaisir, à cette langue pantomime qui avait probablement, au berceau du monde, précédé les essais de la voix articulée.

Il est assez remarquable que les spectacles pantomimes n'ont point été l'amusement des sociétés naissantes , mais le fruit d'une civilisation trèsavancée. Les Romains, qui s'y portèrent avec fureur, possédaient Lucrèce, Horace et Virgile. Ils sacrifièrent à ces jeux lOttèts l'art diamatique qui comptait parmi eux des comédiens aussi fameux que Roscùis, Ésope etJParô, et des auteurs .tels que Plaute, XétfenCe, Ovide, Sénèqne, Andronicus, Pacufrius* et. bien, d'autres dont les œuvres sont percbi^s. On tcaiteordinairemen t die démence et de dépravation ce goût effréné des pantomimes, et j'ai été curieux «te m expliquer cette inconséquence du peuple romain si violemment coadam-

née. J'avais peine à croire qu'une masse d'hommes pût agir sans motifs, et j'ai cherché le mot de l'énigme non dans les Conjectures des érudits , mais dans l'étude du cœur humain f et dans les faits qui se passçnt sous nos yeux. Nous avons' des pantomimes à' la manière des anciens , mon sur la scène do l'Opéra où la saltatîon les étouffe , mais sur des théâtres inférieurs, où l'action et les péripéties se déroulent avec force et netteté. Il n'est pas sûr que nos mimes y vaillent Pylade et Bathylle ; mais le pejiple de Paris les idolâtre , tout comme s'il était Romain (1).

La circonstance qui frappe d'abord dans la représentation des pantomimes , à l'Opéra comme ailleurs , c'fcfct le profond silence du public , qui était bruyant et causeur tant qu'on lui parlait, et qui se tait dès qu'il «'a plus rien à entendre. Cette apparente contradiction anponce déjà que le si-

(1) Si depuis quelque temps on joue un peu moins de pantomimes, il ne faut pas en accuser le refroidissement du public, mais l'épuisement des auteurs : car la difficulté est bien plus grande à faire une pantomime qu'un drame médiocre. La pantomime se compose exclusivement de ce qu'il y a de plus pénible dans l'art dramatique , l'invention et le plan* Peu de sujets lui conviennent, et le choix exige beaucoup de discernement. L'auteur doit concilier la rapidité de la marche avec la gradation de l'intérêt, la simplicité de l'action avec la varie'té des ressorts, et l'extrême clarté avec

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leoce n'est point ici un besoin de l'oreille , mais le signe d'un intérêt puissant qui concentre toutes les facultés de l'homme dans l'attention. Averti par ce phénomène , je me suis supposé dans un théâtre romain ; et parmi la foule des assistant j'ai attaché mes regards sur la physionomie de quelques artisans robustes qui me représentaient plus naturellement les prolétaires de l'ancienne Home, le matelot du port d'Ostia , ou le forgeron du mont Quiiinal.

Le rideau se lève , l'action commence , et j'étudie les effets de la pantomime sur ces faces communes, interprètes d'un système nerveux qui ne doit pas s'ébranler à peu de frais, Je vois bientôt ces spectateurs populaires , l'œil saillant, la bouche entrouverte , les muscles et les veines du cou enfiés, le corps immobile , et la» .poitrine agitée. Les sympathies dramatiques se peignent sur leurs

l'absence des moyens d'être clair. Tout son mécanisme joue à découvert; il n'y a là ni vers ni prose pour remplir les vides, déguiser les invraisemblances, expliquer les doutes, et faire prendre le cbange sur les fausses situations ; en un mot, les obstacles sont plus grands, les ressources moindres, et la gloire à peu près nulle. C'est un sujet de regrets pour les spectateurs délicats, dont au moins les oreilles ne retrouvent pas dans la pantomime l'emphase et le solécisme qui sont ordinairement les deux muses de la tragédie foraine.

visages baignés tour à tour de sueur et de larmes , et il s'échappe involontairement de leur bouche , tantôt des cris sourds , tantôt des mots, peu élégans sans doute , étrangers peut-être à votre dictionnaire j mais pleins d'énergie et de justesse. Les pièces parlées n'avaient pas si violemment ému les mêmes hommes , et la réflexion en découvre aisément la cause. Le spectateur d'un drame n'est qu'un simple auditeur, plus ou moins touché des impressions transmises par des intermédiaires qui ont pensé et parlé pour lui. Souvent même il chicane ses propres plaisirs, et préfère à la douceur de sentir la vanité de juger; mais le plus grossier spectateur d'une pantomime est obligé d'entrer en partage de la composition , et de remplir le canevas muet qu'on lui montre; il devient auteur lui-même; et au lieu d'une action passive et d'emprunt, la sienne est immédiate et personnelle. Quoiqu'il ne prononce pas le dialogue des personnages, il l'écrit certainement dans sa tête et dans son cœur. Tout son extérieur, et jusqu'au mouvement de ses lèvres , en attestent le travail. Si ce langage interne pouvait être entendu, on y admirerait probablement un style que rien n'arrête, aussi prompt , aussi chaud , aussi vrai que la passion. La supériorité des jouissances de cet homme sur celles du spectateur ordinaire des drames dialogues sera évidente , au jugement de quiconque a v. î*6

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éprouvé l'ivresse de la composition, et connaît la prédilection de l'homme pour son propre ouvrage. En fallait-il plus pour entraîner le peuple romaip aux jeux des pantomimes , et nous faire concevoir la préférence que Auguste et Mécènes , Sénèque et Lucien leur ont accordée?

Que doit-on conclure de cette expérience? c'est que l'émotion s'accroît à mesure que les moyens de la produire sont plus simples, et les intermédiaires moins nombreux , c'est-à-dire qu'ils se rapprochent davantage de* élémens de la précision. Cette loi représente dans le monde intellectuel, ce que des géomètres ont appelé principe de la moindre action dans le jeu des forces motrices de la nature. Pour nous résumer, l'effet général de cette précision en littérature est de rendre plus saillant ce qui est bien , et moins lourd ce qui est mal. Les cas où elle dégénérerait en sécheresse sont indiqués par le goût., qui n'est autre chose que le bon sens appliqué avec délicatesse. Je m'abstiens de nouveaux développemens , afin que , dans un écrit où l'on recommande la précision, le précepte ne soit pas gâté par l'exemple.

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