‹ Œuvres de P. e. LemonteyChapitre 2 sur 18 · LA VIE DE CE PRINCE · texte numérisé non relu

LA VIE DE CE PRINCE

Au moment où je résolus d'écrire l'histoire des deux règnes qui ont suivi en France le siècle de I^ouis XIV et précédé la ruine du trône , je sentis que j'abordais une matière hérissée de préventions. Placée entre de glorieux souvenirs et de grands malheurs, cette époque intermédiaire a dû rencontrer des juges sévères. Le régent, qui parut le premier sur ce périlleux théâtre , a moins trouvé grâce que les deux reines étrangères dont l'inexpérience avait soutenu avant lui les orages d'une minorité. Mais, prêt à demander compte aux successeurs de Louis XIV du dépôt qui a péri entre leurs mains , j'ai cru qu'il était d'une justice rigoureuse de bien connaître ce qu'on leur avait confié. C'est dans cette vue que j'analyserai la rao-

narchie de ce roi célèbre, telle qu'il l'avait établie et telle qu'il l'a laissée. Pour réduire ma pensée à une expression populaire, je vais dresser l'inventaire de la France en 171 5, afin de pouvoir, cette pièce à la main, fixer sans méprise la responsabilité de ses tuteurs , et faire la part des deux siècles avec la même équité que si trente générations m'en eussent déjà séparé.

Le hasard qui donne des constitutions aux empires , en avait refusé une à la France. Chacun trouvait dans nos vieux monumens celle qui convenait davantage à ses préjugés , à sa profession ou à son intérêt. Les écrivains que le seul amour de la vérité avait successivement engagés dans les mêmes recherches , en ont rapporté des relations contraires , et nous avons appris de leurs interminables disputes que nos antiquités n'étaient désormais qu'un chaos sans limites, ouvert à toutes les spéculations des esprits chimériques. L'homme impartial remarque seulement que la durée de notre existence politique se partage en diverses époques, dont chacune est distinguée par une certaine suite d'habitudes et de règles de gouvernement très-opposées aux maximes qui ont prévalu en d'autres temps. Partout , en général , les droits sont douteux et les faits sont puissans. À juger les choses par leur nature plutôt que par leur nom, on peut dire qu'en France une seule

nation a subsisté , mais que plusieurs monarchies se sont succédé.

Celle dont la fin du dix-huitième siècle a vu 1 épouvantable chute reposait sur des fondemens bien nouveaux. Le génie de Henri IV ett avait désigné la place, le bras implacable de Richelieu nivelé le terrain , et le grand caractère de Louis XIV dirigé l'édifice. Si la gloire des fondateurs se mesurait toujours par la durée de leur ouvrage, le prix appartiendrait sans doute aux barbares architectes du gouvernement féodal. Ce monument incommode et tortueux, affermi par letendue de sa base, cimenté par le temps, respecté par la misère et l'ignorance des peuples , lié par une habile combinaison d'intérêts sans nombre, ne céda qu'au bout de huit siècles à la conspiration héréditaire de nos rois. À peine la race capétienne eut touché le trône qu'elle ne travailla plus qu'à détruire les grands qui l'y avaient portée. Cette longue et heureuse ingratitude fit enfin d'un grand fief un grand royaume.

Les circonstances appelèrent Louis XIV à l'arrangement de ce vaste héritage, et cette entreprise réclamait une haute prévoyance. Malheur au politique qui ne verrait dans la nation française qu'une argile coulant avec facilité dans tous les moules, et recevant toutes les formes avec indifférence! Cette nation porte au contraire des traits primitifs et

un caractère ineffaçable qu'on retrouve également sous la grossièreté des mœurs barbares, dans l'enthousiasme des temps chevaleresques et parmi les raffinemens d'une élégante civilisation. Si elle échappa plusieurs fois à sa dissolution, lorsque ses gouvernemens furent changés ou ses dynasties détruites , elle le dut uniquement à ce principe de vie et d'union qui résulte d'un esprit national. L'étude approfondie de. l'histoire nous apprend même que nos diverses monarchies ne furent graduellement altérées et anéanties que lorsqu'elles s'éloignèrent davantage de ce type conservateur. Cherchons donc avec soin cette empreinte originelle qui doit nous expliquer l'œuvre de Louis XIV et la destinée de ses successeurs.

La nature donna aux Français , dans une mesure extraordinaire , la sociabilité , l'inconstance et l'orgueil. La sociabilité est ce besoin si connu par lequel deux Français se cherchent au bout du monde, se devinent et se joignent au milieu d'une foule étrangère. J'entends par l'inconstance cette mobilité d'organes , cette vivacité de sensations , dont les traces ont couvert chaque page de notre histoire. Au lieu de l'orgueil, j'aurais dit la vanité, si ce dernier mot n'était pas un peu trop décrié dans notre langue. L'orgueil , proprement dit , est un attribut souvent funeste en politique , parce qu'il isole les individus et les peuples, et que,

concentré dans peu d'objets , il produit l'indolence. C'est lui qui a couché dans là poussière la grandeur espagnole et musulmane. Mails la vanité! qui n'est cependant que de l'orgueil mis en mouvement, est une qualité active , féconde , inquiète, variant ses formes, s'épanchant au dehors, 6t se renouvelant sans relâche dans les grandes comme dans les petites choses. Le Gaulois qui Refusait de s'enfuir d'une maison croulant sur lui, et qui punissait l'adultère plus sévèrement que l'homicide ; le Franc qui préférait sa vengeance à sa vie , qui composait avec les crimes dé la force, et réservait la mort à ceux de la faiblesse , faisaient déjà des sacrifices à l'idole nationale , à la vanité. De ces trois sources, la sociabilité, l'inconstance et l'orgueil , séparées ou combinées , sont sortis les traits profonds et singuliers qui, entre tous les peuples , distingueront à jamais le caractère français.

Une horreur invincible pour toute domination étrangère. De là cette loi toujours exécutée et jamais écrite, qui exclut les femmes de la couronne ; ces guerres terribles par leurs désastres et leur durée , mais toujours favorables par leur dénouement; cette chute inévitable de tous les ambitieux qui ont associé à leurs factions les armes étrangères.

L'amour de la guerre , V ivresse des succès , les bonnes et les mauvaises qualités qui en sont la

suite. Le Français se montre loyal pour qui le combat , généreux pour qui l'implore , indulgent pour qui le hait , cruel pour qui le méprise. Il souffre tout des chefs dont il est fier ; mais il ne pardonne rien à un gouvernement avili , pas même ses bienfaits. La France est le pays où tout peut devenir mode hors la lâcheté, où rien n'est perdu tant que l'honneur reste , et où les malheurs de la gloire se réparent le plus promptement.

Une aversion générale pour V économie et les soins de détail. Le peuple le plus dissipateur de l'Europe doit s'attendre à un grand désavantage dans tout ce qui concerne les spéculations de l'intérêt, les entreprises de long cours, les établissemens lointains. Nécessairement trompé par des rivaux avares et patiens , il fait vite , paie cher et conserve mal. «La France, dit le maréchal de Noailles, dépense toujours le double de ses ennemis (i). » La furie française se reconnaît jusque dans les travaux de la paix.

Un désir effréné des distinctions. Voyex ce bouillonnement continuel d'amour-propre , d'émulation, de nouveautés et de déplacemens sans fin. Que de puérilités s'ennoblissent! que de grandes choses sont méconnues! L'esprit de société se jnet aux prises avec l'esprit public ; il

(i) Mémoires de Noailles , tome VT, p. 3i4-

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s'élève un monde artificiel , où le mécontentement est un ton , le luxe un devoir, le ridicule un tyran , le sexe faible une puissance ; où la mode est une révolution familière et perpétuelle , d'autant plus redoutable que , sous un nom frivole et dans des jeux impunis, elle attaque tout ce qui reste aux hommes de saint, d'utile et de raisonnable. Un gouvernement habile trouve, il est vrai, dans cette légèreté même son propre remède , et reconnaît bientôt que le secret de maîtriser un tel peuple est renfermé dans Fart de le distraire.

Une facilité inimitable à communiquer ses affections. Voilà le talisman par qui nos armées n'ont qu'une ame , par qui les peuples réunis deviennent bientôt de vieux Français , par qui nous ne saurions jamais rester au second rang des nations. La France est, pour ainsi dire, un corps unique et organisé, qu'on ne peut blesser sur un point sans que tout le reste n'entre en convulsion. Aussi rien ne fut jamais plus passager, plus sanglant et plus fatal aux étrangers qu'une invasion dans nos frontières, tandis qu'on nous a vus poursuivre des guerres ineptes et malheureuses sans quitter le territoire ennemi , et comme par l'effet d'une convention tacite (i). Si une puis- Ci) Quand je composai cet essai , l'armée française faisait la police de l'Europe et en visitait les capitales. Comme j'écrivais alors du dix -septième siècle sans être ébloui du

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sance surnaturelle eut enfin voulu nous livrer à des vainqueurs, là France fut restée, comme Athèbes, l'arbitre des réputations et le tribunal de la gloire.

L'autorité des siècles et l'empreinte des affections ont suffisamment décidé que pour un peuple aussi passionné, l'état monarchique héréditaire n'était pas seulement la condition de la sûreté au dehors et de la paix au dedans, mais la loi même de l'existence* Tel fut le noble et brillant élément qui s'offrit à l'activité de Louis XIV. Élevé avec nédix-neuvième , je publie aujourd'hui mon travail sans avoir besoin d'en retrancher un seul mot , et sans y ajouter qu'un petit nombre de notes que le lecteur distinguera facilement. L'événement qui a conduit au sein de notre patrie des soldats étrangers ne contredit pas le principe que j'ai posé sur les invasions de la France. En 1814, l'opinion publique avait abandonné la cause impériale; la nation reniait un chef érigé en maître , qui n'était pas moins l'usurpateur de la liberté que celui du trône. Elle conservait à peine une admiration de surprise pour ce favori de la victoire , qui , lancé de sa petite maison de la rue Ghantereine sur le char de Sésostris, n'y attelait des rois que pour écraser des peuples. Si la France se fut regardée comme partie belligérante , jamais sa frontière n'eût été violée. On ne saurait en douter, lorsque l'on considère que toute la conjuration de l'Europe fut au moment d'échouer contre ce même capitaine , délaissé par la masse de la nation , et réduit à une élite de braves incomparables , qui s'attachèrent à son désastre , et ne cessèrent de vaincre ut de périr que par obéissance. (Note de VÉdit, de 1818.)

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gligence par une mère espagnole et par un cardinal italien , ce prince n'avait eu qu'un véritable instituteur; ce fut la guerre civile. A l'exemple de Louis IX, il y trempa son ame , y mûrit son esprit , y puisa cette vigueur qui étonna l'Europe à la mort de Mazarin. Ces impressions de l'enfance lui laissèrent des ressentimens que sa politique ne par* vint pas toujours à dissimuler (i). Quoique sans doute il fut né avec l'instinct de la domination , les troubles récens de sa minorité durent le fortifier dans l'amour du pouvoir absolu , et purent , jusqu'à un certain point, en excuser la rigueur. Il fallait qu'un bras nerveux ramenât tout ce que la discorde avait dispersé. Les anciens ont ingénieusement comparé cette politique aux dures éclisses qui environnent un membre fracturé , afin d'y rétablir la vie.

La royauté en France était assise par le clergé sur les saintes Écritures, par les magistrats sur le droit romain , par la noblesse sur les anciennes coutumes. Louis XIV dédaigna ces bases , soit que son instruction trop limitée ne lui permît pas de les connaître , soit qu'aucune des trois ne pût en effet lui convenir. Les livres hébraïques consacraient tour à tour la domination des patriarches,

(i) Voyez au n 4 » II des Pièces justificatives , l'aventure de Ralthazar de Fargues.

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des juges, des prophètes, des rois, des grandsprêtres , et c'était avec le glaive de Judith et les imprécations de Samuel que la sainte ligue avait poignardé Henri III , et que les presbytériens d'Angleterre venaient d'immoler Charles P r . Les lois romaines plaçaient à côté de la divinité des tyrans de Byzance, l'état incertain des premiers empereurs, et les grandes maximes de la république. Enfin on remontait par les traditions françaises des violences de Richelieu et de Duprat à la hiérarchie féodale, aux assemblées de mai, au pavois de Clovis, et jusqu'à l'indépendance des sauvages de Germanie. Aussi dans tous les mémoires dictés, écrits , ou revus par Louis XIV , jamais il ne lui arrive de citer aucune autorité du passé , de quelque nature qu'elle soit. Si pourtant il ne fondit pas son système d'un seul jet , s'il parut y faire entrer des parties laissées par son père et son aïeul, ce fut en les privant d'action, et, pour ainsi dire, en évitant tous leurs supports. La monarchie précédente resta comme un tronc caverneux subsistant par son écorce. Tout dans la monarchie nouvelle attesta que le roi y avait été un novateur, et j'aurais dit plus justement un révolutionnaire, sans l'acception trop spéciale que ce mot a reçue du temps où nous vivons.

Cette monarchie fut pure et absolue. Elle reposa toute dans la royauté, et la royauté toute dans le

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roi. Le roi se confondit avec la Divinité , et eut droit comme elle à une obéissance aveugle (i). Il fut l'âme de l'État, et ne tint ses droits que du ciel et de son épée. Il devint la source de toute grâce, de tout pouvoir, de toute justice, et toute gloire lui fut rapportée (a). Sa volonté fit la loi sans partage , et regarda comme un opprobre ces mélanges aristocratiques ou populaires qu'on désigne plutôt qu'on ne les définit par le nom de monarchie tempérée (3). Il eut, ainsi que les califes, la disposition et la propriété de tous les biens, et ce qu'il en laissa

(i) « Celui qui a donné des rois aux hommes, a voulu « qu'on les respectât comme ses lieutenans, se réservant à lui « seul le droit d'examiner leur conduite. Sa volonté est que * quiconque est né sujet, obéisse sans discernement. » ( Mémoires et instructions de Louis XIV pour le dauphin , tome II, page 336. ) Je cite d'après l'édition de 1816 des Œuvres de Louis XIV, en six volumes, qui est la plus exacte.

(2) « Il me semble qu'on m'ôte ma gloire , quand sans moi «on en peut avoir..* » (/rfem,page 4 2 9<)

(3) « Cet assujettissement qui met le souverain dans la né- « cessité de prendre la loi de ses peuples , est la dernière cala- « mité où puisse tomber un homme de notre rang. >» ( Idem, tome II , page 26.)

« C'est le défaut esseutiel de cette monarchie ( l'Angle- « terre), que le prince n'y saurait faire de levées extraordi- « naires sans le parlement , ni tenir le parlement assemblé , «sans diminuer d'autant son autorité. » (Idem, tome I , page 174.;

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aux peuples , et même au clergé , fut un bienfait de sa modération (i). S'il voulut ménager le sang de ses sujets, ce ne fut ni par devoir ni par pitié, mais par intérêt de propriétaire (a). Cette doctrine

( i ) « Tout ce qui se trouve dans l'étendue de nos Etats, de « quelque nature qu'il soit, nous appartient à même titre. Les « deniers qui sont dans notre cassette, ceux qui demeurent ««entre les mains des trésoriers , et ceux que nous laissons m dans le commerce de nos peuples, doivent être par nous « également ménagés. » (Tome II » page 93. )

« Vous devez donc être persuadé que les rois sont seigneurs « absolus , et ont naturellement la disposition pleine et libre « de tous les biens qui sont possédés , aussi-bien par les gens « d'église que par les séculiers , pour en user en tout temps « comme de sages économes. » ( Idem , page 121.) On soupçonna le roi de songer sérieusement à mettre en pratique cette théorie asiatique. Le fameux voyageur Bernier fut mandé par ses ministres > et questionné avec soin sur l'état de la propriété dans l'Egypte, la Perse et le Mogol. Mais Bernier, qui était un homme d'esprit et un homme de bien , ne s'aperçut que trop de l'intention de ceux qui l'interrogeaient, et s*attacba à leur prouver que l'organisation de la propriété dans l'Orient n'était bonne qu'à produire des famines et des déserts. Il y a dans le pouvoir absolu un principe d'égarement perpétuel* J'ai su qu'un homme , né de notre révolution , et qui a mérité beaucoup de louanges et beaucoup de blâme, avait eu le projet de se déclarer propriétaire de tous les bois de la France , et de régler par dés décrets l'usufruit qu'il en aurait laissé aux détenteurs.

(2) « Gomme la vie de ses sujets est son propre bien , le

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eut pour sanction sa propre volonté (i), et il prit soin que Famé de ses héritiers s'en pénétrât dès l'enfance (a). Enfin le Coran de la France fut contenu dans quatre syllabes , et Louis XIV les prononça un jour : « L'État c'est moi »

C'était une fiction bien hardie que de réduire k France dans un homme , et que d'ôter et la patrie et la vie politique aux descendant des Francs et des Gaulois. La crainte et l'admiration furent les appuis du nouveau système. La première s'entre*

« prince doit avoir bien pins de soin de la conserver. » ( Idem, page 3oi.)

(i) « Le premier fondement des reformations était de rendre « ma volonté bien absolue. » ( Idem , tome I , page 18. )

(a) J'ai retrouvé le manuscrit d'un cours de droit public de la France , que Louis XIV avait fait composer , sous l'inspection de M. de Torci , pour l'instruction du duc de Bourgogne. Bn voici le début, qu'on peut regarder, comme l'abrégé de l'opinion du roi. « La France est un État monarchique « dans toute l'étendue de l'expression. Le roi y représente « la nation entière, et chaque particulier ne représente qu'un « seul individu envers le roi. Par conséquent toute puissance, « toute autorité , résident dans les mains du roi , et il ne peut « y en avoir d'autres dans le royaume que celles qu'il établit. « Cette forme de gouvernement est la plus convenable au • génie de fa nation, à son caractère, à ses goûts, et à sa « situation. Les lois constitutives de l'État ne sont pas écrites, « ou du moins le plus grand nombre ne l'est pas. La nation « ne fait pas corps en France. Elle réside tout entière dans la « personne du roi , etc. »

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tient par la force y et la seconde par un éclat continu. Ce fut à bien établir ces deux ressorts que s'attacha la politique du roi. L'armée , comme principal élément fde la force , dut surtout recevoir une vie nouvelle. On réforma donc, ou l'on envoya périra Candie, en Afrique, en Hongrie (i), les vieux soldats gâtés par la licence des discordes civiles , et le duc.de Beaufort, le roi des Halles, et le comte de Coligny (2) qui avait suivi Condé chez les Espagnols. Une jeune armée de soldats adolescens (3) se façonna sans peine à la soumission et aux durs exercices du nouvel art militaire que venait de créer Gustave-Adolphe dans la guerre de Trente-Ans. Toutes les parties du service, et principalement le génie, l'artillerie, les subsis-

(1) Nous avons vu de nos jours, par une politique semblable, le directoire de France envoyer en Egypte Bonaparte et son armée , et Bonaparte à son tour jeter dans Saint-Domingue l'élite des soldats de Moreau.

(2) Voir au n° I des Pièces justifiatives les Mémoires du comte de Coligny, écrits par lui sur les marges d'un missel.

(3) Il n'est que trop vrai que les guerres de Louis XIV ne cessèrent d'enlever à la population sa plus tendre jeunesse. Qui ne connaît ce passage des lettres de madame de Sévigné ? * Despréaux a été avec Gourville voir M. le Prince. M. le m Prince l'envoya voir son armée. « Eh bien ! qu'en dites- « vous? » dit M. le Prince. « Monseigneur, » dit Despréaux, « je erois qu'elle sera fort bonne quand elle sera majeure. » « C'est que le plus âgé n'a pas dix-huit ans. »

tances , et l'armement de l'infanterie, reçurent une existence régulière et perfectionnée. L'art de vaincre fut enrichi par Puységur et Vauban de nouveaux préceptes ; par Condé , Turenne et Luxembourg, de nouveaux exemples. L'habillement uniforme, introduit dans tous les corps comme un simple moyen de discipline, eut la profonde influence que les signes exercent sur la multitude, et compléta le divorce du soldat et du citoyen. On ne vit plus la propriété de l'armée éparse comme autrefois. Les gouverneurs devenus triennaux cessèrent de lever des troupes et d'en disposer arbitrairement. Les nominations et l'avancement rentrèrent dans la main du monarque. Les grandes charges militaires furent supprimées, et s'il parut convenable d'en conserver quelquesunes, le titre fut avec soin séparé des fonctions. Le monarque ne pardonna point au maréchal de Boufflers d'avoir désiré l'épée de connétable que Turenne catholique attendit en vain, et que Villars demanda sans succès (1). Un asile somp-

(1) Ce fat après avoir signé la paix de Rastadt , que Villars sollicita l'épée de connétable, afin y dit— il, de ne pas avoir l'affront d'être précédé par le maréchal de Ville roi. Il consigna sa demande dans une lettre adressée à madame de Maintenon, le i3 septembre 17 14- Cette lettre, dans la— quelle il se vante de loi avoir procuré un sommeil tranquille, diffère beaucoup de celle qu'on lit dans les Mémoire»

tueux s'ouvrit pour les vétérans et pour les blessés. Une décoration glorieuse, que ne ternit pas le privilège de la naissance, fut accordée non-seulement à la valeur , mais encore à la persévérance. Enfin la présence du roi r le génie des plus grands généraux, le spectacle d'un développement de forces jusqu'alors inconnu, et une communauté de gloire achetée par de nombreux triomphes , portèrent au plus haut point l'enthousiasme et le dévouement de l'armée. Une prévoyance d'autant ptas admirable qu'elle paraissait moins nécessaire , lui afcsura pour retraite une triple ligne de places fortifiées. Ce camp retranché de vingt millions d'hommes mit dans le caractère national une sécurité remarquable, et imprima un long respect à l'étranger.

Les ennemis ne sentirent pas seuls la force d'une armée si habilement disposée. La puissance royale en fit un instrument simple , prompt et docile , qu'elle appliqua sans trop de réserve à toutes les branches de l'administration. Ainsi les troupes

du maréchal , mutilés par Ânquetil. Madame de Maintenon s'intéressait au maréchal. Elle avait dans sa jeunesse beaucoup aimé le marquis de Villars, son père, qui fut fameux par ses duels et par sa beauté, et porta toute sa vie le nom romanesque d'Orondate. Le maréchal de Villars finit par tenir un moment, au moins en figure, cette épée de connétable, objet de tant de soupirs ; il la porta au sacre de Louis XV.

allèrent dans les provinces protéger l'extension progressive de l'autorité des in tendans. Elles remplirent les citadelles dont les feux plongeaient sur des villes turbulentes. Dans les temps ou dans les lieux difficiles, elles hâtèrent par la terreur la levée des impôts. Enfin on leur confia jusqu'à l'emploi assez extraordinaire de ramener la conscience des dissidens à l'unité de la foi. Que serait devenu le royaume, si de tels missionnaires eussent conservé les mœurs de ces bandes de reîtres et de lansquenets qui déshonorèrent trop long-temps nos drapeaux (1)? Mais, sans reproduire d'aussi grands excès , l'intervention des gens de guerre ne fut pas sans abus. U était plus facile de publier que d'exécuter des réglemens qui fixaient les rapports du soldat avec les citoyens dans sa marche et dans ses logemens. Cette législation devait répandre plus tard la teinte de douceur et de poli-

(i) Sans remonter bien haut, voici comment Brantôme peint les troupes françaises en Italie : « L'armée du petit roi « Charles VIII était épouvantable à voir. De tous ceux qui se « rangeaient sous les enseignes et bandes des capitaines , la « plupart étaient gêna de sac et de corde, méchans garoemens « échappes de la justice, et surtout force marqués de la fleur « de lis sur l'épaule, essorillés, et qui cachaient les oreilles, « à dire vrai , par longs cheveux hérissés et barbes horribles, « autant pour cette raison que pour se montrer plus effroyables « à leurs ennemis. » ( Discours 8g» sur les colonels généraux. )

tesse qui s'efface rarement dans les guerriers français. On usait trop alors du pouvoir militaire , pour ne pas souffrir quelquefois du pouvoir de la soldatesque.

L'établissement civil partagea la vigueur de l'armée. Le despotisme des ministres et leur indépendance des rares délibérations des conseils conservaient le nerf de la volonté royale. Aussi une obéissance prompte et uniforme témoignait qu'un même pouvoir était présent partout.

Louis XIV taxait les personnes et les propriétés sans contradiction ; les casuistes le rassuraient sur la légitimité de cette prérogative ; Mézerai perdit sa pension pour avoir rappelé des principes contraires; et les précepteurs des deux dauphins, Bossuet et Fénélon , eurent la faiblesse de cacher à leurs élèves l'existence de cet historien honnête homme. Les parlemens baissèrent la tête devant ce nouveau dogme, et les peuples apportèrent leurs tributs avec respect. Le roi effaçait avec soin dans les habitudes des pays conquis ce qu'il y trouvait de populaire , même pour le régime des églises. Dans les anciennes provinces , assez éloignées des frontières pour que la résistance passagère des habitans n'y eût point de suites dangereuses , il fit aussi disparaître le gouvernement des états, empreint d'une liberté surannée. Des codes, admirables pour le temps, sur les diverses bran-

ches de l'économie publique , furent accueillis par les Français comme des bienfaits , et par les étrangers comme des modèles. Le revenu public, échappé en désordre des mains des surintendans, vint se ranger sous la verge d'un ministre inflexible qui disciplinait les finances comme Pierre I" poliçait les Russes ( i ). L'institution des intendans, révoquée d'abord par l'influence parlementaire, recouvrit la France avec plus de force et plus d'étendue. Ces délégués d'une autorité sans bornes secondaient sa marche vive, et sévère, parce qu'ils possédaient un pouvoir assez large pour ne redouter ni les tracasseries des subalternes , ni les flots d'écritures qui ont depuis submergé l'administration. Sans prononcer sur le mérite de ce système , je dois remarquer combien l'invention en appartient personnellement au roi. Jusqu'alors le champ des affaires publiques avait été une arène confuse où

(i) Je regrette de ne pouvoir, dans une simple introduction , décrire l'administration financière de Louis XIV. Malgré quelques erreurs sur des points de théorie, que le temps n'avait pas encore suffisamment vérifiés , elle établit Tordre , et fit beaucoup de bien jusqu'à ce que les dissipations et les revers l'eussent jetée hors des lignes tracées par Golbert. On s'en fera une première idée , si l'on veut bien consulter aux Pièces justificatives , n° IV, une Notice sur Colbert r que j'avais composée pour un recueil appelé la Galerie française , mais qui appartient plus particulièrement à ce tableau de la monarchie de Louis XIV.

combattaient pêle-mêle la violence , la ruse et le hasard. Sully y fut entraîné. Villeroy et le président Jeannin tentèrent vainement d'en débrouiller quelques parties. Richelieu dédaigna cette tâche , et préféra de régner sans méthode. Louis XIV vint, et mit Tordre dans ce chaos. Le gouvernement des peuples qui n'avait eu , pour ainsi dire , qu'une vie sauvage et fortuite , reçut de lui ses mœurs et sa civilisation. Ce prince eut par un accord bien rare le talent , le goût , le pouvoir et le temps d'accomplir ce projet, et il en trouva les moyens dans son amour des détails et son infatigable application, dans la durée de son règne, et dans sa constance à soutenir des ministres fermes et laborieux. Parmi les quatre cents médailles que la justice ou la flatterie lui prodiguèrent, celle qui aurait couronné son effigie par cette simple légende : Louis l'administrateur , eût été à la fois la plus glorieuse et la plus véridique; car surpassé dans tous les autres devoirs de la souveraineté , il est demeuré sans égal dans celui qu'indiquerait cet hommage. Son siècle et son pays ne profitèrent pas seuls du mouvement régulier qu'il imprima aux fonctions publiques. L'Europe se régit encore aujourd'hui par ce système qu'elle emprunta de lui, et dont l'influence s'est signalée par deux effets singuliers. D'une part il apprit aux rois et aux peuples à se passer de chartes fondamen-

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taies , et à se contenter de la maxime empirique que l'État le mieux administré est aussi le mieux constitué ; et d'autre part il a rendu moins fréquentes ces grandes iniquités que l'on qualifie de coups d'État, et qui ne sont dans la réalité que les soubresauts du pouvoir pour reprendre le niveau que son impéri tie lui a fait perdre.

Un lien nouveau fut inventé pour cette machine nouvelle. Le roi se défia également du pouvoir militaire que l'on croit fort parce qu'il est dur, et du pouvoir judiciaire que l'on croit doux parce qu'il est lent. Il forma , aux dépens de l'un et de 1 autre , l'institution de la police qui eut l'activité du premier et quelques formes du second. Son but réel fut caché sous des bienfaits. Elle sembla naître des progrès mêmes de la civilisation , et ne vouloir protéger que le repos des villes, les plaisirs du riche | et la santé du pauvre. Les esprits qui s'étaient le plus indignés des commissions temporaires s'accoutumèrent à une commission perpétuelle. La police devint l'œil du trône et le ciment de la monarçhie(i). Moins elle tint de place et plus on la respecta. D'Argenson , qui en combina le mécanisme , y fit entrer plusieurs des ressorts que son père et son aïeul , pendant leur am-

(i) On voit dans les curieux Mémoires du duc de Saint- Simon la preuve de ce fait. La violation du secret des lettres confiées à la poste n'est pas une invention de notre temps.

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bassade de Venise, avaient étudiés chez les profonds dominateurs de l'Adriatique. Le jeu de la puissance acquit par ce véhicule une extrême facilité. Louis XIV avait dit : L'État c'est moi. Si Louvois ne dit pas : Le roi c'est moi, ses actions le firent comprendre; tandis que des intendans , du caractère de M. de Basville , purent aussi répéter : Le ministre c'est moi. La force royale descendait ainsi sans déperdition aux extrémités .de l'ordre social. L'administration circulant si librement, substituait partout l'action du magistrat au zèle du citoyen , tuait l'esprit public dans ses moindres vaisseaux , et montrait tout le corps politique savamment injecté de despotisme.

Il convient maintenant de considérer comment les matériaux du régime précédent furent incorporés dans le régime nouveau , c'est-à-dire comment furent modifiés par l'essor immodéré de la prérogative royale le clergé , la noblesse, la magistrature et la bourgeoisie. Je puis parler séparément de ces quatre divisions du peuple, parce qu'elles se trouvèrent en effet isolées par l'absence des états-généraux, centre unique où elles se réunissaient, et puisaient une vie commune. Les assemblées de la nation, en renonçant à'ieur retour périodique , eurent à soutenir la lutte trop inégale d'un pouvoir accidentel contre un pouvoir permanent. Convoquées seulement dans les grandes calamités, on prit l'habitude

de les accuser des maux que ne pouvait guérir leur secours intempestif. Cette diffamation les laissa sans défense contre des attaques bien calculées. De législateurs , les états-généraux tombèrent au rôle de supplians, et bientôt à celui d'importuns. Louis XIV ferma sans bruit cette lice inutile, dont le nom n'était pas sans puissance. La voix qui aurait encore osé l'invoquer eût été punie comme séditieuse ; et lorsque les alliés vainqueurs proposèrent d'y faire sanctionner les renonciations à la couronne d'Espagne, la vieillesse du monarque se souleva d'indignation contre cette insulte. Les états-généraux ne furent pourtant point abolis 5 mais parce que Louis XIV les haïssait, il les crut oubliés.

Depuis que l'étude des choses sacrées n'était plus le centre et le but des autres études, depuis que les progrès des sciences humaines avaient amené les hommes à recevoir une double éducation , le sacerdoce ne remuait plus les peuples par ses menaces et ses prodiges. Mais ses grandes ri r chesses lui restaient. Plus habile que le trône qui avait laissé usurper ses bénéfices par les titulaires , l'Église avait conservé la disposition des siens , grâce à leur titre , et plus encore au célibat des possesseurs. La faute de tant de rois fut réparée en un jour par le concordat qui mit dans les mains du prince la collation des biens ecclésiastiques , et

lui recomposa ce domaine de récompenses qui avait fait la force des premières races. La monarchie a dû peut-être deux siècles d'existence à ce fameux traité que le chancelier Duprat conclut au nom d'un jeune fou , et dont je ne sache pas •qu'aucun historien ait apprécié tout l'effet politique. Au moins l'autorité royale y a-t-elle trouvé le principal ressort de son prodigieux accroissement durant cet intervalle. Par une sorte de métonymie aussi fréquente dans les choses humaines que dans la langue oratoire, on continua la dé* nomination de libertés de l'Église gallicane à ce qui aurait dû, après l'abolition de la Pragmatique de saint Louis , s'appeler simplement lès libertés du trône.

Quoique les biens de l'Église conservassent en apparence une destination religieuse, ils furent dans la réalité le patrimoine de la noblesse , et le prix des services militaires. Des hommes d'armes en possédèrent d'abord une part considérable. Louis XIV continua lui-même , jusqu'en 1687, de conférer à des gentilshommes laïques des bénéfices simples , et des pensions sur les évêchés et sur les abbayes. Il eût même réussi , sans le refus persévérant du pape, à réunir de grandes dotations ecclésiastiques aux commanderiez de l'ordre militaire de Saint-Louis. Ce procédé dura tant que ses confesseurs ne purent convertir les affaires

d'État en cas de conscience. On revint tout-à-fait alors à la marche ordinaire de la collation des bénéfices. Chaque grande famille élut dans son sein un ou plusieurs sujets , à qui un peu de cheveux coupé au sommet de la tête donna la faculté de les posséder. Louis XIV observa fidèlement cette distribution politique , même quand sa dévotion eut confié à un simple moine ce qu'on appelait le ministère de la feuille (1). On maintint surtout la tenue des abbayes en commende , invention profane de notre aristocratie , et abus particulier de l'église de France. Au moyen de ces commendes , les riches et antiques monastères se transformaient en faveurs royales; et un partage léonien, y séparant le terrestre du spirituel , laissait le jeûne et la prière à la multitude des reli-

(1) « J'ai lu une énorme quantité de lettres et de placcts , écrits pour solliciter des bénéfices. Dans tons on faisait valoir la nécessité de réUnSlir une famille ruinée , ou de soutenir au service des frères et des neveux. Dans un très-petit nombre , on parlait de la vertu du candidat, et toujours comme d'une considération secondaire. Le cardinal de Fleury répondant, le 5 août 1 737, à un bref que lui avait adressé Clément XII, tâcha de justifier cette exclusion des plébéiens, si contraire à l'esprit de l'Évangile. Il dit au pape que la cour de France en agissait ainsi , c parce que les peuples ont plus de respect pour « les ecclésiastiques qui sont gens de qualité , et que la religion « a besoin d'être soutenue par un extérieur qui impose. » Cette habitude de sacrifier la religion à l'aristocratie n'était pas

gieux , et dotait un abbé de cour de leur immense patrimoine. Les évêques plébéiens devinrent aussi rares que les officiers de fortune, et furent considérés à peu près du même œil dans leur corporation. Néanmoins les goûts belliqueux, si vainement combattus par les décrets de Rome, s'éteignirent dans les prélats par l'influence de la volonté royale ; et l'obstination de quelques abbés à chausser encore l'éperon dans les camps , parut moins un trait de moeurs qu'une bizarrerie individuelle. De ces élémens façonnés par le monarque sortit le haut clergé le plus décent et le moins apostolique de la chrétienté. Un prélat scandaleux y fut un phénomène aussi remarquable qu'un saint évêque, et les bonnes mœurs s'y fussent maintenues par la pureté du goût , si ce n'eût été par l'autorité du devoir. L'église de France compta dans ses dignitaires presque autant d'hommes aimables et politiques , théologiens médiocres, cournouvelle en France , et sortait immédiatement des entrailles du concordat. L'historien Mathieu rapporte que le chancelier Duprat ayant montré à François I e r des expéditions arrivées de Rome, ce monarque étourdi ne put s'empêcher de lui dire : « Mon amy, il y en a assez pour nous damner tous « deux. » Brantôme nous apprend de son côté que les gentilshommes réclamaient la jouissance privilégiée des biens d'Église, en alléguant que leurs ancêtres avaient fondé la plupart des bénéfices, et ruiné leur famille par dévotion.

tisaos polis , citoyens éclairés , membres tolérans d'un corps persécuteur.

En exerçant un culte dont l'origine est asiatique, le pontife italien , et l'intérêt sacerdotal , les États catholiques sont privés (humainement parlant ) des avantages d'une religion nationale. Les rivalités du sceptre et de l'encensoir y éclatent fréquemment. Louis XIV eut aussi de violens démêlés avec la cour de Rome. Mais il la força toujours de fléchir , même quand la raison parla pour elle , comme dans l'abolition des franchises. Quoique Famé de ce prince passât par tous les périodes d'une dévotion peu éclairée, il démêla jusque dans un âge avancé les ambitions du Vatican (1). L'orgueil du roi le défendit contre les faiblesses de l'homme, et l'idolâtrie de lui-même resta sa première religion. Le clergé, qu'un secret penchant entraîne vers la domination romaine ,

(1) « Vous savez que la cour de Rome ne cherche que les « prétextes et les occasions d'entreprendre ; que ce qu'elle a obtient par la nécessité des temps , et dans les conjonctures « où l'on croit avoir besoin de la ménager* est ensuite regardé « comme un droit ; et qu'enfin , lorsqu'un roi veut soutenir « ceux de sa couronne , les contestations deviennent souvent « plus vives, et ont des suites beaucoup plus fâcheuses que « celles qu'on peut prévenir dans le temps qu'on se relâche « de ses prérogatives. » (Lettre du roi au cardinal a^Estrées , du 27 mai 1703.)

3o MONARCHIE

sentit avec' sa finesse ordinaire l'inégalité des forces , et donna au monarque plus que de la soumission. Si après la célèbre assemblée de 1682, et même pendant sa tenue , la modération du roi n'eût été encore plus grande que le zèle des docteurs , la suprématie romaine courait de grands périls. Bossue* , organe secret de la cour, mit beaucoup d'art à s'emparer de la rédaction des articles, et à supplanter l'évéque de Tournai , Choiseul- Praslin, dont les propositions plus nettes et plus évangéliques saisissaient au Vif les abus de la puissance pontificale. Cependant le prince vécut en défiance, et comme il a dans la magistrature un auxiliaire toujours prêt k fondre sur le clergé , il maintint l'antipathie des deux juridictions. C'est une ressource que le pouvoir absolu possédait en France , et dont il manque sur les rives du Bosphore , où les gens de la loi étant aussi les gens du culte forment une corporation trop redoutable pour le divan.

Louis XIV, pieux mais fier, songea plus à faire du trône l'appui de la religion , que de la religion l'appui du trône. Après ia mort de Mazarin , il n'appela aucun ecclésiastique dans ses conseils. DTEstrées, Polignac et Janson remplirent seuls audehors des missions de quelque importance. La voix des prédicateurs , qui , même sous le règne précédent , s'était plus d'une fois mêlée aux débats

DE LOUIS XIV. 3i

politiques , rentra timidement dans le domaine de l'Évangile. On chercha un remède à l'incommode multiplicité des moines (i), dont l'abus devait d'autant plus frapper, que sous le règne précédent y venait de s'établir, dans la seule ville de Paris , soixante couvens nouveaux, vingt d'hommes , et quarante de femmes. Boileau , le poète du roi , imprima ce vers avec privilège :

Abîme tout plutôt ; c'est l'esprit de l'Église.

Au milieu de ces dispositions sévères , le clergé se conduisit avec habileté. Témoin du naufrage de nos libertés, il en sauva quelques lambeaux pour lui-même. Au lieu d'être taxé pour l'impôt , il eut l'air de l'octoyer ; et , sous le prétexte du don gratuit, Il figura tous les cinq ans une sorte

(i) « Je crus aussi qu'il était de la police générale de mon « royaume de diminuer ce grand nombre de religieux , dont « Ja plupart, étant inutiles à l'Église, étaient onéreux à l'État. » [Instructions pour le dauphin, tome ÎI, page 270.) La lèpre monacale est si corrosivt, que, malgré ces dispositions du roi , les réguliers s'accrurent sous son régne. Paris reçut encore quarante—six établissemens religieux , dont trente de femmes et seize d'hommes, et parmi ces derniers deux ordres tout nouveaux, les Théatins et les Eudistes. Que serait-ce donc si on recensait tout ce qui se fit dans les provinces ? On lisait sor le piédestal de sa «statue de la place Vendôme, qu'il avait bâti, des fondemens au comble , trois cents églises.

d'assemblée délibérante. Tout cela s'obtenait par ruse et par évasion ; c'était l'esprit des faibles. Il s'en fallait bien que Louis XIV avouât de telles concessions ; mais un peu de besoin d'argent , un peu de superstition, et beaucoup d'autres affaires, lui firent tolérer cette situation équivoque. En un mot, ce qui fut le premier ordre de l'État, n'offrit plus qu'une espèce de communauté, concentrée dans l'égoïsme de sa conservation , négociant sur la quotité de ses dons , et temporisant avec une guerre intestine allumée dans son sein par la monstrueuse inégalité des fortunes; car les vices des hommes avaient , pour ainsi dire, transporté l'iniquité des fiefs dans la maison du Christ. Les grands bénéficiers nageaient en suzerains dans l'oisive opulence; une abjecte pauvreté était le partage du commun des pasteurs attachés comme des serfs à la glèbe du sanctuaire (i); tandis que les moines , semblables aux possesseurs d'allodiaux, mettaient leurs soins à se défendre contre la cupidité des premiers , et contre la misère des

(i) Le très-grand nombre de ces pasteurs se composait alors de desservans temporaires , pris au rabais par les décimateurs, et plongés, comme on le présume bien, dans le désordre et l'ignorance. Louis XIV régnait depuis plus de quarante ans, lorsqu'il songea enfin à fixer leur état, et à contraindre les avares décimateurs de leur assurer un modique salaire, sous le nom peu véridique de portion congrue.

seconds. Si quelque ambition restait au clergé ainsi constitué, il pouvait la satisfaire, en édifiant la nation par son éloquence et par ses vertus , ou en la troublant par de prétendues hérésies. Au lieu de choisir entre ces deux routes , il les prit l'une et l'autre.

L'asservissement de la noblesse fut une entreprise plus importante que celui du clergé. Les deux institutions , considérées dans un sens abstrait, ne sont point entre elles sans quelque ressemblance. Je ne veux parler que de la noblesse d'extraction, qu'il faut bien distinguer de cette efflorescence de petits nobles qui germent par milliers sur les sociétés corrompues. Fille du temps et de l'opinion , elle est indépendante du pouvoir, qui ne saurait la créer, la suspendre ni la détruire. Elle constitue , en dépit de la raison , une force aussi difficile à nier qu'à définir, et une sorte de dogme mystérieux , dont je suis tenté de dire avec un père de l'Église : « J'y crois parce que c'est absurde; credo quia absurdum. » Les hommes qui la possèdent y puisent je ne sais quoi de fixe et d'absolu, qui peut s'élever du préjugé jusqu'au fanatisme, et qui rappelle les stoïciens de l'ancienne Rome , et quelques jansénistes de France. Si un pareil élément semble peu propre à l'action , il est bien disposé pour la résistance. Au lieu de l'exclure, à cause de ses qualités dures et intraiv. 3

tables, on sent qu'une politique sage et sans prévention peut le faire entrer dans le choix de ses matériaux , et l'employer avec mesure aux appuis du trône comme aux remparts de la liberté. C'est ainsi qu'un habile constructeur recherche les branches les plus tortueuses du chêne, et fortifie de leurs défauts la carène de son navire. Mais au dix-septième siècle, les théories constitutionnelles étaient oubliées ou mal comprises. S'il appartenait à un gouvernement mixte d'employer utilement les ressorts de la noblesse , un système d'obéissance passive ne devait songer qu'à en altérer la trempe. La question se compliquait d'ailleurs par des circonstances locales, et il fallait tenir compte . de l'encroûtement féodal que la main du temps avait déposé en France sur le principe nobiliaire. A la vérité , les grands vassaux n'existaient plus. Les armées permanentes avaient détruit le service féodal. Il subsistait peu .de familles chargées d'une gloire ancienne, et si quelques noms historiques semblaient encore se transmettre, c'était le plus souvent par des fraudes, des bâtardises ou des alliances ; car les races françaises s'éteignent promptement dans les combats, par une sorte d'acridens particuliers à notre nation chez qui la passion des armes l'emporta toujours sur l'orgueil héraldique (i). Mais au lien féodal avait succédé l'es-

(i) w Votre maître est bien heureux, disait au marquis àc

pèce de patronage qui attachait à la suite des grands seigneurs un cortège de cliens, de gentilshommes et d'aventuriers. Les mémoires de Gourville et de Lénet expliquent la nature de cette fédération, et la guerre civile de la fronde en prouva les conséquences. De tels engagemens , qui forment le second âge de la féodalité, étaient des crimes trop irrémissibles aux yeux de Louis XIV, pour que la trace même n'en fut pas effacée. Les autres nids de la première féodalité , ces forteresses privées, dont Richelieu avait commencé la destruction après la prise de La Rochelle , disparurent en? tièrement. Le prince assez téméraire pour demander des places de sûreté, n'eût reçu de réponse que sur un échafaud , et le personnage qui naguère intimidait la cour en se retirant dans ses terres , alla docilement se rendre à la Bastille , sur Tordre d'un ministre. Des gentilshommes, trop pleins de leurs vieux souvenirs, ayant osé opprimer encore les laboureurs de quelques provinces écartées, se virent promptement atteints par les vengeances du trône. Us s'étaient mis en société de crimes avec les prévôts et leurs juges aussi per-

« Castries l'impératrice Marie-Thérèse , toute sa noblesse « sert, tandis qu'on ne me donne que les cadets sans fortune.

■ Si un fils unique servait dans ce pays, on croirait tout

■ perdu. » (Entretiens avec Marie-Thérèse, extraits des manuscrits du maréchal de Cas tries.)

vers et aussi décriés que les bandits de la Sicile. Des commissions du parlement de Pans et de celui de Toulouse furent envoyées tenir les grandsjours, pour châtier ces rejetons de tyrannie , et le roi ne dédaigna pas d'encourager la sévérité des magistrats (i). Ce qui restait de l'ancienne chevalerie était peu propre à inspirer des regrets. Cette institution mensongère , qui prétendait guérir l'anarchie par un remède anarchique , et dont les préceptes et les actions se montrèrent si dissemblables, ne survivait que dans la licence de quelques jeunes gens impétueux et grossiers. Les vols de manteaux sur le Pont-Neuf étaient son dernier exploit. Le lieutenant de police , d'Argenson , ferma la lice des chevaliers en France , un peu moins plai-

(i) «Il faut achever de bannir l'oppression et la violence « des provinces de votre ressort ; et vous , et ceux que vous « présidez avez trop bien commencé , pour n'en pas venir à «< bout. » ( Lettre de Louis XIF'àM. de Novion, président des grands -jours à Clermont, du i ep décembre i665.) Parmi les seigneurs qui furent condamnés à mort , était un marquis de Canillac à qui la protection d'un simple exempt de maréchaussée assurait depuis quatorze ans l'impunité de crimes énormes. Quant aux prévôts et aux juridictions prévôtales, voici ce qu'en pensaient les plus grands magistrats du siècle, les La moignon, les Talon, etc. « Les prévôts oppri- «< ment les innocens et déchargent les coupables ; la plupart « sont plus à craindre que les voleurs même..... Ils vexent « les sujets du roi en prenant connaissance de toutes ma—

sauraient que Cervantes ne l'avait fait en Espagne. L'autorité royale suivit avec persévérance ses desseins contre la vieille aristocratie , et tous les moyens lui semblaient bons pour assouplir ce corps réfractaire , qui se compose et s'entretient de trois élémens divers , démocratie entre les nobles, anarchie contre le prince, tyrannie sur le peuple. On ordonna une revue générale des nobles ; mais cette mesure , détournée vers un but fiscal , devint une source de concussions et de recherches humiliantes. La poursuite fut affermée à des traitons qu'il fallut bientôt poursuivre euxmêmes. La noblesse, fondue dans l'armée, s'accoutuma comme militaire à une soumission passive, qu'elle aurait contestée comme vassale. Elle

• tières Toutes les oppressions que peuvent commettre ou

«les voleurs, ou les personnes puissantes qui s'engagent à « mal faire , n'approchent point des concussions des prévôts

« des maréchaux Cette vérité a été reconnue aux grands-

« jours de Clermont, où l'on a fait le procès à plusieurs offi-

■ ciers de maréchaussée. Mais l'on a été persuadé d'ailleurs

■ qu'il n'y en avait pas un seul dont la conduite fût innor-

■ cente Les assesseurs, bien loin de veiller sur les actions

« des prévôts, partagent la proie avec eux, et commettent « souvent plusieurs malversations de leur chef..... La juri-

* diction prévôtale devrait plutôt être resserrée dans des m bornes étroites, par le mauvais usage qu'on en fait tous les « jours. » ( Procès-verbal de V ordonnance de 1670 , p. 28 à 34.)

vit, non sans dépit , l'ancienneté de race subordonnée à l'ancienneté de service , et le titre de duc qui était un droit , sacrifié par le rituel de la cour à celui de maréchal qui était un don. L'ordre sévère de l'administration lui enleva ce droit de protection , et j'ai presque dit de rapine qu'elle avait tant exercé dans les affaires de finances. La division fut portée dans son sein , par l'usage qui s'introduisit alors de l'évaluer par époques et par quartiers. Cessant d'être renouvelée parla possession des fiefs et par le service des armes, elle ne tint désormais ses recrues que du trafic des offices, ou de la vente encore plus choquante desanoblissemens. Le roi l'écarta soigneusement des fonctions du ministère et des grandes négociations, qui furent confiées à des hommes de mérite sans aïeux. Nous retrouvons la même politique plus apparente en Espagne > où les deux dynasties d'Autriche et de France transplantées sur ce trône étranger , affectèrent de remettre l'exercice de leur pouvoir à des parvenus sans famille, pour ne pas se créer des lieutenans trop redoutables. Mais le dissolvant le plus actif employé par Louis XIV, fut le déplacement de la principale noblesse; jusquelà ces fiers suzerains , importunés de trouver à la cour un supérieur, et à la ville des égaux, avaient préféré , comme les oiseaux de proie , d'exercer du haut de leurs donjons une domination soli-

taire; l'habile monarque , offrant une tli version à leur superbe ennui, sut les attirer des provinces dans sa cour. Des tournois et des fêtes en donnèrent le signal. On acquit la conviction que les faveurs ne tomberaient désormais qu'autour du roi. Il y eut des places et des plaisirs pour tous les âges et pbur tous les sexes. Le ridicule s'attacha aux vertus domestiques et à la simplicité agricole. Les habitudes des nobles campagnards alimentèrent les sarcasmes de la comédie et les fréquentes mascarades de la cour. Le luxe, la galanterie, la vanité et la mode firent le reste. Des sommes considérables, distribuées régulièrement en cadeaux et en loteries ? furent même pour les courtisans assidus, et pour leurs femmes, un salaire assez grossièrement déguisé. Mais il ne fallait pas alors plus de délicatesse avec des hommes qui avaient fort goûté l'insolence du surintendant Bullion lorsqu'il osa leur faire servir à sa table des monnaies d'or, sur lesquelles ces nobles convives jetèrent des mains affamées. Des écrivains du dernier siècle se complurent à nous représenter ces châtelains amollis ainsi par des mœurs nouvelles , comme une tribu oisive d'hommes vains devenus inutiles , d'hommes efféminés devenus corrupteurs, d'hommes insolens devenus serviles; mais ne doit-on pas affranchir de ce jugement trop sévère , et les braves que la guerre

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retenait dans les camps, et ces naturels heureux que les contagions environnent et n'atteignent pas?

Ce triomphe du pouvoir royal eut des suites imprévues, Le vainqueur se trouva aussi embarrassé des ruines de la féodalité, qu'il avait paru effrayé de son colosse. Les grands retenus à la cour, et dissipant leurs biens par vanité , cessèrent d'être la ressource de la petite noblesse. Sully et d'Épernon , Richelieu et Çondé avaient exercé les derniers ce magnifique patronage qui devenait plus nécessaire que jamais Depuis la découverte de l'Amérique et le règne de Charles-Quint, un luxe nouveau et des besoins factices pénétraient dans toute l'Europe. Les produits lents et bornés de l'agriculture atteignaient avec peine à des dépenses qui croissaient sans relâche. Il n'était plus possible de rester riche sans augmenter son revenu. Ainsi la noblesse française , k qui un préjugé invincible ne permettait d'autre profession que celle des armes, et dont la coutume barbare déshéritait les puînés , se partageait en deux classes, l'une malaisée, et l'autre tout-à-fait indigente (i). L'État se voyait chargé de trente mille familles de hobereaux,

(i)Les nobles eurent ainsi une populace bien réelle et bien distincte , qu'il arrive trop souvent de confondre avec la noblesse elle—même , parce que la langue manque de mot pour la désigner. Si on adoptait l'expression de nobilace ,

DE LOUIS XIV. 4i

oisifs, remuans, présomptueux et n'ayant d'autre instruction qu'une gymnastique brutale , fort décréditée par l'invention des armes à feu. Venise s était trouvée dans une position pareille vis-à-vis de cette portion de ses nobles qu'elle appelle les barnabotes, du nom du quartier de Saint-Barnabe qu'ils habitent communément. Mais Venise les a comprimés par des lois terribles , comparables à ce que Gènes et Sparte ont imaginé de plus odieux contre les Corses et les Messéniens. Louis XIV n'imita pas cette. sombre politique, et voulut au contraire employer les barnabotes français au service de son ambition. Cet élément capricieux, qui fit le désespoir de Colbert, devint dès-lors la principale sollicitude du gouvernement. Tantôt chéri et tantôt incommode, il reparaîtra durant un siècle comme l'âme, le tourment , le but pu la cause des lois, des fautes,. des revers, et de la chute de la monarchie. L'influence delà pauvre noblesse que notre frivolité n'a pas aperçue , précisément parce .que nous en étions le jouet, fixait l'attention de nos ennemis. Carthage ne s'occupait pas avec plus d'inquiétude des querelles du forum romain, et Vienne et Varsovie des mouvemens des janissaires, que les cabinets de l'Europe n'observaient ce le-

qui me parait claire , et fondée sur l'analogie, le langage en cette matière éviterait des méprises, préviendrait des injustices, et obtiendrait plus de précision.

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vain dont notre machine politique était travaillée. Leurs juge m en s ont causé plusieurs des événe* mens du siècle dernier , et ce qu'il m'a été donné de pénétrer sur ce point dans le secret des diplomaties étrangères ne sera pas une des moindres singularités de l'histoire que je me propose d'écrire.

Mais ne devançons point l'ordre des temps , et voyons d'abord comment la surabondance de noblesse se fit sentir dans la constitution militaire. Afin de l'employer en plus grand nombre, on fçrma l'armée de petits corps , et on les découpa en petites divisions ; puis on doubla les officiers , puis on en mit à la suite , puis on en vint à créer des corps tout d'officiers. Que résulta-t-il de cette manoeuvre ? Il y eut des corps privilégiés qui excitèrent des jalousies, amenèrent le découragement et le goût du faste, et ne rendirent pas des services égaux à ce qu'ils coûtaient. L'armée , saturée d'officiers outre mesure , fut proportionnellement la plus ruineuse de l'Europe ; mais elle fut; par la même cause plus sensible , plus intelligente, plus nerveuse , et ajoutons plus susceptible de cabales et de turbulence sous des généraux médiocres, comme nous aurons trop souvent occasion de le vérifier. L'administration éprouva dès-lors un égal embarras à recruter des soldats , ou à se défaire des officiers. Elle avait formé de quatre mille

cadets une pépinière de mutins qu'il fallut dissoudre. Quoique l'armée fut inondée de gentilshommes^ leur multitude ne s'épuisait pas. Le gouvernement pensa leur donner un débouché par le commerce maritime i qu'il affranchit de la dérogeance. Mais la noblesse, implacable dans ses préjugés, repoussa ce moyen delortune et d'abaissement. Je rougirais de dire à quelles extrémités la nécessité faisait descendre des fanatiques qui s'interdisaient par honneur les moyens honnêtes de subsister. Dès la première édition du Dictionnaire de l'Académie, cette indigne ressource est signalée par l'expression semi-féodale de chevaliers d'industrie, ou plutôt chevaliers de Vindustrie, comme on disait alors.

Quoique une vive jalousie animât la noblesse de province contre celle de cour, les rapports de sang, de passions et d'intérêts , les rapprochaient sans cesse ; et d'ailleurs le grand crédit de Tune la rendait nécessaire à l'autre. Les seigneurs attirés, presque comme des otages, dans le palais des rois, ne tardèrent pas à y régner ; ils y corrompirent plus qu'on n'avait compté les corrompre , et reprirept par la séduction tout ce que la puissance leur avait ôté. La féodalité n'avait composé , à proprement parler, qu'une hiérarchie de valets et un échange de domesticité. Ces termes de valets et de domestiques n'étaient pas moins honorables dans le

vocabulaire des fiefs , que les fonctions serviles qu'ils désignaient. La flétrissure que le dix-huitième siècle n'a pas obtenu sans peine de leur imprimer, est le témoignage le plus certain qu'un nouveau génie et un nouvel honneur ont saisi les rênes du monde. Les châtelains apportèrent de leurs donjons des traditions de servilité et des habitudes obséquieuses , qui les rendaient doux et agréables dans ce service personnel où la haute bourgeoisie n'avait jamais montré qu'une répugnance dédaigneuse et une gaucherie volontaire. Us s'emparèrent donc exclusivement de la familiarité, de la confiance et des faiblesses des princes. La flatterie devint leur religion. A la souplesse des grâces quelques-uns joignirent aussi la magie de noms illustres, et l'ascendant de belles qualités; car si le préjugé de la naissance suffît pour pervertir la foule des âmes communes, on ne peut nier qu'il n'élève à un degré d'excellence incomparable les naturels heureux qui eussent été nobles et bons indépendamment de cette faveur du sort. Les grands se prévalurent de la conquête qu'ils avaient faite de la cour, et de l'éclat que leur représentation y répandait, pour en exiger le prix. On leur prodigua des titres et des pensions , et l'on créa pour eux , dans le civil et surtout dans l'armée , une foule de places et de grades aussi inutiles que magnifiquement payés. Mais ce qui est bien d'une

autre importance, c'est qu'ils établirent à leur seul avantage , des opinions et des maximes qui s'enracinèrent dans la monarchie, et dont nous parlerons bientôt. Pstr une curieuse réaction , après que les rois se furent servis du peuple pour dompter les nobles , la noblesse se servit des rois pour fouler le peuple.

Ce n'est pas que dans l'ame de ces novices courtisans il ne dût rester des souvenirs de leur première indépendance; sous des manières soumises et un langage effacé couvaient probablement quelques regrets des sacrifices faits à la nécessité , et l'espoir d'un meilleur temps ; l'historien du dernier siècle en rencontrera les preuves à chaque pas. La plus belle des fêtes eût été pour eux de retrouver encore dans le monarque , au lieu d'une divinité, un simple doge, ou le premier gentilhomme du royaume , ainsi que l'avait dit une fois le Béarnais dans une saillie gasconne , et avec plus de courtoisie que de sincérité. Pouvaient-ils se dissimuler que la noblesse , bornée à un lustre d'emprunt et à une puissance d'artifice, gardant trop de privilèges pour ne pas mériter la haine , et trop peu pour la braver toujours, ne flottait plus que sur des individus épars et sans agrégation légale. Considérée comme corps politique , elle avait tenu à deux liens qui s'étaient rompus. Les états-généraur, qui formaient le premier,semblaient abrogés

comme incompatibles avec la nouvelle monarchie; le second de ces liens était la convocation du ban, ai pratiquée dans les temps anciens. Les essais qu'on en fit pendant le grand règne ne mirent au jour que des exemples de désordre et de faiblesse : cette masse de nobles, montrée à l'ennemi en 1 674 ? abandonna en fuyant son capitaine-général, et dès-lors on dédaigna de troubler le repos de ces races , soit qu'elles fussent en effet dégénérées , soit que l'art de la guerre ne s'accommodât plus de ces tourbes sans discipline. Cependant leurs préjugés restaient les mêmes , et en les défendant avec une opiniâtreté de sectaires, ils reprenaient quelque chose de la vie commune que le sceptre leur disputait. Ainsi le duel, ce reste du droit de vengeance si cher à nos aïeux , cette image des guerres privées, si importantes dans les mœurs féodales, avait toujours irrité l'orgueil de nos rois. Louis XIV surpassa contre les duellistes les sanglantes proscriptions de Henri IV et de Richelieu; mais il ne réussit qu'à demi , et concourut lui-même à la violation de ses ordonnances (1). Les gens de robe,

(1) Un fils de ce monarque ayant été consulté par le cardinal de Fleur j, à l'occasion d'un duel entre le grand-prieur et le marquis de Gonflans , lui adressa une réponse qui respire l'indulgence , et d'où je tire le passage suivant : « Les «lois sur les duels sont sages; mais jusqu'à ce qu'on ait « trouvé le moyen de sauver l'honneur d'un homme, il faut

charmés d'une législation qui amenait à leurs pieds les gens de guerre , en développèrent les rigueurs avec une cruelle vanité; et d'ailleurs , par leur état même , ces légistes étaient de tous les hommes de la terre les moins propres à sentir les exigences du point d'honneur. La passion des combats singuliers s'éteignit; mais leur usage subsista. On se contenta de ne pas les chercher ; on ne put se résoudre à les fuir. Le duel est sans doute un mal , mais la crainte du duel a quelques bons effets; c'est y pour ainsi dire, le tribut imposé à la civili-

« en particulier compatir à ce qu'il est obligé de faire. J'ai « vu le feu roi bien sévère sur les duels ; mais en même «temps si, dans sou régiment, qu'il approfondissait plus « que les autres , un officier avait une querelle, et ne s'en ti- « raît pas selon l'honneur mondain , il approuvait que l'on « lui fit quitter le régiment. Nous voyons bien que les « deux principes ne s'accordent pas. Mais l'un et l'autre «doivent se trouver daris tout homme, puisqu'ils ont été « dansle roi le plus juste et le plus ferme. » ( Lettre du comte de Toulouse au cardinal de Fleury y du 27 mars 1737. ) Le comte de la Lippe ayant été chargé par le roi de Portugal de reconstituer son armée , il déclara qu'il congédierait du service les officiers qui allégueraient leur conscience pour se dispenser des affaires d'honneur , attendu que les régimens

étaient faits pour les braves , et qu'il y avait pour les autres assez de couvens en Portugal. On voit dans les Mémoires de

Sully combien de fois Henri IV condamna par sa conduite et

par son langage ses propres lois sur les duels.

sation d'un peuple vif et belliqueux , tribut que paient les fous et dont profitent les. sages. L'épée protectrice de l'honneur et de l'urbanité conserva donc son altière juridiction, et les Français ne devinrent pas un peuple à stylet.

La magistrature entra à son tour dans les creusets du despote. Elle avait cette existence équivoque commune à toutes les institutions françaises. Tirée de la bourgeoisie, elle devenait noble par la possession de ses offices , comme on l'était auparavant par la possession des fiefs. Il ne lui restait qu'à se recruter parmi les nobles eux-mêmes, et c'est un dernier pas que sa vanité devait faire un jour. Mais tandis qu'elle reniait sa propre origine , la noblesse du haut de ses créneaux la désavouait elle-même, et ne comprenait pas qu'il y eût des vertus ailleurs que sous le casque et le heaume. La magistrature commençait à former un quatrième ordre, dans la nation, quand les états-généraux cessèrent (i) ; et telle avait été son habileté , qu'elle s'applaudit seule de leur abolition ; car elle s'était dès long-temps substituée à cette grande autorité, et avait osé , pour la sanction des lois et

(i) Lorsqu'en 1726 des notables furent convoqués aux Tuileries, le parlement demanda au roi que la séparation des ordres n'y fût pas observée , afin que les députés des cours souveraines n'eussent pas la honte d'y délibérer avec le tiers-état.

pour l'octroi de l'impôt, remplacer par des formules de greffe l'imprescriptible nécessité du consentement des ordres. L'administration de la justice, règne de tous les momens, arbitrage de tous les intérêts , et confidence de tous les secrets , donnait d'ailleurs à la magistrature plus de consistance que la féodalité n'avait pu en recevoir de ses tours et de ses arbalètes. L'ignorance et l'étourderie des preux cédaient aux mœurs graves et studieuses des parlementaires , et le patronage passait insensiblement des hommes d'armes aux gens de loi. S'il m'était permis d'éclairer ce parallèle par une image physique , je dirais que le temps imprimait à la noblesse la rouille du fer qui le tache et le détruit, et à la magistrature la rouille du bronze qui l'embellit et le conserve. Ces antiques cours souveraines se dirigeaient par des maximes et des traditions consacrées dans leur sein. Les historiens, qui pour la plupart les ont ignorées , accusent souvent les hommes de l'imperfection des choses, et ne comprennent pas comment les erreurs du corps furent plus d'une fois le résultat de la vertu et de la fidélité de ses membres. On ne saurait juger avec trop de réserve tant de personnages distingués qui achetaient à de grands prix l'obligation d'une vie dure , fastidieuse et désintéressée , et dont l'ame s'était trempée dans ces anciennes familles de robe où la science, la foi, le v. 4

5o MONARCHIE

courage et la pudeur, se transmettaient comme des biens héréditaires. Si , au milieu de la corruption commune, quelques belles pages restaient à nos annales, c'étaient principalement celles que remplissait la vie des grands magistrats.

L'influence parlementaire finit autant par les saturnales de la fronde, que l'influence sacerdotale par la procession de la ligue. Sans vouloir excuser les écarts du parlement , on peut remarquer que la première faute fut dans l'absurdité de notre droit politique qui livrait un royaume tel que la France à la merci d'une femme autrichienne et d'un abbé italien. Louis XIV ne pardonna pas aux magistrats les agitations de son enfance, et on le vit à l'âge de dix-sept ans entrer en bottes au par* lement et dissoudre, un fouet à la main, l'assemblée de ses prétendus tuteurs. Cette démarche, plus digne d'un Tartare que d'un roi de France , fut suivie de soixante ans d'une obéissance asiatique. La faculté des remontrances , garottée par la loi de 1667 jusqu'à l'impuissance, eut l'air d'une moquerie (1). Quelquefois des membres du parle-

(1) L'ordonnance de 1667, qu'on peut appeler le manifeste du despotisme, fut enregistrée d'autorité dans un lit de justice. Les chambres des enquêtes tentèrent quelques efforts pour protester contre cette violence. Mais le premier président de Lamoignon , alléguant un ordre verbal du roi , empêcha toute délibération, et ne souffrit même pas que lès

DE LOUIS XIV. 5i

ment furent consultés; jamais le parlement n'ob tint cette faveur. Ce corps attiédi par l'expulsion de ses têtes les plus ardentes, et retiré du mouvement des affaires publiques, se reposa avec plus de gravité dans ses fonctions judiciaires, où la protection royale se plut à l'environner. Quoiqu'en effet le monarque ne renonçât pas entièrement à l'abus meurtrier des commissions , il ne souffrit pas que le cours de la justice fût interrompu par ces violences dont les magistrats se plaignaient encore dans les fameuses remontrances de 1 6 1 5 , et il ne vit pas sans une secrète joie les plus grands personnages de l'État pâlir devant un arrêt de la Tournelle. Les ordonnances civiles tendirent plutôt à consacrer qu'à détruire les abus chers à la multitude des gens de robe , tels que l'énormité

articles de l'ordonnance fussent lus dans l'assemblée. I^e président Miron , qui était à la tête des opposans, demandait que le parlement adressât au roi non des remontrances , mais une simple prière. Dans un mouvement oratoire assez heureux , il compara le roi à Dieu , et s'écria que Dieu ordonnait aux chrétiens de prier, même quand il n'avait pas le desseiu de les exaucer , et que , plus d'une fois , touché de leurs supplications, il avait daigné adoucir les décrets de sa volonté. Le premier président redoubla de colère et de menaces , et les chambres intimidées sentirent que s'il était peimis de se familiariser avec Dieu par la prière, on ne pouvait éviter que par le silence et le respect d'offenser un aussi grand roi que Louis XIV.

des procédures et l'extravagante étendue des ressorts , et l'on soupçonna que cette complaisance politique avait moins pour but de faire respecter les parlemens que d'empêcher le peuple de s'y attacher, comme si une justice trop pure eût paru pour la couronne une rivale trop à craindre. L'ordonnance criminelle de 1670 sembla encore mieux calculée pour plaire aux criminalistes de profession. Iniquité des formes, arbitraire des peines, férocité des tortures et des supplices, rien de ce qui souille les jurisprudences les plus barbares n'y fut omis. Mais telle est la malheureuse infirmité du cœur humain qu'il finit par jouir avec orgueil de la sévérité des ministères qu'on lui confie, à l'exemple des druides, qui augmentaient leur considération en préchant des dieux terribles. Dans les longues querelles qui agitèrent la Grande- Bretagne entre le despotisme et Tordre constitutionnel, on vit toujours les juges incliner vers celui de ces deux partis qui est le père des codes sanguinaires. En France, je le dis à regret, la loi était moins humaine que le peuple , et le juge plus rigoureux que la loi (1).

(1) Ceux qui pratiquent les matières criminelles ne demanderont pas comment on peut être plus rigoureux que les lois , en paraissant seulement les observer. La part de l'arbitraire y est toujours immense. Cependant il est juste de dire que cet esprit étroit et austère se corrigeait ordinairement

Si en ôtant aux cours souveraines leur part dans la législation , le trône se délivra d'un concours importun , il se priva aussi de son plus ancien et de son plus nécessaire appui. Le parlement était de nos antiquités le seul monument qui restât debout. Sa constance et ses formes graves

dans ceux des juges qui, par goût ou par position, s'occupaient beaucoup des affaires publiques. Les présidiaux passaient pour plus impitoyables que les parlemens. Cette disposition est si bien le résultat des habitudes de la profession et de la forme ordinaire des idées , que la justice criminelle n'est nulle part aussi douce que dans les pays où elle est administrée par un sénat gouvernant , et où les récompenses et les peines sortent de la même main. Après la réhabilitation de Galas , quelques jeunes magistrats du parquet et des chambres des enquêtes commencèrent à professer aussi des sentimens plus humains. Ils étaient traités de novateurs et d'esprits-forts par leurs vieux collègues, qu'on appelait communément les bouchers de la TourneUe, et qui ne refusaient pas cet éloge. La sévérité de nos gens de robe ne provenait au reste ni d'une cause passagère comme le fanatisme , ni d'une dureté naturelle , comme chez les Malais ou chez les anciens Hébreux. Mais de fort honnêtes , et souvent même de fort bonnes, gens , devenaient cruels sans s'en apercevoir, et simplement par pédantisme. Ce Serait un livre neuf et utile qu'une histoire des crimes du pédantisme. La renaissance des assemblées nationales , l'abolition de la ve'nalité , et l'épreuve imparfaite du jury , ont donné à la magistrature actuelle un autre aspect , qu'il n'entre pas dans mon plan d'examiner.

rendaient son opposition ou son secours également puissans. Substitué aux états-généraux, dont il portait presque le masque , il abusait la nation sur la perte de ses droits. Ce fut une grande imprudence de Louis XIV de décolorer ce précieux simulacre qu'il fallait ou ne pas conserver si on voulait un pouvoir despotique , ou ne pas humilier si on voulait un pouvoir tempéré. Tant que les rois s'étaient débattus contre la féodalité T les compagnies judiciaifes.avaient travaillé de concert avec eux , et fidèlement partagé les dépouilles des grands vassaux. Mais quand la puissance royale eut acquis , sous Louis XIV , une prépondérance sans limites, la magistrature, dédaignée comme auxiliaire, et récusée comme arbitre, se trouva presque rivale , et fut poussée par les hauteurs du trône vers un système vague de censure chagrine et d'espérances ennemies. La constitution de ce corps était si subtile qu'il pouvait indifféremment se montrer populaire contre les nobles, aristocratique contre le peuple , national contre la couronne. Il n'était pas même improbable que sous cette dernière forme il serait capable de tout bouleverser, si le tiers-état, lassé d'être un instrument , s'avisait un jour de devenir un parti. En attendant , la magistrature nourrissait les esprits de principes favorables à son intérêt. La plus ingénieuse de ces jongleries fut la nécessité des corps

intermédiaires qu'elle prétendit être l'essence de la monarchie. Mais comme dans cette doctrine le peuple demeurait sans représentation , et matière inerte du pouvoir, la théorie était évidemment un accord entre les oppresseurs pour la sûreté des abus. La question se bornait à savoir si les bases d'un édifice sont moins chargées en supportant quatre étages qu'un seul Quoi qu'il en soit, Louis XIV , fier du silence qui l'environnait , se crut vainqueur de ce Protée endormi. Il assura au dauphin que , dans ces compagnies autrefois si redoutables , il ne trouverait plus que des automates supplians (i).

Le tiers-état semblait trop misérable pour qu'il fut au pouvoir du monarque de l'abaisser davantage. Trahis par la magistrature qui passait dans les rangs de la noblesse , délaissés par la plupart des lettrés , qui s'attachaient à l'ordre ecclésiastique , de pauvres laboureurs , de grossiers artisans , et de petits marchands dans la boue des villes ou dans le tumulte des foires, formèrent un peuple ignorant et dédaigné , sans émulation et sans re-

(t ) « Dans l'État où vous devez régner après moi, vous ne ■ trouverez point d'autorité qui ne se fasse honneur de tenir « de vous son origine et son caractère ; point de compagnie « qui ne se croie obligée de mettre son unique sûreté dans « son humble soumission. >» (Instructions pour le dauphin, tome If, page 29.)

pos. lies noms d'écolier et de mendiant furent synonymes , et , jusqu'au règne de Philippe-Auguste, ceux qui se vouaient aux études n'eurent d'abris que des hôpitaux , et de moyen de subsister que la quête dans les rues et les maisons. Le peu de commerce qu'on tolérait alors était flétri et relégué entre les mains de quelques étrangers, Juifs ou Italiens , qu'une cour avide et une populace féroce excédaient d'avanies. Quand les trois fils de Philippe4e-Rel s'avisèrent de mettre en vente la liberté , on attendit long-temps les acheteurs d'un bien si insolite. L'affranchissement des campagnes par Louis X n'avait pas amélioré leur sort. Les justices et la plupart des corvées subsistaient; le service personnel, converti en rede<vances pécuniaires , n'était pas moins accablant ; les taxes de la couronne , et tout ce que les rois avaient pu accaparer pour eux-mêmes de féodalité, l'aggravaient encore. En 1790 , les agens immédiats du roi rançonnaient encore d'innombrables censitaires au nom de la tour du Louvre. L'usur*pation primitive des seigneurs devenait évidente par la diversité de ses mesures. Dans le nord du royaume, où les barbares de la Germanie avaient été plus puissans , prévalait l'odieuse maxime : Point de terre sans seigneur; dans le midi au contraire, où les institutions municipales des Romains s'étaient mieux enracinées , on admettait la règle

un peu moins inique : Point de seigneur sans titre. Mais au nord comme au midi , le paysan végétait dans l'opprobre et dans le besoin , spolié par les chicanes des feudistes , s'il ne l'était plus par les soldats du château , et restant le serf du premier et du plus dur des suzerains , c'est-à-dire de la misère.

Les chartes vendues aux cités auraient dû produire de meilleurs fruits. On ne connaissait point l'art captieux de distiller goutte à goutte une liberté idéale. Les villes que le monarque affranchissait étaient véritablement libres de nom et d'effet , ayant sans partage leurs propriétés , leur justice et leur administration , telles qu'on en voit encore dans quelques contrées d'Allemagne. Elles affectaient même les droits , le langage et les livrées de la seigneurie ; et , comme nulle institution ne se lave entièrement des couleurs de son temps, les privilèges contre la féodalité étaient féodaux. On ne saurait imaginer, si on n'a point lu ces archives de notre ancien droit, combien sur ces matières délicates les idées modernes ont reculé (1).

(1) Qoe l'on consulte les actes échappés à la destruction depuis Louis— le— Jeune jusqu'à Louis XI. Quelques— uns sont êpars dans la grande collection des ordonnances du Louvre , et notamment dans les tomes IV, XI , XV et XVI. Ce n'est pas seulement l'affranchissement des tailles et des milices, l'absence des gens de guerre , la libre élection des magistrats

Je crois au reste qu'il entrait dans ces concessions plus de libéralité que de bonne foi, et que si la couronne éleva les communes pour abattre les vassaux, elle ne songea plus qu'à réduire les communes quand les vassaux forent défaits. Les premières concessions avaient été livrées à prix d'argent, sans aucune vue politique; et plus d'une

qu'on y trouve , mais encore les meilleures garanties de la liberté civile : l'inviolabilité du domicile, la justice civile et criminelle attribuée aux officiers choisis par la cité, la précision des cas très-rares où un citoyen peut être emprisonné, l'élargissement sous caution , l'abolition de toute confiscation, la remise de l'amende pour les contraventions commises sans mauvaise foi, l'autorisation des créanciers du roi de vendre leur gage au bout de quinze jours , la défense aux baillifs et à leurs enfans de se marier avec des personnes qui habitent leurs ressorts , etc. Ce qui est juste et bon dans le gouvernement des hommes est en même temps si simple , qu'on ne doit point s'étonner de voir les grossiers habitans de ce» villes bâties en bois, connaître et sentir ce qui leur convient, mieux que les sophistes enveloppés de pourpre. Au dix-huitième siècle, et dans le sein du parlement, on osa bien encore définir le tiers-état , la gent corvéable et taillable à merci et miséricorde. Si au lieu de descendre de l'affranchissement des commuues jusqu'à nos jours, on remonte à des temps antérieurs, on reconnaît que déjà sous les Romains, sous les rois francs de la première race, et jusqu'à la décadence des enfans de Gharlemagne , l'administration des cités fut populaire , et exercée par des échevins librement élus. Ces échevins (Scabini) jugeaient au criminel comme au civil, et en

fois , par un vol pire que le stellionat , le monarque obéré vendit à l'évêque l'abolition de l'affranchissement qu'il avait vendu à la cité. Fréquemment aussi, dans la suite , on vit les agens du fisc provoquer des résistances par la violation des chartes, et le prince aussitôt révoquer les privilèges, comme châtiment de la révolte. Mais ce furent surtout nos

dernier ressort; car les appels, introduits plus tard, furent une subtilité empruntée du droit canon. S'il arriva quelquefois aux rois de destituer ces juges pour cause de malversation , toujours ils les firent remplacer par le choix des habitons. L'affranchissement des communes se bornait ainsi a rétablir l'ordre primitif, et à effacer l'usurpationféodale qui n'avait pas moins dépouillé le peuple que le roi. Ce que la couronne vendait aux cités, comme une concession nouvelle, était donc simplement la restitution de droits anciens et inaliénables. Aussi remarque-t-oo dans plusieurs de ces chartes qu'elles sont données aux villes comme le seul moyen d'y établir l'ordre , et de les arracher soit à des tyrannies privées, soit à des ligues et à des révoltes. Je ne parle point des villes maritimes, qui savaient par leur propre force maintenir leur indépendance contre les seigneurs et contre la couronne. Cest nn préjugé français d'attribuer aux croisades une grande iafiuence sur l'affranchissement des communes. Mais si l'on ▼eet éftndier les dates et les titres , on se convaincra que les croisades n'influèrent sur l'affranchissement d'aucune ville. et qu'elles influèrent très-peu sur celui des campagnes , et pas plus en France qu'en Italie, en Allemagne et en Angleterre , où l'on a des idées plus justes sur cette partie de l'histoire du moyen âge.

6o MONARCHIE

guerres civiles et nos querelles de religion qui submergèrent les droits des communes. Ce qui échappa de ce triste naufrage fut en général puéril, illusoire, simplement honorifique , éludé sans scrupule, et servit de prétexte à de nouvelles rançons. Louis XIV considéra peu ces frêles débris, et par l'établissement définitif des intendans, et la vente des mairies perpétuelles , mit le sceau à la ruine de toutes les libertés politiques et municipales. Si néanmoins il resta çà et là quelques scories des anciennes franchises , ce fut par exception. L'exercice des droits les plus naturels, tels que garder sa ville, vendre son vin, porter une arme pour sa défense, etc., se déguisa en privilèges, et le ramas des injustices partielles valut mieux que la loi commune.

Mais ce prince était jeune et ambitieux. Il respirait la guerre , le faste et lés conquêtes. Comment un État agricole eût-il pu satisfaire des passions d'un vol si élevé ? Ni la richesse du sol , ni le nombre des hommes, ni le courage du peuple, ni l'abondance du matériel de la guerre ? ne suffisent aux goûts militaires des modernes. Voyez de nos jours l'Autriche et la Russie, incapables de soutenir seules deux campagnes, tandis qu'une île de l'Océan peut , durant vingt années , armer une partie de sa population , et mouvoir toute la soldatesque de l'Europe. Le même phénomène avait frappé

Louis XIV. Il se vit, dès la seconde campagne , obligé de vendre l'argenterie de ses palais et d'animer ses ennemis par le signal de sa détresse , pendant que la petite Hollande , qu'un visir proposait de faire jeter à la mer par des pionniers, prospérait sous le fléau des batailles. Les manufactures et le commerce furent donc à ses yeux la source magique où il était donné au fisc de puiser sans relâche et sans mesure. Ses vues n'allaient pas au-delà ; car le crédit public , la création des banques, et même le simple mécanisme .des changes , étaient des recherches inconnues à son ministère et à son siècle. Il voulut donc que son peuple devînt commerçant et manufacturier, et la chose se fit par enchantement. Le génie de Colbert se trouva digne des hautes conceptions du monarque, et des succès inouïs les couvrirent l'un et Vautre d'une gloire immortelle. Les hommes chez qui les arts sont plus une inspiration qu'une maind'œuvre, cessèrent d'être confondus dans le nom et dans la classe des artisans. Les fabriques de tout genre , depuis les étoffes les plus communes jusqu'aux tissus d'or, aux glaces et aux tapis de l'Asie, furent transplantées parmi nous, et reçurent de l'imagination française un éclat qu'elles n'avaient pas connu sur leur terre natale. L'entreprise fut suivie avec un talent, une vigueur et

une constance qui tiennent du prodige (i). Pour bien juger de tout ce qu'on dut , dans cette circonstance, au caractère vif et ingénieux des Français, il faut considérer que nos longues guerres civiles nous avaient plongés au dernier rang des nations industrieuses et que vingt ans après, lorqu'une démence plus honteuse et presque aussi fatale que celle de Charles VI eut fait révoquer l'édit de Nantes, ce furent des essaims de Français qui portèrent aux Anglais et aux Allemands les arts et l'industrie que nous venions de recevoir des Flamands et des Italiens , et dans les-

(i) Les commencemens furent difficiles, les obstacles nombreux , et la persévérance du roi invincible. Qu'on en juge par un fait assez léger. Les draps rayés furent quelque temps à la mode; mais ceux qu'on fabriqua en France parurent d'abord grossiers et ridicules. Cependant le roi ne voulut pas qu'on en portât d'autres. La ducbesse d'Uzès , à qui le duc de Montauzier son père avait laissé le soin de la garde -robe du dauphin, imagina de faire faire un habit pour ce prince , avec un drap uni et étranger, sur lequel un peintre dessina des raies. Louis XIV, informé du stratagème, réprimanda fort la ducbesse, fit brûler publiquement l'habit, et mettre à l'amende le marchand et le peintre. Dès l'année 1666, des manufactures avaient été introduites dans l'Hôpital Général , et mises sous la direction d'une Hollandaise , appelée Jaqueline Lefort, après que , selon la sagesse de ce temps-là , on se fut assuré delà fidélité de cette femme en commençant par lui faire abjurer sa religion. Cependant le gouvernement ne se

quels nous avions si rapidement vaincu nos maîtres. On doit aussi remarquer le changement absolu qui s'opéra dans le système des douanes. La guerre qu'elles avaient faite jusqu'alors aux exportations fut dirigée contre les importations; car autant , dans l'opinion de Sully , le royaume s'appauvrissait de tout ce qui en sortait pour 1 étranger, autant, dans celle de Colbert, il s'appauvrissait de tout ce que l'étranger y introduisait. Quoique ces deux doctrines fussent également exagérées , et que le dix-huitième siècle les ait habilement combinées l'une avec l'autre (i), la dernière

conduisait pas toujours par des principes fixes ou vrais. Les manufactures étaient plutôt dirigées vers le brillant que vers l'utile. On s'efforça , par un arrêt du mois de mars 1 700 , d'extirper, on du moins de réduire beaucoup les fabriques de bas au métier , tandis que le roi allait lui-même , en grand appareil, visiter une fabrique de points d Angleterre , que Colbert avait établie dans la rue Quincampoix, sous la dénomination de points de France , avec défense à tous les Français d'en porter d'autres. Malgré cette fausse direction , les objets d'un luxe très-recherché faisaient des progrès bien lents. En 1687, après la mort de Colbert, la cour soldait encore l'industrie des barbares, et faisait fabriquer et broder ses pins beaux habits à Constantinople. (Dangeau, 27 novembre 1687. )

(1) De nos jours, la concurrence des nations a été si ardente, et le commerce poussé si vivement , que les tarifs des douanes y varient d'un moment a l'autre , au lieu de s'asseoir

n'en constata pas moins l'avènement et le règne de l'industrie. C'est ainsi que le revenu public fut doublé , que la population s'accrut en dépit de la guerre, que notre commerce pénétra chez l'étranger par toutes les routes qu'avait frayées la victoire , et que la nation put soutenir les prodigalités de son prince , le poids de ses revers, et enfin les cruels essais de la science financière devenue la maladie endémique des États modernes. Il se fit par cet événement plus d'une métamorphose dans le tiers-état. Celle que le roi avait prévue fut grande, celle qu'il ne prévit pas fut plus grande encore.

Les progrès de l'industrie intérieure sont inséparables de ceux de la marine et des colonies. Des ports et des canaux furent creusés à grands frais. Nous étions arrivés tard sur les continens d'Asie et d'Amérique , et notre partage y restait bien médiocre. Colbert fit tout ce qui était possible en y

avec l'extrême lenteur et l'esprit de fixité qu'on y apportait

autrefois. Mais pour suivre les évolutions du commerce , il faudrait, pour ainsi dire, que le génie des douanes fût armé à la légère. Il est au contraire chargé en France d'une si monstrueuse fiscalité , que tous ses mouvcmens deviennent funestes, et que plus il prétend protéger le commerce, plus il l'écrase en bouleversant à l'improviste les spéculations et les valeurs. Les manufactures ne voient en lui qu'un faux allié, dont chaque prétendu secours décèle ou trop d'ignorance ou trop de voracité.

affermissant quelques établisseroens incertains. Les flibustiers inondaient alors les Antilles du sans de l'avare Espagne. Jamais traité n'avait été plus utile à là France que la protection dont elle couvrit ces déprédateurs, puisqu'elle y gagna la possession de Saint-Domingue. Sa marine imprévue étonna à la fois les deux mers, sans échapper à la fatalité qui mêla dans tous les siècles quelque chose de dur et de tyrannique aux institutions des navigateurs. Si en Angleterre la presse transporte par des violences passagères le matelot de la flotte marchande sur la flotte royale, en France les classes saisissent sans bruit depuis le berceau jusqu'à la tombe l'habitant des provinces maritimes, et cette espèce de main-morte constitue la pire des servitudes, car la subsistance y est précaire , et la chaîne éternelle. Mais l'industrie manufacturière , qui a besoin des conseils de la science et de la culture des arts , nous consolait de cette triste nécessité, et quelquefois l'austérité de la puissance se désarmait dans des soins plus doux. Louis XIV, guidé moins par un goût sûr dont la finesse lui manqua toujours, que par un instinct de grandeur dont l'inspiration fut heureuse , s'aperçut et s'empara du mouvement imprimé aux esprits de son temps. On sait combien ses plaisirs et ses nobles bienfaits eurent de part à la naissance des mille chefs-d'œuvre qui firent de son règne un siècle mov. 5

dèle, une de ces rares époques sur lesquelles l'esprit humain ne se lasse jamais de ramener son orgueil et ses méditations. Par l'établissement des académies, par les libéralités royales (i), la littérature fut tirée des cloîtres et des collèges , et sans l'ap* pui d'un autre travail devint une profession dans le monde , et pour ainsi dire la noblesse du tiers-* état* Cette singulière nouveauté , plus importante qu'on ne le croit communément, donna une voix à l'opinion publique et un centre aux pensées éparses et fugitives. A la turbulence des anciennes écoles, que nos princes furent plus d'une fois obligés de réprimer les armes à la main , succéda

(i) On est étonné de la modique somme que coûta au roi cette partie éclatante de sa renommée. Dans l'année où ses libéralités furent le plus considérables , la dépense ne s'éleva qu'à 100)866 livres, savoir : 53, 200 livres ea pensions pour les nationaux, 16, 3oo pour les étrangers , et le reste en gratifications. Un seul courtisan inutile , le duc de L**** *, coûta plus au roi que les lettres , les sciences et les académies , pendant tout son règne. Les sciences surtout, qui faisaient moins de bruit , n'inspirèrent plus d'intérêt après la mort de Colbert. En 1694 , on réforma la très-mince dépense que causaient l'Académie des Sciences et une autre petite Académie pour le perfectionnement des arts et métiers , qui avait été fondée par M. Bignon , et qui fut anéantie. Mais quelque temps après, la meute du cerf fut doublée. Henri IV pensait autrement, quand il disait: « Que l'on retranche de ma table pour payer mes lecteurs. »

une influence douce, pénétrante, invisible, que l'autorité ne peut atteindre. Les louanges du grand roi sortirent de cette institution comme un concert unanime. Mais il se pourrait bien aussi que i'amour-propre des princes eût érigé des juges en croyant récompenser des panégyristes , et qu'un jour, comme le parlement, l'Académie eût sa fronde. Mais déjà elle illustrait ce règne par la publication de son Dictionnaire où pour la première fois se montrait pure et fixée la langue qu'avaient essayée Rabelais, Marot et Montaigne, et qu'avaient ennoblie Port-Royal, Rossuet et Corneille. On trouva néanmoins que les locutions et les proverbes empruntés à la guerre , à la cbasse et au jeu de paume , y occupaient beaucoup de place. L'influence de la cour et de ses nouveaux hôtes parut dans cette prédilection , et quelques esprits pensèrent qu'on aurait dû peut-être associer un peu moins aux accens de Pascal, de Racine et de La Rruyère un jargon de châtelains désœuvrés.

En reconnaissant les avantages que le tiers-état, ou plutôt des personnes de cet ordre , reçurent de Louis XIV, on pousserait loin la crédulité si l'on y découvrait autre chose que des sacrifices faits à l'intérêt et non sans un secret dégoût. Les hommes et les opinions qui entourèrent ce roi dès le berceau l'avaient trop fortement imbu

d'idées nobiliaires, pour que l'impression primi» tive pût jamais s'en effacer: et sur ce point Ton peut dire, suivant l'ingénieuse expression de Plu* tarque, que ses mœurs avaient été teintes en laine. Aussi quoiqu'il n'aimât point les prétentions des gentilshommes, il portait en lui-même tous leurs préjugés. Lorsqu'un jour, poussé à bout par le duc de Lauzun , il jeta sa canne par la fenêtre , en reprochant à ce favori de l'avoir exposé à frapper un homme de qualité , il exprimait clairement que tout son peuple , à l'exception des gens de qualité, était placé hors des lois de l'honneur, C'est-à-dire* dans les idées du temps, au dernier terme du mépris. Il fallait que son ame fut bien pénétrée de ce sentiment injurieux, puisque non content de le manifester dans l'intérieur de son palais , il le publia dans le fameux édit de 1679, sur les duels. Là , tous les Français , moins une poignée de privilégiés, sont traités de roturiers et $ ignobles; leurs causes sont appelées abjectes , et leurs personnes indignes^ s'ils demandent la réparation de leur honneur, on les qualifie d'insolens, et si un noble prend leur défense , ils sorU\sans rémission pendus et étranglés (1). Je ne sache pas qu'en aucun pays

(1) Voici l'article 16 de cet édit que tout vrai Français ne saurait lire sans indignation : « D'autant qu'il se trouve des « gens de naissance ignoble, et qui n'ont jamais porté les « armes , qui sont assez insolens pour appeler les gentils—

civilisé un législateur soit jamais arrivé, à ce degré d'arrogance et d'invective. Pour en trouver des traces, on doit remonter aux codes barbares du moyen âge qui évaluaient le sang humain à des prix si différons; mais au moins c'était le droit brutal d'un vainqueur, et l'outrage des paroles n'aggravait pas l'iniquité du tarif. Lorsque dans l'accusation d'un roturier contre un noble , saint Louis ordonna que les parties en viendraient aux mains, et que le gentilhomme combattrait à cheval et le vilain à pied y il se montra aussi barbare que son siècle , mais il statua en même temps que

« hommes, lesquels refusant de leur faire raison à cause de

* la différence des conditions, ces mêmes personnes suscitent

« contre ceux qu'ils ont appelés d'autres gentilshommes, d'où

« il s'ensuit quelquefois des meurtres d'autant plus détes—

•tables qu'ils proviennent d'une cause abjecte ; nous vou-

« Ions et ordonnons qu'en tel cas d'appel et combat , princi-

« paiement s'ils sont suivis de quelque grande blessure ou de

« mort, lesdits ignobles ou roturiers qui seront atteints ou

« convaincus d'avoir causé et promu semblables désordres,

« soient sans rémission pendus et étrangles ,tous leurs biens

« meubles et immeubles confisqués ; et quant aux gentils*^

«.hommes qui se seraient ainsi battus pour des sujets et

« contre des personnes indignes, nous voulons qu'ils souf-

a firent les mêmes peines que nous avons ordonnées contre

<t les seconds. » Cette loi insultante a duré jusqu'à la chute

de la monarchie; elle fut confirmée par l'édit de février y*]*3,

çt par la déclaration du 12 avril suivant» On ne pouvait

pas attendre mieux de l'esprit aristocratique de la régence*

7 o MONARCHIE

le vaincu > sans autre distinction , serait attaché au gibet; et si sa loi fut injuste par l'inégalité des armes , elle évita d'être injurieuse par l'inégalité de la peine.

J'ai dit comment le pouvoir entreprenant de Louis XIV, rompant l'unité nationale, avait fait du clergé un simulacre , de la noblesse un cor* tège, de la magistrature un instrument, et du tiers-état une manufacture. Après ce tableau, qui représente la vie intérieure et organique de la France, éparse désormais entre des masees sans communication, il faut parler de son action sur les puissances étrangères, et montrer de quelle manière son nouveau tempérament se combina avec la guerre et la diplomatie, qui constituent la

vie de relation entre les sociétés politiques.

La vieille noblesse qui ne savait que combattre , faisait la guerre par goût , par besoin % par vanité , par ennui. Ce fut la principale cause des croisades, des expéditions d'Italie, des guerres civiles et de religion et de cetle renommée de peuple querelleur que nous eûmes trop long-temps en Europe (i). On s'étonne néanmoins que des carac-

* Le Fronçai» ce fut jamais qu'il n'aima a mener les « mains, smon contre l'étranger, pins tôt contre soi-même. « Aussi le Bourguignon et le Flamand disent de nous que « quand le Français dort , le diable le berce. «(Brantôme, Discours 89 e sur les colonels généraux.)

lères si belliqueux n'aient point porté dans la théorie militaire la même supériorité que dans la pratique. Les Italiens les devancèrent de beaucoup; et dans la suite des siècles on dut encore à des livres étrangers les principes de la stratégie et les hautes parties de la science. La différence des institutions peut nous aider à résoudre ce problème. Dans la prudente Italie, où la guerre était une profession libre et se traitait par entreprise, la concurrence perfectionnait l'art; mais dans la France féodale, où le commandement était un droit donné par la naissance, et l'ignorance une dignité reconnue par le préjugé, la réunion de la plume et de l'épée dans les mêmes mains devenait impossible, et l'on manquait ainsi de la condition nécessaire pour ériger en théorèmes les hasards de \a guerre* Au reste , soit que notre noblesse fut plus ardente à vaincre, ou moins habile à savoir pourquoi elle avait vaincu , elle se servit de l'ascendant dont on a vu précédemment qu'elle s'était emparée à la cour de Louis XIV, pour y introduire ses préjugés sous l'appareil de maximes de gouvernement.

Le plus considérable de ces dogmes fut « qu'un roi de France est essentiellement militaire, et que du moment où il remet son épée dans le fourreau , il cesse de régner. » Un gentilhomme vient de publier toute une Histoire de France pour démon-

7 a MONARCHIE

trer cet axiome nobiliaire, base et principe favori de la troisième féodalité française qui a duré jusqu'en 1789. Louis XIV n'a pu dissimuler l'entrai* nèment qu'exerça sur lui cette foule altérée de combats (1). Son ame déjà trop disposée aux mouveraens ambitieux ne voit plus de gloire et de vertu que dans les conquêtes et les envahissemens (2). Emporté par son enthousiasme , il offre au pape et à l'Empereur cent mille soldats pour commencer une croisade contre les Turcs. Depuis la mort de Mazarin, il provoque sans nécessité quatre guerres dont trois sont évidemment injustes , et dont la quatrième n'a lieu que parce

(1) « Tant de brave? gens que je voyais animes pour mon « service, semblaient me solliciter à toute heure de fournir « quelque matière à leur valeur , et je n'eusse pas cru les «satisfaire. » {Instructions pour le dauphin, tome II, page 6.>

« Au premier bruit de la guerre de Flandre , ma conr se <» grossit en un instant d'une infinité de gentilshommes qui « me demandaient de l'emploi. » (Idem, page 2^4* )

(1) « S'agrandir est la plus digne et la plus agréable occu- « pation des souverains* » (Lettre de Louis XIV aumar— quis de Villars , du 8 janvier 1688. )

«La considération qui me touchait le plus, était qm'on * trouvait rarement l'occasion de faire présent d'une cou-r « ronne , et de l'assurer à la France,. » ( Instructions pour le dauphin, tome II, page 268.) 11 s'agissait < de porter une armec en Pologne, pour faire élire le prince de Condé.

qu'il préfète l'intérêt de sa famille à celui de l'État. L'ivresse des premiers succès et l'abus continuel de la force le remplissent de mépris pour les rojs ses contemporains (1), et d'une estime désordonnée pour ses propres talens (a). Sans posséder Içs hautes parties de l'art militaire , il en suit les détails avec la netteté, la force d'attention et la persévérance qui sont les caractères domifcans de qon esprit. H fait beaucoup de sièges parce que la méthode et la constance y suffisent, et ne livre aucune bataille , parce que le génie et la fortune en décident. A la bravoure de son aïeul il substitue la fermeté d'apparat que la décence commande à un roi, et une prudence si remarquée 7 qu'il croit nécessaire de la justifier (3)* On .reconnaît à tous ces traits que la nature n'a point; fait

(1) a 3' ai été bien aise que la justice m'ait ouvert la porte « de la gloire, et qu'elle m'ait fait naître l'occasion de, mon- « trer à toute la terre qu il y a encore un roi au monde. » { Conversations devant Lille, tome H , page 4^5.)

(2) « Je me mets du côié de la Flandre , parce <|tre vof* «savez que je ne peux plus, être que tseuJ ^commander «une armée..» (^Lettre* dû roi au Tnarxpfiti<4* Louyais, 7 du 27 décembre iÇnz.) , »

« Je veux avoir ce mérite de plus. à la guerre, et faire « voir que je sais embarrasser mes ennemis par ma seule pre- « sence. » ( OEuvres de Louis -X7^,, tome, I V ,>page 84. )

(3) « Si quelque roi doit avoir ces 1 copierai ion s ; c'est « assurément celui qui voit consister à sa seule •peFSoane tout

de Louis XIV un guerrier, mais que l'aiguillon de ta gloire et l'opinion de sa cour en font un conquérant;

Rien ne constate mieux cette dernière influence que la confusion, qui s'opérait alors entre les mœurs de la cour et lés habitudes militaires. La magnificence pénétrait dans les armées. Le roi y paraissait avec sa femme, ses maîtresses et ses oourtisaas des deux sexes. L'usage de la rais- $çtie d'argent et de mille superfluités rendait méconnaissable la pauvre armée de Henri IV. Les gentilshommes s'y épuisaient par une fâcheuse •émulation de vanité. Ce n est pas la guerre qui les ruinait? mais ;le luxe qui les suivait à la guerre, et auquel ils ne renonçaient pas, parce que c'était tin prétexte .pour toujours demander et pour tout obtenir. Cette perpétuelle doléance que la noblesse Se ruine au service faisait sourciller Colbert.earil savait que non-seulement on la soldait plus chèrement qu'aucune autre noblesse de l'Europe, mais que son devoir était de faire, la guerre gratuitement, puisque les tiens qu'elle possède , et qu'elle s'est appropriés dans des temps de désordre , ne lui avaient été conférés par la couronne qu'à cette condition (i). Mais tandis que la cour avait l'air

« le bonfceut ou la perle de son État. » (Œuvres de LùUteXIWy tome II ,* page 4^6. )

(i) Ortdoit néanmoins remarquer que la couronne n'avait

de se transporter dans les camps, les camps en* vahissaient la cour. Les passions martiales venaient s'y tempérer dans des .cercles spirituels. Un mélange de bravoure et de mollesse , d ambition et de frivolité, d'audace et de galanterie, y composait la vie brillante du peuple le plus singulier de la terre. En même temps les guerres continuelles de ce règne ramenaient les mœurs des siècles et des pays sauvages. Chaque printemps voyait partir comme des Tartares l'élite de nos braves, et les dames du plus haut rang s'accoutumaient à pré* parer l'équipage de leurs fils et de leurs époux aussi régulièrement que le font de nos jours les femmes du Caucase et de l'Épi re quand revient la saison du pillage. La cour ressemblait alors à un Kraal abandonné. lie roi vieilli gémissait de végéter dans cette solitude entre les cardinaux et les gens du couseiL ^) i et cependant lui-même avait suivi le torrent des guerriers plus long-temps qu'il

phi le droit de reprocher aux nobles de s'être perpétués dans leurs bénéfices , puisqu'ils nVraient passé de la condition d'usufruitiers à eeîle de propriétaires , qu'à l'exemple des rois eux-mêmes qui d'électifs s'étaient rendus héréditaires. Dans ne entreprise en quelque sorte commune, c'était né- «essité aux usurpateurs de souffrir l'usurpation , en supposait qu'où puisse appeler ainsi. un ordre de choses couvert f*»e si longue prescription.

(t) Mémo ires de Dangeau, 10 avril i6go. •

rj6 MONARCHIE

ne convenait à son âge et à sa santé. Cette pétulante noblesse trempée ainsi tour à tour dans les dangers et daim les plaisirs , se mêlant par la guerre aux autres nations , et se détruisant elle-même par le jeu et par les duels , était plus antique qu'elle ne pensait. Changea en effet quelques noms, levez une légère écorce, et vous trouverez dans les marquis de Louis XIV les compagnons de fir ensuis et de Bellovèse , si ce n'est que les petits barbares du dix-septième siècle portent des perruques, de l'ambre et des dentelles, et que pour les empêcher de se croire trop importans , le roi les fait jouer de temps en temps sur les tréteaux de là ville par un de ses valets de chambre appelé Molière ( i).

. L'état permanent de guerre eut d'autres effets plus considérables. 11 facilita au roi l'établissement delà puissance absolue, et le familiarisa trop avec

(i)À l'exception des Femmes savantes , où des pédans sout immolés £' un h p mine de cour , Molière a rarement «*£* nagé la noblesse, Monsieur et madame de Sotenvillc . ]* comtesse d'Esoarbagnas , les Fâcheux, et les marquis du Misanthrçpe , enseignent les ridicules*; le comte et la marquise du Bourgeois- Gentilhomme y sont de véritables es* crocs , et l'on ne- saurait voir dans cette marquise , et dans \m femme de George Dandia , que. des libertines sans pudeur. L'athée du Festin de Pierre est un geutilhomrae , ainsi que l'était le Menteur de Pierre Corneille. Après Molière , Rc-»

le danger d'appliquer au gouvernement civil la discipline des camps. Gomme il ne désarmait point pendant la paix , et comme, à proportion que ses succès diminuaient, son inflexible fierté redoublait d'efforts , il en résulta un prodigieux accroissement de nos. forces militaires. L'armée de cinquante mille hommes qu'il avait reçue de son père s'éleva avant la fin de son règne à plus de quatre cent mille. Ce que l'ambition de Charles* Quint et de Philippe II n'avait pu faire , parce qu'ils agirent sur un trop vaste espace , l'ambition de Louis XIY l'effectua , et en obligeant les autres souverains, par la nécessité delà défense, à porter aussi le nombre de leurs troupes à un excès jus* qu'alors inconnu , il donna pour toujours à l'Europe le plus grand fléau. C'est une lèpre attachée aux États modernes , qui use et corrompt leur substance, et oppose un fatal obstacle au bonheur

goatrd créa Je proverbe impérissable du Saute , marquis, D'Àncourt , qui fut le poète de la vieillesse de Louis XIV, et qui parvint souvent à l'amuser, alla plus loin que ses devanciers. On ferait grâce à ses gentilshommes et à ses capitaines de ne les envoyer qu'aux galères , témoin les Curieux de Compiegne ^ qui eurent un grand succès. Soit que la politique de Louis XIV sentît le danger de l'influence aristocratique, soit qu'elle crût avantageux de consoler le reste de la nation d'un préjugé humiliant , elle ne cessa pendant soixante ans de piétiner sur la noblesse.

privé , à l'économie publique et au perfectionne* ment de toute bonne civilisation. Enfin les guerres de ce règne durent , comm» toutes les longues inimitiés , devenir une école d'injustices, et endurcir sur les plus grands crimes. Le sage Turenne lui-même 7 souilla sa gloire par des ravages que notre siècle tout belliqueux n'a point imités. Combien aurait frémi Famé droite et pure de Louis XIV, si , à Fâge de vingt ans , on lui eût prédit que sous son nom , en 1689 , à jour fixe , sans nécessite , sans colère , sans résistance , sans motifs de représailles, les villes désarmées de Spire, deWorms, d'Oppenheim, les bourgs, les villages, les hameaux du Palatinat et des pays de Bade et de Trêves, seraient saccagés et brûlés! Plus d'un siècle s'est écoulé, et la vengeance qui veille sur -ces ruines les montre encore au voyageur. L'Europe serait depuis long* temps un désert si cet horrible droit des gens se fût accrédité. Les Français ont toujours exécré un attentat qu'Attila eût commis avec moins de sangfroid , et ils ont si besoin d'estimer leurs rois , qu'ils ne l'imputèrent point à Louis XIV , mais à l'ame atroce de son ministre. Un monstre s'est trouvé pour louer la Saint-Barthélemi , mais on attend celui qui excusera l'incendie du Palatinat (1).

(1) On ne saurait trop constater l'indignation que soulère cette atroce campagne. Jacques II, réfugié à Saint-Germain,

DE LOUIS XIV. 7g

La diplomatie , qui devrait être Fart de la paix , devient dans les mains de l'ambition une ruse de guerre , et telle fut la politique dont Mazarin infesta la droiture naturelle du jeune roi. On reconnaît l'empreinte des doctrines italiennes, lorsqu'on entend ce prince déclarer que les traités sont des

ayant, au nom de la religion, et de la légitimité de ses droits , sollicité des secours de l'Empereur contre le prince d'Orange , en reçut une réponse amère dont voici un passage : « Nous « ne pouvons pas non plus nous empêcher de vous faire ob«- « server qu'il n'y a pas de peuple qui nuise autant à la reli— « gion que les Français eux— mêmes, qui, au grand détri— « ment de notre Empire, et de toute la chrétienté , se croient « en droit | d'un coté, de s'unir aux ennemis jurés de la sainte « croix, afin de mettre obstacle aux efforts~que nous faisons m pour la gloire de Dieu, et d'arrêter les succès que la main « du Tout~Puissant a daigné nous accorder; et, de l'autre, « accumuAant perfidies sur perfidies , arrachant des conlribu- « tions excessives à des villes remises sous des conditions « signées de h main même du dauphin* Non contens de cela , • ils ont pillé ces villes , qui ne sont plus aujourd'hui que « des amas de cendres et de décombres; ils ont brûlé les pa- « lais des princes , que dans les guerres les plus cruelles on « avait jusqu'ici respectés ; ils ont dépouillé les églises , et, m semblables aux nations barbares , ils ont emmené le peuple « en esclavage ; ils se sont fait un jeu de traiter des cathodiques arec une cruauté dont les Turcs mêmes auraient « rougi. » ( Lettre de l'empereur Léopold à Jacques II , du 9 avril 1689, rapportée dans les Mémoires de Jacques II, tome IV , page 66. )

formules de politesse qui n'engagent point des hommes de bon sens , et que la solennité de leurs clauses avertit seulement qu'il convient de les. violer (i). Les fruits furent dignes d'une si étrange culture. Par les secours fournis au Portugal , la paix des Pyrénées est enfreinte aussitôt que signée; le même machiavélisme dépouille le duc de Lorraine de ses États , et mademoiselle de Montpensier de son patrimoine. Les chicanes du droit civil et les iniquités du droit féodal s'emploient tour à tour pour détruire une renonciation jurée^ et pour franchir des limites reconnues. On surprend, à la manière des conspirateurs, Strasbourg , Colmar et Casai ; enfin les chambres de réunion rendent la paix plus hostile que la guerre. Le même prince qui écrase la liberté en France, fqmente la révolte des sujets en Irlande, en Hongrie, en Si-

(i) » En se dispensant également d'observer les traités à la «rigueur, on n'y contrevient pas, parce qu'on n'a point « pris a la lettre les paroles des traités , quoiqu'on ne puisse «employer que celles-là, comme il se fait dans le monde « pour celle des compliment, absolument nécessaires pour « vivre ensemble, et qui n'ont qu'une signification bien « an— dessous de ce qu'elles sonnent. » ( Instructions pour le dauphin*, tome I, page 68. )

« Plus les clauses par où les Espagnols me défendaient « d'assister le Portugal étaient extraordinaires , réitérées, et « pleines de précautions, plus elles marquaient qu'on n'avait « pas cru que je m'en dusse abstenir. » ( Idem, page 66. )

cile , en Transilvanie. Il conspire même à Londres avec les restes d'nne faction régicide contre Charles II, contre cet allié complaisant qui lui vendait par lambeaux les intérêts du peuple anglais (i). S'il abandonne Messine avec déloyauté aux vengeances de l'Espagne , c'est après en avoir adopté la rébellion , et lui avoir promis un prince de son sang. Le gouvernement fait si peu mystère de ces intentions ennemies qu'il entretient des corps militaires destinés à recevoir les mécontens et les transfuges de toute l'Europe. Il a des régimens allemands, suédois , piémontais, corses , polonais, hongrois; vingt-cinq mille Irlandais combattent sous ses drapeaux , tandis que ses embaucheurs , envoyés sur les frontières de la Turquie, y font, pour ainsi dire , la pipée des Impériaux. Le roi se désaccoutume de nommer ses soldats des Français , de peur d'en offenser une partie qui ne serait point comprise dans cette dénomination ; il n'ose plus les appeler que Varmée de France (a). Si , au temps de Jules-César , toutes les armées comptaient des soldats gaulois, au temps de Louis XIV l'armée gauloise regorge de soldats de toutes les nations.

(i) « Je ménageais lès restes de la faction de Cromwell, • pour exciter par leur crédit quelque nouveau trouble dans « Londres. » {Instructions pour le dauphin , t. II, p. 2o3. )

(2) Mémoires de Dangeau, 5 août 1693.

A ces procédés malveillans se joignaient dans les négociations des formes impérieuses plus offensantes que la perfidie. Jamais l'ombre d'une injure n'est dissimulée. L'Espagne , la Hollande , Rome , Gènes , les Africains châtiés , ne déposent que trop de l'irascible fierté du monarque. Il pousse le mépris des hommes jusqu'à faire la guerre pour une médaille. Les peuples enchaînés au pied de sa statue ne sont que l'emblème des outrages de son cabinet , et il chasse le ministre vertueux qui cherche par des paroles conciliantes à lui faire des amis, comme si un roi heureux en avait besoin (i). Cette chimère hautaine est sa plus chère idole, et dans le traité de Nimègue il sacrifie, malgré les réclamations de Colbert, les intérêts commerciaux de la France à quelques clauses qui ne flattaient que son orgueil. En vain tes événemens lui avaient préparé dans la Hollande une alliée, dont la France protégea le berceau , et qui s'éloignait naturellement de l'Angleterre par rivalité , de l'Autriche par crainte, de l'Espagne par

(i) « Il a fallu que j'ordonnasse à M. de Pomponne de se « retirer , parce que tout ce qui passait par lui , perdait de h la grandeur et de la force qu'on doit avoir en exécutant les « ordres d'un roi de France qui n'est pas malheuiyux. » (Réflexions sur le métier de roi 9 tome II , page 4^9* ) Bien des années après, et lorsque Louvois mourut , M. de Pomponne fut rappelé au conseil , mais sans département.

ressentiment. La fière antipathie du roi lui fait refuser des amis plébéiens qui versaient annuellement 60 millions de livres dans nos marchés , et son dédain pour tout ce qui n'est pas le gouvernement d'un seul (1) l'aveugle sur les conséquences de cette fausse politique. Ce fut la grande faute de son règne; elle empoisonna sa vie, et causa

(1) « Ces eorps formes de tant de têtes n'ont point le coeur « qui puisse être échauffé par le feu des belles passions. »> ( Instructions pour le dauphin , tome II , page 20 1 . )

* Toute l'autorité se trouvait alors entre les mains du seul « parlement ( de Franche-Comté , province espagnole ) , qui , « comme une assemblée de simples bourgeois , serait facile à « tromper et à intimider. » ( Idem , page 346. )

Ilest à propos de citer ici une lettre du duc de Bourgogne, adressée de Versailles, le 19 mars 1 702, à son frère Philippe Y, roi d'Espagne, et rapportée dans les Mémoires de Louville, tomel" , page 224 • « Si je puis jamais bien battre l'armée « hollandaise, je tâcherai de leur faire sentir qu'ils ne sont « que des sujets rebelles , et quelle est leur témérité d'atta- « quer leur roi légitime. » Quand ce passage ne serait qu'une plaisanterie , îl ne prouverait pas moins de quelles préventions et de qB-eiles basses maximes on nourrissait la jeunesse des petits-fils de Louis XIV. Traiter, en 1702, les Hollandais de sujets rebelles du roi d'Espagne , c'était fouler aux pieds l'ordre politique de l'Europe, et ne reconnaître de droit que celui du pics fort. Ce langage paraît une grande inconséquence dans la bouche d'un prince qui devait savoir qu'il n'existe guère de trônes et de princes autrement que par le bienfait tutélaire de la prescription.

tous ses revers. Il retrouva partout devant lui cette nation de marchands , d'hérétiques et de républicains , dont l'existence l'indignait , et dont les richesses lui achetaient des ennemis dans les deux mondes. Nos mépris l'avaient forcée à être le lien constant de l'Angleterre et de l'Empire , l'ame de toutes les ligues , et l'appui de ses anciens oppresseurs. C'était la destinée de cette petite république de défaire des géans. La fortune de Louis XIV recula devant les marais où Philippe II avait échoué. Les habitudes d'une politique si injurieuse sont un pesant fardeau quand l'adversité commence. Même en cessant d'être tyrannique, le cabinet de Versailles passa pour dur, glorieux y difficile, et en effet on le verra plus d'une fois perdre de vue de graves intérêts pour les monstrueuses peccadilles du cérémonial. Inutilement le monarque, vaincu du temps et du malheur, protesta de son retour à la modération; on se souvint trop qu'aux jours de gloire et d'ivresse il avait sourdement aspiré à la couronne impériale (i) 9 et l'on reprocha encore à sa tête blanchie de rêver la monarchie univer-

(i) Voy., au n # III des Pièces justificatives, une notice sur les tentatives de Louis XIV pour obtenir la couronne impériale. Si , au lieu de détracteurs et de panégyristes , ce grand règne avait eu un véritable historien , on ne serait pas réduit à en débrouiller ainsi, pour la première fois, les questions les plus intéressantes.

selle. Ce cri devenu, à force d'être répété, un préjugé politique , a long- temps retenti sur sa tombe, et a reporté, contre toute justice, sur là maison de France l'héritage de haine et de défiance qu'avait amassé la famille de Charles-Quint. Mais déjà une autre leçon était sortie pour ce prince du sein même de sa diplomatie; quand la victoire p'érigea plus dans l'Europe ses volontés en lois, il eut besoin d'appeler à son aide l'argumentation des publicistes et le code des nations. Mais il faut des terres libres à ces nobles exercices de la pensée. Un gouvernement qui ne connaissait de principe que la servitude au dedans et le droit de convenance au dehors , avait réservé ses encouragemens pour les jeux de l'esprit et de l'art, et banni avec soin, soit des chaires d'enseignement, soit des entretiens des académies , la science de la patrie et les droits réciproques des nations. On avait oublié de la justice jusqu'à son langage. On s'aperçut alors que le despotisme fait un désert autour de lui. Le roi demanda à la France un seul publiciste , et la France ne lui répondit pas. Il fut réduit à l'emprunter aux étrangers protestans; et ce qui doit frapper douloureusement l'observateur, c'est que dans la suite la même disette a exigé la même ressource (i),

(i) Les publicistes étrangers et luthériens qui se succédé-

Cette analyse de ce que le système diplomatique et guerrier de Louis XIV contenait d'irritant n'est au reste qu'un travail tardif de la postérité. De telles réflexions échappèrent à nos pères , au moins dans la période brillante de son règne. U n'y a point de peuples philosophes , et s'il en était un , peut-être nous étonnerait-il aussi par d'étranges préjugés. La gloire que la multitude prodigue aux conquérans et refuse aux rois pacifiques a été un contre-sens de tous les siècles. Il faut y voir une infirmité primitive de notre intelligence , car je ne sache pas qu'aucuns troupeaux, hormis ceux de l'espèce humaine, aient

rent sans interruption dans le cabiuet de France, furent Obrecht, Waldner, Spon, Linck, Bischoff, Henneberg, et les trois générations des Pfeffel. Le cardinal de Fleury eut la fantaisie de fonder au collège de France un cours de droit public , et il manda à l'intendant d'Alsace de lui chercher un professeur. L'intendant répondit que l'Académie de Saint- Thomas pourrait en fournir un , mais que ce serait un protestant , attendu que les catholiques , aspirant seulement aux judicatures, ne s'adonnaient point aux études transcendantes. Le cardinal, qui aurait mieux aimé gouverner la France par des décrétâtes, laissa tomber ce projet. Ce fut seulement en 1773 qu'on s'avisa de créer dans ce même collège un cours du droit de la nature et des gens , en faveur d'un lourd pédant, appelé Bouchaud, connu à peine par un fastidieux commentaire de la loi des Douze-Tables, et ne se doutant pas de ce qu'il devait enseigner.

jamais préféré le coutelas du boucher aux soins du pasteur. Quoiqu'il en soit , Louis XIV sut être un roi éminemment français , et enveloppa dans l'honneur national, tantôt avec adresse, et tantôt sans dessein , ses goûts et ses aversions , ses défauts et ses excès , son despotisme et ses lauriers. La joie frénétique qui transporta la capitale sur un faux bruit de la mort du prince d'Orange, prouva que même quand la fortune commençait à s'éclipser, une vive sympathie enchaînait encore les passions du peuple aux passions du monarque.

Ce concours n'était pas sans avantages. En effet l'abaissement des anciens pouvoirs avait rendu plus remarquable l'éclatante éléyation du trône. La monarchie , amenée à cet état extrême d'unité et de simplicité, eut besoin d'un appui semblable à celui que les gouvernemens de l'antiquité trouvaient dans la sanction des oracles. Aussi a-t-on toujours donné en France le nom de magie et d'illusion à ce concert merveilleux d'événemens et d'idées qui imprima si fortement alors dans l'esprit des peuples le culte de la royauté. Le règne presque entier de Louis XIV accoutuma les Français à cette idolâtrie politique. La gloire militaire par qui les imaginations les plus froides sont involontairement émues, d'anciens ennemis vaincus sur terre et sur mer, des provinces ajoutées au territoire de la patrie, furent les premiers artifices

de cette noble séduction. La considération du nom Français dans l'étranger rejaillit aussi sur le roi. Il veilla avec un soin jaloux sur cette portion de sa gloire. Des ministres d'une habileté consommée le représentèrent toujours avec honneur et souvent avec fierté. Comment les sujets n'eussent-ils pas vénéré un maître dont tous les souverains avouaient la supériorité ; les uns par la haine qu'ils lui portaient, les autres par leur affectation à l'imiter. Une pompe inconnue dans les cours de l'Occident annonçait partout sa présence. Ces jar- % dins, ces palais somptueux , cette maison militaire qui était une armée, cette maison de serviteurs qui était l'élite de la nation , ce mélange de force et de luxe, de goût et de richesse, de fêtes chevaleresques et de raffinemens voluptueux, éblouissaient la multitude par l'image d'une région enchantée, et par l'idée d'une nature supérieure. Cette magnificence avait commencé, au milieu de la famine et des murmures , par les fêtes fameuses de 1662. Elle subsista durant cinquante-quatre années avec des profusions inouïes, même dans les jours de détresse et de douleur (1). On ne peut croire que Louis XIV eût continué d'en accabler

(1) Qu'on en juge par un seul détail. En 17 12, temps où la monarchie expirait d'épuisement , le plus jeune des bâtards du roi avait dans ses écuries deux cent cinquante chevaux. Mémoires de D ange au , 5 octobre 171a.)

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ses peuples , s'il ne l'eût regardée comme une des bases de sa création monarchique.

Cette monarchie dont nous ayons considéré les élémens et les progrès , peut être ainsi définie: une royauté absolue et dispendieuse, sévère pour le peuple , hostile envers l'étranger , appuyée sur Farinée , sur la police , sur la gloire du roi , et tempérée par la justice du monarque , par la sagesse de ses conseils choisis dans les divers ordres de l'Etat , et par le besoin de ménager pour la guerre et pour l'impôt le nombre et la fortune des sujets. Nous avons dit que les deux ressorts principaux de ce mécanisme étaient la crainte et l'admiration. La première agit sur tous les hommes, et frappe également les nations qui calculent et les peuples à imagination. Nécessaire à la formation de toute espèce d'empires , elle les affermit dans l'ordre ou les éteint dans la servitude, selon qu'elle conserve ou dépasse de justes limites. La seconde est passagère et difficile. Il n'y avait qu'un Français capable de confier sa couronne et sa postérité à un. appui aussi capricieux. C'est à la nécessité de ces continuels prestiges qu'il faut s'en prendre , si , dans le règne de Louis XIV , on voit de temps en temps se mêler à beaucoup de véritable grandeur quelque chose de faux et de théâtral qui décèle la contrainte d'un rôle et le besoin d'éblouir. Quoi qu'il en soit, cette monarchie ainsi

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conçue ne paraissait blesser essentiellement aucun des traits primitifs du caractère national. Elle en flattait même quelques-uns, tels que l'amour de la guerre et le goût des distinctions. Etait-ce assez? Je n'ose l'assurer. Mais l'affirmative sera embrassée par les hommes d'État portés à croire que si un gouvernement était calqué trop servilement sur les mœurs d'un peuple, le gouvernement et le peuple descendraient par une pente commune à l'anarchie sauvage.

Mais à peine ce monument semble élevé que déjà commence un nouvel ordre de choses. Des malheurs et des cruautés ternissent la dernière moitié du grand règne. Le vulgaire prête naturellement aux désastres des conséquences exagérées , comme s'ils attaquaient toujours dans ses principes la vie politique de l'État. La nouvelle monarchie avait deux bases, l'admiration et la crainte; or, des malheurs soutenus avec courage peuvent augmenter la première, et des rigueurs, quoique mal calculées, ne doivent pas affaiblir la seconde ; et c'est pourquoi nous ne placerons leur influence que sur le second plan du tableau. Le véritable dissolvant de cette monarchie sera donc tout ce qui diminuera l'opinion de sa force, principe de la crainte , et l'opinion de sa grandeur, principe de l'admiration. Souvent les sources de ce poison sont masquées , des altérations ftinestes provien-

nent de causes louables en elles-mêmes ; car la première peine de certains gouvernemens est de ne pouvoir supporter ni des administrateurs généreux , ni le bien qu'ils voudraient faire. Il survient aussi des abus que la réflexion est forcée d'absoudre , soit comme le développement du principe qui soutient la constitution de l'État, soit comme un contre-poids que la puissance arbitraire s'est donné par mégarde. Presque toujours ces changemens naissent dans l'ombre , mûrissent sans prévoyance* hésitent, rétrogradent, et s'avancent par corruption bien plus que par secousses. La monarchie de Louis XIV va ressembler à ce vaisseau qui , après avoir fiait le tour du monde en bravant les tempêtes , vient périr dans le port , sourdement rongé par les insectes d'une eau tranquille.

L'ordre nouveau nourrissait un premier germe de discorde d'autant plus dangereux que l'effet semblait plus éloigné. En ralliant les plébéiens dans le champ du commerce et des manufactures où la noblesse refusait d'entrer , le roi mettait en présence deux peuples de mœurs , d'esprit et d'intérêts différens. Louvois fut préposé à la direction de l'un, et Colbert à celle de l'autre , et la France se trouva , comme le moqde des manichéens , gouvernée par deux principes contraires. Le peuple de Louvois, oisif, dissipateur, ne respirant que

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la guerre, n'estimant que la force, récusant l'impôt , harcelant et épuisant l'État par ses prétentions et par ses besoins ; le peuple de Colbert , laborieux, économe , ami de la paix et de la justice , payant d'autant plus qu'il produit davantage, et enrichissant l'État par les richesses privées. Le premier , sur son déclin , tourne ses regards en arrière , s'enfle du passé, et se fait un titre de ses regrets ; par préjugé , par orgueil , par intérêt , son allure est toute rétrograde. Le second, jeune, plein d'espoir, oublie son humble berceau, invente par nécessité , s'éclaire sans qu'il s'en doute , et prélude à d'autres passions par le sentiment de son utilité; sa marche est comme sa fortune, essentiellement progressive. Une main partiale tenait entre ces deux peuples un syphon qui, sans relâche, portait à l'un la substance de l'autre. Colbert, dont le crédit reposait sur la sagesse du roi, fut témoin des dissipations qu'il ne put empêcher, et mourut presque délaissé, désespérant d'achever son ouvrage , tandis que Louvois , soutenu par les passions de son maître , survécut trop longtemps à son rival , et versa sur la France tous les fléaux de la fausse gloire. Le génie de l'un fut méconnu par les hommes simples et novices dont il fondait la fortune , et la postérité seule l'a nommé grand ; mais l'autre , prodigue des trésors de l'État envers les hommes puissans qui disposaient

alors de l'opinion publique, reçut d'eux en échange une renommée prompte et brillante; cependant le premier avait soigneusement réglé toutes les parties de son ministère, et le second agit beaucoup , ne régla rien , et laissa l'administration de la guerre dans un chaos inextricable , soit qu'il eût emporté avec lui le secret de son talent, soit que ce talent ne Ait autre chose que de la tyrannie et de la violence. La populace voulut disperser les ossemens du bienfaiteur du peuple ; les arts décorèrent le tombeau du bienfaiteur de la noblesse. Travail superflu ! car le véritable mausolée de Louvois est aux ruines du Palatinat. Enfin, pour achever par un trait plus singulier ce contraste du ministre des fabriques et du ministre des batailles , Saint-Simon nous apprend que le courage des Colbert et la poltronnerie des Le Tellier avaient passé en proverbe à la cour.

Une autre erreur sortit de la même source.

Vouloir , comme le fit Louis XIV, élever la France au rang des nations industrieuses, et la soumettre a un gouvernement absolu , c'était tomber dans une contradiction manifeste et tenter un alliage impossible. Les siècles écoulés n en offrent aucun exemple , et même dans les républiques où l'aristocratie aurait pu effaroucher le commerce , on a toujours vu les chefs de l'État déguiser le pouvoir et se mêler à la condition des marchands. Qu'une

population agricole attachée au sol et répandue sur une grande siyface, endure., ou l'empire turbulent de la pospolite polonaise, ou l'avide oppression des pachas turcs, ou le despotisme paternel des princes autrichiens, on le conçoit. L'isolement, la propriété et la routine la façonnent au joug. Mais transportez-la de cette existence monotone dans des ateliers, -et demandez-lui les travaux des arts et les calculs du négoce, la métamorphose va commencer. Aux habitudes succèdent les passions, à l'isolement la société, à la torpeur l'émulation, à l'abrutissement des facultés nouvelles , au cercle le plus borné un horizon politique. Le commerce subsiste par l'invention , par les capitaux et par le crédit. Mais on n'invente et l'on ne perfectionne rien sans liberté ; on ne crée point de capitaux sans sécurité, et il n'existe point de crédit sans garanties. Or la liberté, la sécurité et les garanties sont exclues de tout gouvernement qui se résout dans le caprice d'un seul. Un port et une halle ne suffisent pas au commerce. Il lui faut une patrie dans toute la sincérité du mot ; et comme ses propriétés sont portatives , si vous la lui refusez , il la trouvera ailleurs. Le gouverner est assez superflu , car il aime l'ordre et les lois; le retenir par la justice et la bonne foi, c'est le point important. La force des choses a posé cette alternative : de la servitude sans coin-

raerce , ou du commerce sans servitude ; car tôt ou tard l'arbitraire chassera l'industrie, ou l'industrie détruira l'arbitraire. Ce dernier dénouement est le plus vraisemblable, et pour qui .observe l'Europe la Providence en prépare une preuve nouvelle. Depuis trente années, l'influence grecque ronge sans bruit le sceptre ottoman ; possesseurs des flottes et des richesses , bientôt les vaincus seront plus maîtres de la Propontide que les conquérons. Ainsi l'ordonne la loi universelle. Il est évident que Louis XIV, en forçant l'union d'élémens incompatibles , s'embarqua dans une fausse route, et n'établit qu'un 'gouvernement boiteux, toujours près de sa chute entre deux guides irréconciliables.

J'indiquerai une seconde contradiction entre la conduite et le système de ce monarque. Jamais prince ne se montra plus jaloux de gouverner personnellement tout et de gouverner seul. Il poussa cette prétention jusqu'à la faiblesse ; il la poussa jusqu'à la dureté envers sa mère , qu'il mit un soin barbare à dépouiller , non du pouvoir, car elle n'en avait aucun, mais du léger reflet de gloire et de crédit qui aurait consolé sa vieillesse (1). On n'a pas

(i) Madame de Motteville, la confidente intime d'Anne d'Autriche , s'en explique ainsi : « Le roi était si avide de « gloire qu'il n'en voulait pas même laisser les miettes à la

dit sans raison qu'il fut gouverné lui-même par la peur de le paraître. Cependant un zèle si louable à bien des égardà le fit manquer à la première condition du pouvoir absolu , dont l'essence est d'agir par des ministres qui prennent les chances sur euxmêmes, et qu'on à la ressource de sacrifier au peuple pour le salut du prince. On remarquera sans doute que cette combinaison qui assure l'inviolabilité du trône par la responsabilité des ministres, et qu'on regarde comme le chef-d'œuvre du gouvernement représentatif, n'est autre chose qu'un développement plus régulier de ce que le simple instinct de leur conservation avait découvert aux plus •grossiers sultans. Louis XIV s'affranchit de cette rèele , et comme il avait accaparé toute la gloire, on lui attribua tous les maux (i). Il est trop vrai que le peuple se lassa de son règne et profana ses ob-

« reine , sa mère. Il désirait réunir tout à lui , et par sa conu duite on peut voir que toute la finesse de Louis XI le àtr « vait céder à la sienne. » (Mémoires de madame de Mot' teviUe y tome VI, page 261.)

(1) La jalousie du pouvoir l'ayant porté à s'attribuer personnellement les fonctions de surintendant des finances, cet accaparement dégagea le ministre de sa responsabilité, a» 1151 que Desmarets ne manqua pas de l'alléguer , lorsqu'il fa* poursuivi sous la régence. À l'imitation de Louis XlV, I e duc d'Orléans et le duc de Bourbon firent dans la suite la même faute , et honorèrent le désordre d'une surveillant chimérique.

sèque&. D'autres causes avaient concouru à ce refroidissement des anciennes affections. Tant que les rigueurs de la féodalité subsistèrent,, les peuples eurent coutume d'invoquer le monarque comme leur défenseur naturel. Mais quand les taxes , les milices et les corvées furent immédiatement exigées pour le roi, la protection royale fut moins sensible à la multitude. Elle devint une idée abstraite que la réflexion seule découvre au petit nombre des hommes instruits. Le fameux cri :

Si le roi le savait] fit trop souvent place aux sarcasmes populaires contre les arrêts du conseil et les édits bursaux. Une inquiétude maligne épia les rois, et l'on contrôla des faiblesses que l'on devait payer. L'institution de la police , substituée aux formes judiciaires , eut un effet semblable. Le citoyen que poursuit la loi se résigne ; il cède à une puissance pour ainsi dire métaphysique qui ne donne pas de prise au ressentiment, tandis que Faction de la police ressemble à une injure, et montre le pouvoir absolu avec trop de nudité. Enfin la destruction de la liberté blesse jusqu'à ceux qui en profitent;. elle laisse un poids d'humiliation qui importune involontairement la nature humaine. Si un souverain absolu pénétrait au cœur de ses courtisans les plus prosternés , il y sentirait l'obéissance chagrine et la flatterie amère. Ce dut être une vive douleur pour les Français v. 7

fidèles , de voir un jeune roi > comblé des faveurs de la nature et de la fortune , appelé au trône de Charles V, de Louis XII et de Henri IV, compromettre un héritage si saint et si solide par des nouveautés imprudentes (i) contre les libertés nationales* Tout se tient dans l'édifice politique; la destruction d'une de ses parties fait chanceler

(1) C'est Mazarin qui avait infesté son pupille de ces maximes tyranniques, si fatales au bonheur et à la sûreté des princes, et contre lesquelles trop de fierté naturelle, et trop peu d'instruction , ne mettaient pas le jeune roi assez en garde. Un jour que celui-ci parlait avec complaisance des avantages du pouvoir absolu , il adressa la parole à un courtisan qui avait long-temps résidé à la Porte , et lui demanda s'il n'était pas vrai que le gouvernement des empereurs turcs fût excellent. « Oui, sire, excellent, répondit le vieux mi- « nistre , j'en ai vu étrangler cinq. » La pauvreté de notre langue, et le besoin d'éclaircir mes idées, m'obligent quelquefois, dans cet écrit, d'employer le mot de despotisme, et de citer les gouvernemens de l'Orient. Ce n'est pas que je veuille confondre avec l'abrutissement de l'Asie , le despotisme fardé par la gloire et poli par les mœurs, dont j'ai à m'occuper. Chez les barbares , le despotisme consiste surtout dans ce que fait le despote, et chez les nations civilisées, dans ce qu'il peut faire. Ces différences s'entendent de reste entre les hommes de bonne foi. Les doctrines de droit divin et d'obéissance passive, qui perdirent les Stuart, sont un poison commun, et une flatterie d'autant plus à craindre, qu'elle peut séduire avec des formes rustiques , et cacher des courtisans déliés sous des rabats poudreux.

toutes les autres. Par l'abolition des états et par les enregistremens forcés , rien ne resta de légal en France , que comme le roi le voulait, et parce que le roi le voulait ; situation périlleuse qui remplace l'empire des droits par l'empire des faits, et ne laisse aux institutions qu'une apparence fantastique dont les esprits les plus crédules sont bientôt désabusés.

Il est nécessaire de peser un moment les conséquences de cette méprise ; l'ordre héréditaire , qui met indifféremment le pouvoir aux mains de l'enfance, de la vieillesse et de l'infirmité, tire de cette singularité même sa principale excellence. En effet , plus il est aveugle , plus il a besoin d'appui , et s'il amène au trône des caractères variés , il lui faut des institutions immuables qui puissent y contenir ceux qui seraient trop forts, et y soutenir ceux qui seraient trop faibles. Unir, au contraire, l'absolu du despotisme à l'incertain de l'hérédité, c'est faire du hasard le seul maître du monde. Les règnes sont alors autant de petites monarchie* viagères , qui se succèdent et ne s'enchatnent pas. N'attendez m principe?, ni suite, ni fixité d'une série de volontés souveraines quç l'orgueil, la jalousie, le goût des nouveautés, l'amour du mieux, la diversité des esprits et des tempérament, enfin les vertus comme les défauts , tendront toujours k rendre dissemblables. La force

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des choses Fa ainsi réglé , et sans quitter l'époque dont nous traitons , les annales du genre humain n'offrent certainement pas trois successeurs immédiats du même trône, comparables à Louis XIV dans ses proportions morales. Souvent même la grande supériorité d'un caractère royal est funeste à sa race, et le place au milieu de sa dynastie comme ces rochers qui traversent le lit d'un fleuve , et au pied desquels se creusent ordinairement les gouffres. Ne brisa-t-on pas avec mépris , le lendemain de la mort de Louis XIV, l'acte de sa main qui la veille inspirait le plus de respect? Cette incertitude corrompt étrangement l'esprit public, et tandis que l'irréflexion attribue les mutations des gouvernemens aux caprices populaires, je vois que c'est bien plus souvent la mobilité du gouvernement qui anime l'inconstance des peuples. L'exemple des régions où un despotisme invétéré se transmet avec le sang n'a point ici d'application , car en conservant la même dynastie, Tordre successif y est fréquemment interverti, et ne se maintient que par le meurtre, la mutilation , ou la captivité de la plupart des membres de ty famille régnante ; et d'ailleurs ces contrées , privées d'institutions apparentes, en ont reçu de la nature un supplément qui nous manque, c'est-à-dire une paresse d'organes, une profondeur de superstitions, et un caractère tenace et immobile, inconnu

aux habitons des zones tempérées. Le monarque, français fit donc à tous égards un faux calcul. Ce qu'il ajouta au dogme du pouvoir absolu, fut ôté à un principe conservateur bien plus précieux. Cet échange indiscret doit être considéré comme une troisième contradiction de sa monarchie.

Qu'on ne s'y trompe pas ; rien de légitime n'entre dans le despotisme. La servitude , même volontaire , ne saurait produire qu'un contrat imparfait ; parce que s'il n'y a pas alors violence dans l'oppresseur, il y a démence dans Popprimé.

En projetant de soumettre sa noblesse, Louis XIV n'ignorait pas combien ses plus hardis prédécesseurs l'avaient redoutée (i). Il eut donc soin de réserver les grandes parties du pouvoir à des hommes nouveaux qu'on déplace sans danger, et il préféra les magistrats , qui formaient de fait une classe intermédiaire entre les gentilshommes et le tiers-état. Mais sa prudence fut trompée, et il ne prévit pas assez les faiblesses de l'amour-propre. Mazarin , disait-on , cherchait dans le ciel des nids pour ses nièces. Mais ses successeurs en trouvaient sans peine pour eux-mêmes dans les premières familles de l'État. Il était plus facile à un surinten-

(i) « Le roi François souloit dire qu'il n'y a voit animal si « furieux et dangereux qu'un gentilhomme françois desdai- « gué , despité, et mal-content. » ( Brantôme , Vie du connectable de Bourbon. )

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dant de se donner des parens illustres, que de rencontrer des maîtresses cruelles. On n'observe pas sans admiration comment de modestes bourgeois qui entraient dans le ministère, tels que Fouquet, Le Tellier, Colbert, Phélippeaux, Desmarets, ne tardaient pas à y é clore, soit par eux, soit par leurs enfans, en princes, en ducs et en marquis sous les nom* travestis de BeHe-Isle, de Lôuvois, de Seignelay, de Maurepas, de Lavrillière et de Maillebois. Quelques-uns affectaient de se jeter dans la vie cavalière des grands seigneurs , et Ton vit Seignelay et Barbésieux moissonnés par la débauche à là fleur de l'âge. Ils en embrassaient surtout l'esprit et les maximes avec la ferveur du noviciat et le zèle des parvenus. Ainsi cette petite oligarchie des familles ministérielles se fondit dans la noblesse de cour, et la pondération de la machine de Louis XIV fut en ce point fort dérangée. Mais ce qui doit le plus étonner dans cette métamorphose, c'est l'empressement du fils et du neveu de Colbert à délaisser les vues de ce sage ministre. J'aurai assez d'occasions , dans l'histoire du dix-huitième siècle, de dire comment Seignelay pervertit notre constitution maritime. Torcy de son côté imagina de faire supplanter dans la carrière diplomatique les magistrats laborieux par des grands seigneurs. Dans ce dessein il établit au Louvre une Académie politique pour l'instruction

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privilégiée de quelques jeunes favoris. Son plan fut borné. Il ne s'étendit point à cet enseignement élevé et substantiel dont tous les gouvernemens de France ont eu l'aversion, et pour lequel, au moment où j'écris , mes compatriotes sont encore obligés d'envoyer leurs enfans en Ecosse et en Allemagne (i). Il se renferma dans le ténébreux métier de négociateur, et dans les traditions occultes du cabinet. Les auteurs anglais du Spectateur dénigrèrent cette nouveauté avec un emportement de haine nationale peu convenable aux

(i) Depuis le temps où j'exprimais cette plainte (année 1 809), plusieurs personnes ont pensé à faire disparaître cette lacune de notre système d'enseignement; Il leur a paru indigne d'un gouvernement représentatif, de laisser au pur hasard l'éducation des nommes publics, et d'exposer notre tribune à des méprises qui étonnent beaucoup les étrangers. Rien ne serait plus salutaire qu'une alliance entre l'administration supérieure de l'Etat et la science de l'économie politique , où la première acquerrait les lumières de la théorie, et la seconde la certitude de l'expérience. Cette proposition est fort bien développée dans un ouvrage récemment publié sous le titre ÏÏÉlémens d'économie politique > suivis de quelques vues sur V application des principes de cette science aux règles administratives, (t vol. in-8°, Paris, 181 7.) Le nom de l'auteur , s'il m'était permis de le citer, serait une autorité pour sa doctrine. Désirons qu'il veuille la présenter dans ce Conseil où lui-même concourt à la préparation des lois , et où l'on dit que toute idée juste et utile est sûre de trouver appui et bonnes intentions.

philosophes qui ont écrit pour la postérité ces feuilles .légères. Au reste l'institution de M. de Torcy fut éphémère (i), mais son objet fut accompli. Les enfans des grandes familles n'eurent pas la duperie d'acheter par le travail des places que la naissance et le crédit leur promettaient. Ils délaissèrent l'école, et n'en eurent pas moins les ambassades. Le gouvernement arriva sans académie à l'énorme contre-sens de livrer aux hommes de guerre les ministères de la paix.

Ces sortes de méprises avaient une cause légère en apparence , mais puissante en effet, parce qu'elle fortifie toutes les autres; je veux parler de la constitution particulière de la cour. Sans doute une cour a besoin , comme toute autre réunion , d'ordre et de police. Mais cette discipline est susceptible d'abus et d'exagération ; car rien n'était plus dissemblable que la cour d'Auguste et celle de Justinien. Pour désigner cette exagération abusive il fallait un mot nouveau , et l'on a inventé

(1) Cette école, qui languit dès son origine, n'exista bientôt plus que sur l'état des dépenses publiques. Elle en fut rayée par le régent , à la mort de M . de Saint-Prest , archiviste des affaires étrangères , qui en était directeur. Un véritable homme d'État, M. le C* H****, a vainement essayé de la rétablir sur un meilleur plan. Elle était trop inutile dans un temps où la science diplomatique se bornait à col-* porter des décrets au bruit du canon.

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l'étiquette, terme très-complexe, qui embrasse la hiérarchie de la cour, le cérémonial et son appareil inévitable. L'étiquette est une ligne de circonvallation dans laquelle les courtisans tiennent leur roi prisonnier, et hors de communication avec le peuple et avec la vérité. Le captif, amoindri à tous égards par cette contrainte monotone , reçoit des idées peu justes sur les hommes et sur les choses ; il connaît même très -imparfaitement ses geôliers , qui ne le servent qu'avec des masques ; en sorte que si un choc imprévu le sépare de son cortège , il se trouve inférieur au commun des hommes, et fort au-dessous de la vigueur et de l'intelligence que son ame aurait naturellement puisée dans une vie plus expansive et plus variée. L'étiquette naquit en Europe lorsque l'empire fut transporté àByzance, et que ses chefs empruntèrent des satrapes de l'Orient les formes de la domination et la foule innombrable d'offices dont ils remplirent leurs palais. Les princes germaniques l'adoptèrent, lorsqu'ils crurent avoir exhumé l'empire romain. Elle alla ensuite s'établir avec eux sur le trône d'Espagne, d'où la mère et la femme de Louis XIV l'apportèrent en France. Ce monarque, parfaitement secondé par ses courtisans , l'y naturalisa. Il en transmit le poids entier à son successeur ; et je me réserve d'en signaler, dans le cours de cette Histoire, les diverses consé-

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quences. Quant à lui , l'anarchie de la fronde , et l'abandon où il fut laissé par Mazarin qui régna sans partage jusqu'à sa mort, le préservèrent d'une partie de ses influences, mais non pas de toutes. En effet l'étiquette est éminemment litigieuse , et on ne voit pas sans quelque regret combien Louis XIV perdit de temps à ces niaiseries domestiques, qui doivent amuser les princes médiocres , mais qui importunent les grandes âmes. Le grand effort de l'étiquette est de persuader aux souverains, dont elle fait le supplice, qu'elle leur est nécessaire, c'est-à-dire que la royauté ne saurait subsister si elle n'éblouit par un luxe surnature! , et que le père de l'État ne doit se montrer qu'entouré de cimeterres, comme s'il marchait sur un sol ennemi. Des bouches intéressées répétèrent souvent à Louis XIV ces maximes dont l'inconvénient est de n'avoir qu'une vérité relative et passagère , et de se convertir néanmoins en préjugés absolus et durables. Sans doute il est des peuples enfans qu'enthousiasment les spectacles , et des peuples usés que la seule terreur peut émouvoir; mais ne compte-t-on point de nations viriles dont les passions aient cédé la place aux intérêts, et chez qui les mêmes actes, réputés d'abord magnifiques, prudens ou agréables, soient devenus, par le seul progrès des Ages, l'occasion de jugemens tout contraires ? Je conçois que les

âmes tendres regrettent alors les premières affections , et les âmes spéculatives les anciens prestiges ; mais les sages se résignent à une maturité irrévocable , plus solide dans ses penchans, moins orageuse dans ses résultats, et d'ailleurs très-compatible avec un amour respectueux des souverains , qui , dans Tordre politique , est aussi de la raison. Avant que Louis XIV eût fermé les yeux , les écueils de sa route étaient signalés. L'étiquette est une maîtresse exigeante, inséparable d'une pompe ruineuse y et les profusions où elle entraîna le fils d'Anne d'Autriche passent toute idée. On ne tarda pas à croire qu'il n'y avait plus nécessité de payer aussi cher qu'il l'avait fait la soumission d'une caste que la raison publique suffirait désormais à contenir. Comme le roi avait dès longtemps abandonné sa capitale , et choisi pour résidence des bourgades aussi médiocres que l'étaient alors Saint-Germain et Versailles, on vit moins dans la splendeur de son trône l'avantage d'imposer à la multitude. Enfin l'opinion du temps perçait déjà au travers des fictions du Tèlémaque , et commençait la tendance générale des esprits à regarder le faste oriental des cours comme le moins sensé des besoins imaginaires (1). Suivant

(1) C'est l'empereur Charles VI qui, désirant gagner les esprits pour assurer à sa tille la succession de ses États hc-

les lois d'une sorte d'harmonie , qui s'établit naturellement entre toutes les branches de la civilisation , la même simplicité qu'une saine politique conseillait aux souverains , s'introduisait à la fois dans les arts par le progrès du goût, dans les moeurs par la grâce des manières, et jusque dans les sciences par la perfection des méthodes. Au

réditaires, relâcha 1c premier l'étiquette des modernes. Les empereurs lorrains , qui vinrent après lui, étaient d'une maison toute populaire, et secouèrent encore plus ce joug suranné. On sait combien le grand Frédéric et son père , le foulèrent aux pieds. De nos jours, l'empereur d'Autriche, l'empereur de Russie et le roi de Prusse , vont sans gardes et sans cortège, eu modestes particuliers, et visitent familièrement leurs sujets. À peine deux ou trois jours par an, quelque ombre d'étiquette se montre à leur cour. Cette simplicité habituelle, qui ne paraît être dans le Nord, et dans des gouvernemens à peu près absolus , susceptible d'aucun inconvénient, leur donne une popularité dont les événe mens de i8i3 et 1 8 14 ont démontré tout l'avantage. Elle fait d'eux des hommes plus heureux , et des rots plus forts. Elle les enrichit surtout par une telle diminution de dépense, qu'on refuserait d'y croire , si j'exposais les notions qui m'en ont été données. J'insiste beaucoup sur cette nécessité de l'économie, parce que je déteste les boule versemens politiques, et que f dans mon opinion , elle en est le plus sûr préservatif. Si la prodigalité fut l'ame et l'honneur des monarchies chevaleresques , l'ordre et l'économie sont le premier besoin de l'organisation actuelle des États de l'Europe. La confusion des deux principes serait d'une grande conséquence.

reste , je ne terminerai pas ces réflexions sans observer combien le sujet s'en applique spécialement à la position que Louis XIV avait prise; car, dans les monarchies favorisées du gouvernement représentatif, où la royauté possède un revenu fixe , et forme un pouvoir combiné avec d'autres pouvoirs, la patrie voit d'un œil tranquille l'étiquette , ses gênes , ses exclusions et ses dépenses. Elles deviennent seulement un objet d'inquiétude lorsque le prince, unique législateur, est réduit par elles à ignorer seul les besoins auxquels seul il doit pourvoir.

A l'exemple du trône le ministère voulut s'isoler, et eut aussi son étiquette qu'on n'a pu définir que par le mot nouveau de bureaucratie. Le mépris des masses plébéiennes avait produit l'étiquette de cour; la haine du régime familier des communes et des provinces engendra l'étiquette ministérielle. Pour légitimer sa naissance on confondit le gouvernement avec l'administration , et l'on appliqua indiscrètement à celle-ci le principe d'unité qui ne convient qu'à l'autre (1). L'administration ainsi personnifiée dans un groupe exclusif a eu des passions et des intérêts distincts de ceux de la nation.

(1) On prétendait alors que confier l'administration aux provinces serait en préparer l'indépendance et la séparation. Mais cet argument n'avait quelque chose de spécieux , que parce qu'on avait abrogé les états-généraux ; car on sent bien

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Ce point contagieux a suffi pour «itérer tout ce que ies théories de Colbert offraient de généreux et d'utile. C'a été pour la France une plaie profonde , funeste, et j'ai presque dit incurable. Plus l'administration concentrée fut obligée d'exercer une action lointaine , plus elle eut besoin de ressorts durs et tendus. Son oppression devint inquiète, diffuse, minutieuse , et se perdit dans une telle génération de réglemens , que , par exemple, le seul code des marchands de bois de Paris égale en volume tout le corps du droit romain. La fureur de trop gouverner fut un tic national. On put dès lors prévoir que, si jamais quelque commotion venait à rompre la clôture des bureaux et k éparpiller leur monopole , les myriades de lois engendreraient des myriades de commis , dévorant le domaine public comme cette armée de Xercès dont le passage tarissait les eaux.

Soit présomption, soit crainte, soit paresse, l'administration fit de son art un mystère, roula dans de faux systèmes dégénérés en routines, ferma les yeux aux lumières qui l'assiégeaient, demeura stationnaire quand tout s'avançait, appelant expérience la durée du mal , et approbation

que l'union de l'État est indestructible dans tout pays où une chambre représentative , inséparable du monarque , convoquée et dissoute par lui , est tout à la fois la source , le centre et le terme de toute l'action populaire.

la patience de la servitude. Une fâcheuse rivalité Tanna surtout contre le bien qui pouvait se faire sans elle. Tandis qu'ailleurs la loi s'empresse d'incorporer les sociétés utiles , le Français si ingénieux et si secourable fut dépourvu de ces institutions libres et spontanées , qu'une autorité jalouse ne savait que détruire ou enchaîner, et que le prêtre épiait pour les tourner en confréries , et y introduire son impôt , sa bannière et son intolérance. Enfin comme elle se défia de tous, tous se défiérent d'elle. L'intendant d'une des provinces les plus pauvres du royaume ayant le dessein d'y encourager l'éducation des abeilles, fit demander le nombre des ruches qui existaient dans chaque paroisse. Dès que cette curiosité fut connue, les habitans, fortement persuadés qu'un intendant ne pouvait avoir que des intentions malfaisantes, se hâtèrent de détruire leurs essaims. Ce fait très-exact passerait pour un apologue, tant il exprime naïvement l'impossibilité de faire le bien , qui est le châtiment et, pour ainsi dire, la dégradation civique de toute administration impopulaire. Celle qui émanait du système absolu de Louis XIV était une guerre manifeste contre le bonheur public. En effet, quoique vicieux et entachés de féodalité dans leur composition, quoique toujours entravés dans leur marche par une autorité envieuse, les états provinciaux déployaient dans leurs résul-

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fats une supériorité incontestable sur le régime arbitraire des intendans, et sur l'accaparement des laboratoires de Versailles. L'observateur le moins attentif remarquait, entre les généralités et les pays d'états , la même différence qui frappe le voyageur en Suisse , ou en Allemagne , entre les contrées catholiques et les États protestans.

Je ne dissimulerai pas qu'au moindre relâchement de l'autorité, plusieurs circonstances rendaient la marche de l'administration pénible et contentiensê. La bizarre découpure des provinces réunies à des époques et à des titres différera, les restes de vieilles capitulations, l'étrange variété des coutumes, la diversité des taxes et des monnaies, des poids et des mesures, les compétences des tribunaux d'exception, les jalousies des villes, des magistratures et des corporations, étaient des obstacles toujours prêts à s'élever. Je ne reproche point à Louis XIV de ne les avoir pas déracinés, parce que je suis persuadé qu'il en eut le désir, et que son ambition et ses guerres continuelles purent seules l'en détourner. Mais ce perfectionnement eût-il donné à la France des motifs de s'en applaudir? Pressée par l'invasion d'un pouvoir sans frein , elle se retranchait d'abus en abus , et se servait de ses droits ruinés , comme de ces instrumens de guerre qu'on jette en fuyant pour embarrasser la poursuite du vainqueur. Ce

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n'était pas là de la liberté; ce n'était même pas une résistance sérieuse. Mais enfin le fisc et l'arbitraire s'inquiétaient quelquefois et se croyaient obligés d'avancer avec précaution , de resserrer leurs ailes, et de nuire plus lentement. Pour balayer les privilèges caducs des provinces , et pour distribuer la Fra nce dans les compar timens égaux d'un échiquier, il ne fallait ni sagacité , ni génie ; la force suffisait. Mais les conséquences d'une telle opération sont grandes et décisives; car sur ce plateau si découvert et si parfaitement nivelé, tout devient général , facile et simultané. Le bien et le mal ne peuvent plus se faire à demi , et le champ administratif se trouve commodément disposé pour les bienfaits d'une saine politique , comme pour les violences de la tyrannie. Je doute que sous le règne de Louis XIV le moment fut arrivé où cette formidable expérience aurait offert des garanties k la félicité publique. Il est quelquefois des abus aussi précieux à conserver que le sont pour certains peuples les rochers et les déserts qui protègent leur indépendance.

Par une inconséquence singulière , la puissance qui refusait, de prêter à un peuple reconnaissant le moindre exercice de ses droits , démentait fréquemment ses principes, et se mutilait elle-même pour un gain passager. Déjà plusieurs rois avaient trafiqué des charges , et par une progression abuv. 8

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sive François I er en avait mis à prix X inamovibilité, Charles IX la disponibilité , et Henri IV Y hérédité. Mais, principalement sous Louis XTV , la vénalité attacha sa rouille aux ressorts de la monarchie. Ses abus furent sans bornes dans un gouvernement que la guerre et le faste épuisaient sans relâche. L'armée, la cour, la finance, la grande et la petite administration, et jusqu'à la police, en furent intestées. Une nuée de quarante mille offices nouveaux couvrit la France , et quand la place leur manqua , on alla jusqu'à vendre le ridicule et l'oisiveté dans des brevets de noblesse. Ces brevets furent même tour à tour repris et revendus , car avec des acheteurs qui ne rougissaient pas de leur sottise, le vendeur n'eut pas honte de sa déloyauté. Cette manie eut plusieurs conséquences. Dès que l'or eut ouvert le chemin des honneurs, le goût naturel des Français pour les distinctions , si conforme au système monarchique de Louis XIV, se corrompit par un mélange de passions sordides. Les esprits s'abaissèrent dans une direction dont les traces ne furent bien sensibles qu'après la mort du monarque. La véna» lité n'est-elle pas d'ailleurs l'aliénation d'une part de la souveraineté ? Tout ce qui dans ce contrat passe à la propriété, se prend sur la puissance royale. Il s'établit entre elles deux une lutte dont l'avantage n'est pas pour la dernière; car la puis-

sance royale n'est que le fondement de la monarchie, tandis que la propriété constitue elle-même la société civile. On a vu de petits États se vendre ainsi jusqu'au dernier lambeau à des compagnies de banque ou de commerce. Il faut encore remarquer que la vénalité multiplia prodigieusement en France les corporations. Si l'esprit public n'a rien à gagner dans l'esprit de corps , il est difficile que le pouvoir suprême n'ait pas quelque chose à y perdre. L'instinct porte tous les êtres faibles à se réunir à l'approche d'un être plus puissant. Le citoyen qui devrait trouver son asile dans l'autorité royale, s'accoutume au contraire à chercher dans sa corporation un abri contre cette même autorité dont sa confiance s'éloigne de plus en plus. La communauté d'intérêts donne de la valeur à des passions qui seraient nulles dans leur isolement, et le gouvernement s'étonne d'une résistance qu'il a créée lui-même. Les successeurs de Louis XIV sentirent sa faute plus qu'ils ne la réparèrent ; ils restèrent sur le fait de la vénalité dans une fluctuation continuelle, toujours s'en éloignant par politique, et toujours y revenant par indigence. Outre ces germes de destruction qui agissaient par des effets généraux , l'œuvre de Louis XIV en contenait d'autres d'une action plus prompte et d'une nature plus spéciale. Il est fâcheux que les hommes médiocres ne fondent rien , parce qu'ils

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s'associeraient en quelque sorte et le temps et les faiblesses du vulgaire. Les hommes supérieurs sentent trop qu'ils sont forts , et pas assez qu'ils sont mortels. Henri IV n'eut pas le temps d'ordonner sa monarchie ; Richelieu ne s'occupa que de la seconde place , et Louis XIV songea trop à la première. Il fit de la royauté un fardeau qui excéda les forces humaines, et que lui-même ne put supporter plus de vingt années. Il résulta de ce défaut primitif de son institutioti que ses grandes qualités furent dangereuses pour ses héritiers , et que ses erreurs ne le furent pas moins pour l'institution elle-même. A force de concentrer l'État dans sa personne , il l'avait soumis réellement aux infirmités de la nature humaine. C'est par laque sa vie privée devient le patrimoine de l'histoire , et qu'il faut saisir le premier déclin de la monarchie dans le déclin même de cette tête superbe qui avait voulu en soutenir exclusivement le poids. Ce n'est point le jugement de la postérité sur la vieillesse de ce prince, c'est l'opinion de ses contemporains qu'il s'agit ici de consulter. L'un , plus équitable pour la mémoire du monarque , est du domaine de ses historiens ; mais l'autre, plus puissante sur le crédit de ses institutions , appartient plus particulièrement aux publicistes qui , comme nous , en étudient l'origine et la décadence.

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D'abord il serait injuste de ne pas compter parmi les soutiens de la nouvelle monarchie ks attributs personnels du fondateur. Oertes , Louis XIV ne fut pas un personnage jeté dans un moule commun. Après l'avoir vu , l'imagination n'avait plus rien à faire pour se peindre un roi ; je ne répéterai pas ce que tant cl e livres ont répété sur sa dignité, sa droiture, sa grâce, son élocution douce, noble et facile , et sa constante égalité d'ame. Je remarquerai cependant que cette dernière qualité , qui fat dans lui le principe de plusieurs autres dons précieux , tenait , pour ainsi dire , aux premiers rudimens de son être , soit physique , soit moral. Les rigueurs de l'atmosphère ne le touchaient pas plus que les coups de la fortune, et jamais un eorps plus insensible n'eut à garder une ame plus imperturbable. Qu'on ne s'étonne point de voir Louis XIV tirer d'un aussi parfait équilibre cet art de vouloir et ce besoin de décider, facultés rares et nécessaires qui paraissent faciles à acquérir précisément à ceux qui n'y parviendront jamais; cette mesure froide, uniforme, expéditive, qui, dans le choc de tant de passions et l'arrangement de tant d'affaires , n'admet ni précipitation , ni retard , ni légèreté ; enfin cette théo- , rie sévère par laquelle immolant à l'intérêt public toutes les affections de l'homme , un roi devient

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constitutionnellement égoïste (i). Je considérerai encore dans lui , comme moyens de gouvernement, deux qualités particulières ; l'une était son obstination à ne pas retirer, sans y être forcé par un péril évident, la confiance qu'il avait une fois accordée aux agens de son pouvoir : il imitait en cela son illustre aïeul, qui changea de femme /de religion , de maîtresses , et non pas de ministres. L'autre était une attention aimable et délicate à dissimuler les fautes, ou à les reprendre avec douceur et presque avec timidité , à encourager la faiblesse qui avait du zèle, et à louer outre mesure les bons services. On a tant dit que Louis XIV fut le plus flatté de tous les souverains! il est juste d'ajouter qu'il en fut aussi le plus flatteur.

Un trait dominant de son caractère me frappe d'autant plus qu'il m'en explique bien des singu-

(i) « N'ayez jamais d'attachement pour personne. » {Article V de V instruction de Louis XJV à son petit-fils , allant régner en Espagne.)

« Je crois que V. M. ne souffrirait pas que la reine la gou- « verne. Elle sent trop vivement le déshonneur qu r une telle « faiblesse attire. Les rois, exposés à la vue du public, en « sont encore plus méprisés quand ils souffrent que leurs « femmes dominent. La reine est votre première sujette. En « cette qualité et en celle de votre femme , elle doit vous obéir. » {Lettre de Louis XI V à Philippe V> du\i no- • vembre 1701. )

larités ; c'est l'opinion où il était de sa propre divinité, soit comme roi, soit comme individu. Je n'entends point parler d'une métaphore religieuse, ou d'une hyperbole des langues orientales , mais d'une croyance naïve, précise, et dont il a luimême écrit le symbole. Il se regarde comme un lieutenant que Dieu s'est donné sur terre , et voit un génie qui le guide dans ses expéditions ; il pense que le ciel accorde aux rois les lumières dont ils ont besoin , et un discernement surnaturel refusé aux autres hommes. Il méprise d'autant plus un prince de ne pas se décider par ses inspirations, que c'est lui qui éclaire ses ministres au lieu d'en être éclairé; enfin il est si pénétré de son essence suprême qu'il tient pour assuré que nul mortel n'osera le tromper par des faits supposés , et que la cause unique de ses revers est dans la complaisance qu'il a eue quelquefois de renoncer à sa propre infaillibilité pour écouter un avis étranger (1). Ce sentiment intérieur du monarque transpire dans plusieurs de ses habitudes. Sa dé-

(1) Voici les textes de chacun des articles de ce Credo de Louis XIV.

w Exerçant ici-bas une fonction toute divine , nous de- « vons tâcher de paraître incapables des agitations, qui pour- « raient la ravaler. » [Instructions pour le dauphin, tome II, page 35.)

« J'ai marché droit à Lille, avec cet heureux génie qui ne

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marche , assez simple pour un demi-dieu , mais très-affectée pour un mortel, étonnait au premier aspect, a II conservait en jouant au billard , dit mademoiselle de Scudéri, l'air de maître du

« m'a encore jamais manqué. »( Conversations devant Lille ^ tome II, page 43 1)

« Décidez ; Dieu, qui vous a fait roi, vous donnera les lu- « mières qui vous sont nécessaires.» (Article ZZ de F instruction au duc d? Anjou. )

« Il est sans doute de certaines fonctions où , tenant , pour « ainsi dire, la place de Dieu, nous semblons être partici- « pans de sa connaissance , aussi-bien que de son autorité , « comme, par exemple, en ce qui regarde le discernement « des esprits, le partage des emplois, et la distribution des « grâces. * (Instructions pour le dauphin, tome II, page 283.)

« Dans la place qui vous attend après moi , vous ne pou- « vez plus sans bonté être conduit par d'autres lumières. » ( Idem , page 8 1 . )

« Ce ne sont pas les bons conseils ni les bons conseillers « qui donnent la prudence au prince , c'est la prudence du » prince qui seule forme de bons ministres , et produit tous « les bons conseils qui lui sont donnés. » ( Idem, page 117.)

« Expliquez à la princesse des Ursins que je décide de « toutes eboscs par moi-même , et que personne n'oserait « me supposer des faits contraires à la vérité. » ( Lettre de Louis XI V à M. de Chdteauneuf, du 10 juillet 1704; tome VI , page i56. )

« Les fautes que j'ai faites, et qui m'ont donné des peines « infinies, ont été par complaisance, et pour me laisser aller «trop nonchalamment aux avis des autres, m (Réflexions sur le métier de roi , lome II , page 456. )

monde (i). » Ordonnateur des consciences, il força toujours sa famille à recevoir de lui ses confesseurs; la flatterie de Pelisson, qui l'appelait un miracle visible 9 ne lui sembla point trop sacrilège ; madame de Maintenon se plaignait de n'avoir jamais pu lui faire comprendre que l'humilité fût un vertu chrétienne ; un concert de soixantedix années de louanges universelles ne l'avait pas lassé, et on le surprenait à chanter lui-même ses propres hymnes (a). Il ne parlait qu'avec amertume et dépit des courtisans désabusés qui préféraient à la fin au joug de sa cour les ciliées d'un cloître; quant à ceux qui affectèrent pour sa personne un amour extatique, ils furent comblés de bienfaits, et l'on put remarquer que la même mysticité, si bien payée dans des flatteurs tant qu'elle s'adressa au roi , était punie dans madame Guyon et dans Fénelon, lorsqu'elle s'adressait

(i) Conversation sur la magnificence.

(2) Cette insatiable cupidité de louanges exposa le roi à de sanglantes ironies. Le prince Eugène ayant pris une ville de France, y fit donner un spectacle tout composé de prologues de Quinault. Le roi Guillaume , de retour à Londres , a "issue d'une campagne, vint à la comédie, où les acteurs commencèrent aussitôt à chanter une ode en son honneur. Guillaume se leva furieux dans sa loge, et s'écria: « Que « 1 on chasse ces coquins ; me prennent-ils pour le roi de ■ France? » On présume, non sans raison, que cette saillie satirique avait été arrangée d'avance.

à Dieu. La peinture, venue toute monacale de l'Italie , se fit païenne pour décorer Versailles des apothéoses de son maître. Il se passa trois années avant qu'averti par de pieux scrupules, il eût fait éteindre les feux qui brûlaient devant sa statue , et rendre à la famille de La Feuillade la somme qui avait servi à fonder ce luminaire idolâtre.

Un prestige poussé à ce point dans la tête d'un puissant monarque était susceptible d'avantages et d'inconvéniens dont je ne prétends pas établir la balance. Si Louis XIV dut à cette illusion la teinte solennelle qui relevait ses manières , et la fidélité qui, hors des traités politiques, consacra toujours sa parole , on ne saurait nier qu'elle ne le tînt trop étranger aux misères de ses sujets. Il est remarquable que de tant d'écrits sortis de sa plume , et où il se montre très-inquiet sur les jugemens de l'opinion publique , on n'extrairait pas un seul mot qui indiquât dans son cœur le plus léger désir d'être aimé. On voit bien qu'il consent à l'admiration du peuple , mais qu'il s'offenserait de son affection comme d'un sentiment trop familier. La même ostentation le suit dans les jeux de sa cour ; il y punit la raillerie plus sévèrement que le blasphème , et jamais il n'oublie les blessures faites à son amour - propre (i). Mais, soit pitié,

(i) Cependant il est juste d'ajouter qu'il permit à la ville

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soit grandeur, il daigna pourtant, et surtout dans sa vieillesse, caresser ces grands si déchus qui rampaient tendrement à ses pieds, et soigner leurs vanités et leurs besoins avec une délicatesse qui ressembla quelquefois à la bonté. Il excella dans l'art tout magique d'attacher à des riens un prix inestimable. Je ne parle pas de l'invention des juste-au-corps à brevet, qui ne m'a paru qu'un jeu de valetaille. Un prodige plus durable attesta sa puissance. L'oubli commençait à couvrir une décoration créée parmi les bacchanales de la superstition , distribuée par deux aveugles , la naissance et la faveur, et souillée à son début sur la poitrine des mignons de Henri III. Louis XTV touche ce hochet dédaigné , et voilà ce ruban d'azur tout à • coup l'objet du respect public et le terme des plus hautes ambitions. L'usage politique des distinctions est plus difficile qu'on ne pense ; le Français en est choqué par la même raison qu'il en est avide ; et cette monnaie qui mécontente dans des mains avares, s'avilit dans des mains prodigues. 1* secret d'en maintenir le cours serait de l'em-

* qu'il réprimait dans sa cour, et qu'il gourmanda sur ce point l'intolérance de son petit-fils. « Ilesl impossible d'ôter «au public la liberté de parler; il se l'est attribuée dans "tous les temps, en tout pays, et en France plus qu'nil- « leurs. » ( Lettre de Louis XIV a Philippe V, du 6 septembre 1 705. )

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ployer à payer le mérite qui sert, et non tes vices qui plaisent , parce qu'il y a toujours dans le cœur humain un sentiment d'équité qui surnage entre les passions. Le roi trouva cette solution dans l'établissement de l'ordre de Saint-Louis. Si l'autre avait été le miracle de sa jeunesse , celui-ci fut le chef-d'œuvre de son âge mur.

L'intérêt que ne manque, pas d'éveiller le nom de Louis XXV excusera les recherches où il nous a entraînés sur quelques nuances du caractère de ce prince. Reprenons-en maintenant les grands traits, dont l'influence immédiate fut si rapide. Si Ton prévit que l'État , réduit à un homme , courrait les chances de cette fragile organisation , le hasard en précipita les preuves. Au milieu de son règne , le monarque fut frappé d'une révolution humorale qui changea la force de son tempérament et le cours de ses idées. Sa carrière fut coupée en deux moitiés , dont la première forma sa vie héroïque, et la seconde sa vie subjuguée; enfin, puisqu'il faut dire cette vérité abjecte , le sort de la monarchie dépendit d'une fistule (i). lie roi.,

(i)Ce fut vers Tannée 1682 que se firent sentir les premières atteintes de la fistule dont le roi souffrit l'opération en 1686. Cette maladie n'était qu'un des accidens du désordre général qu'éprouva sa constitution , jusqu'alors si saine. Elle fut en effet suivie d'affections graves, telles que divers abcès, et un enthrax ou maladie charbonneuse, et jusqu'à sa mort il

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échappé au fer de son opérateur, sembla se succéder à lui-même. Après la mort de M azarîn , il \ s'était élevé comme un phénomène bien au-dessus 1 de la portée naturelle de son esprit , de la stérilité 1 de son imagination , et de l'éducation méprisable 1 qu'il avait reçue (i). Mais à l'époque dont nous

Dépassa pas une année sans quelque alternative de fièvre, de goutte ou de vapeurs , et sans parler de la médecine pédantesque de ce temps-là , qui mettait à le saigner et à le purger périodiquement une implacable exactitude.. Avec la santé disparurent les victoires, les amours, et Montespan. Avec les infirmités arrivèrent les dragonnades, le jansénisme, les confesseurs, le crédit des bâtards, l'obsession delà gouvernante, et les intrigues de la veuve de Stuart. Une force physique excuse en quelque sorte sa décadence ; mais il n'avait dû qu'à lui-même son élévation. Quand on considère ce qu'il était la veille de la mort de Mazarin , et ce qu'il fut le lendemain , on lui pardonne d'avoir cru que les monarques participaient de la nature divine. On conçoit aisément que la hauteur et l'isolement du trône, la nouveauté et les périls de la situation , puissent frapper le roi novice d'un ordre imprévu d'idées. L'histoire est remplie de ces soudaines métamorphoses. Aussi je ne sais rien de plus léger et de moins raisonnable que de se prévenir contre un prince héréditaire avant l'épreuve du trône.

(i) On s'indigne de l'oisiveté et de l'ignorance dans lesquelles Mazarin le faisait élever ; ce ministre trouva mauvais Qu'on lui lût l'Histoire de France,méme avec la bonne intention de l'endormir , et l'honnête La Porte ajoute : « On mettait des « espions auprès de sa personne, non pas à la vérité de crainte

ri

parlons, on eût dit que le monarque épuisé expiait une grandeur sans exemple entre ses pareils , par ne décadence sans proportion avec son âge. Si on oublie quelques éclairs que 1b choc des événemens fit encore par intervalles jaillir de son ame , Louis XIV ne paraîtra plus à quarante-sept ans que l'ombre de lui-même. Le législateur se tait; les projets utiles sont ensevelis dans la tombe de Colbert, et il ne reste qu'un faste dévorant. Le commerce périt dans ce grand naufrage ; la compagnie orientale est chassée de Siam, et s'enfuit de Surate en banqueroutière. Au- milieu d'un siècle si fertile en hommes d'un mérite éminent,les ministres qu'on préfère sont incapables, et les généraux presque ridicules. La France étonnée voit dans son sein la misère et les larmes , et dans ses armées la honte et les revers. On se demande qui peut forcer le roi à conspirer ainsi contre sa

« qu'on ne l'entretint de mauvaises choses , mais bien de peur « qu'on ne lui inspirât de bons sentiraens ; car, en ce temps*a là, le plus grand crime dont on pût se rendre coupable, « était de faire entendre au roi qu'il n'était justement le « maître qu'autant qu'il s'en rendrait digne : les bons livres « étaient aussi suspects dans son cabinet que les gens de bien, « et le beau Catéchisme Royal de M, Godeau n'y fut pas pins « tôt, qu'il disparut sans qu'on pût savoir ce qu'il était de- « venu* » ( Mémoires de La Porte, page 260, édition de Paris, 1791*)

gloire ; où est cette volonté si ferme qui faisait fléchir les obstacles, cet instinct royal qui le servait si bien , ce discernement précieux qui est le véritable art de régner? Certes, il y a loin du souverain qui dictait la paix de Nimègue , creusait le canal de Languedoc et faisait représenter le Tartuffe , au dévot amoureux qui transporte l'empire dans la chambre de la veuve de Scarron.

De cet obscur réduit sortirent des fléaux sans gloire. La révocation de l'édit de Nantes, qui ressemble à la Saint- Bar thélemi autant qu'un crime français peut approcher d'un crime italien , ouvrit une longue carrière de proscriptions. Les horribles détails de cette entreprise rendirent le pouvoir suprême ou bien odieux s'il les connut , ou bien méprisable s'il les ignora. Des pertes irréparables en richesses et en citoyens utiles certifièrent l'aveuglement du persécuteur (1). Les protestons français portèrent à l'Angleterre le

(1) Sans parler des colonies françaises de la Prusse, de la Hollande et du Wurtemberg , voyons seulement à Londres le quartier de Spitaluelds fondé et peuplé par nos ouvriers en soie et leurs descendans. Ils forment aujourd'hui une population de cent vingt mille âmes , et conservent l'usage de prier en français. Ils ont transporté avec un succès inouï dans l'atmosphère brumeuse de la Tamise les fabrications brillantes qui nous appartenaient. En 1820, les métiers de Spital- 6elds ont consommé précisément la même quantité de soie que la ville de Lyon , deux millions pesant.

secret et l'emploi des premières machines qui ont fondé sa prodigieuse fortune industrielle , tandis que la juste plainte de ces proscrits alla cimenter dans Augsbourg une ligue vengeresse.

Pour se faire une idée de la fureur avec laquelle Louis XIV était déchiré dans l'Europe par les réfugiés, il faut lire le sermon sur le jugement dernier, prononcé en Hollande par le ministre Saurin , homme naturellement grave , doux , et l'honneur de l'église protestante. Démosthène, Cicéron , Bossue t, n'ont peut-être pas frappé de coups plus terribles Philippe, Catilina et Cromwell. Qui pourrait douter de la part qu'eut le fanatisme dans ce renversement de la pacification de Henri IV, lorsqu'on se souvient que Louis XIV offrit de son propre mouvement au duc de Savoie de se charger de la conversion de ses sujets? Ce prince était trop habile pour refuser un secours qui rejetait sur ses voisins tout l'opprobre d'une pareille violence. Nos troupes allèrent donc ensanglanter les vallées des Alpes, et porter à leurs pâtres innocens cette alternative que le Louvre avait entendu l'exécrable Charles IX proposer à notre bon Henri, la messe ou la mort. Zèle indigne, qui exposait la noble armée française à devenir la Sainte-Hermandad de l'Europe (i).

(i) Je me suis conformé au Sens que l'on attache ordinairement au nom de la Sainte-Hermandad , quoique, dans

Cependant, il faut l'avouer, l'unité de culte semblait au roi le terme majestueux de son odieuse entreprise. Les opinions du temps attachaient à celle-ci de nombreux complices ; et la flatterie , redoublant d'encens pour le nouveau Constantin, lui cacha le désastre de ses victimes. Mais ce que rien ne saurait excuser, c'est le système de législation dont se couvrit le persécuteur. Les annales du monde n'offrent pas d'autre exemple d'un code fondé tout entier sur un mensonge. On supposa qu'il' n'y avait plus d'hérétiques en France , et ce stratagème prouva seulement la faiblesse d'un gouvernement réduit à feindre, ou la crédulité d'un prince aveuglé par l'orgueil. Louis XIV ne mourut pas sans avoir été sévèrement désabusé par la révolte des Cévennes , et par* le traité humiliant qui la termina. N'oublions pas qu'il avait fait aux Français l'honneur de se défier de leur courage dans cette guerre parricide , et qu'il employa de préférence aux égorgemens du Languedoc des soldats levés en Catalogne et en Arragon parmi les races réputées les plus cruelles et les plus fanatiques de l'Europe , rappelant en quelque sorte , par ce procédé , les anciens Espagnols qui associaient à leurs missionnaires des dogues altérés du sang indien. Il laissa néanmoins tomber sur

la réalité , cette société armée ne soit point aux ordres de l'inquisition d'Espagne.

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ses successeurs le fardeau de ces lois iniques qu'il aurait pu honorablement révoquer après la paix d'Utrecht. Il mit ainsi ces princes dans la périlleuse alternative ou de soutenir une jurisprudence que la raison publique pourrait bien ne plus tolérer, ou de l'abolir dans de fâcheuses circonstances ; car le plus mauvais moment pour faire une réforme est ordinairement celui où il n'est plus possible de la différer.

Ce legs fut suivi d'un autre non moins fatal ; je veux parler des querelles du jansénisme. Cette guerre déplorable intéressait-elle la religion ? À peu près autant que les combats des moines pour la forme de. leur capuce; la cour de Rome en profitait en la méprisant. Quel parti les rois et les peuples voisins prirent-ils dans cette dispute ? Ils la connurent et s'en moquèrent : nous fumes continuellement sur ce point la risée de l'Europe. Le jansénisme et le molinisme étaient-ils des factions dans l'État? Ils le devinrent sous les successeurs de Louis XIV ; dans les gouvernemens forts , les partis battus dégénèrent en sectes obscures et méprisées; dans les gouvernemens faibles, au contraire , les sectes encouragées se changent en partis, et l'ambition redresse les duperies du fanatisme. Les jansénistes étaient-ils les ennemis de la royauté ? Pas plus que les calvinistes qui couronnèrent Henri IV , et que la ligue aurait traînés

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à l'échafaud , comme partisans fanatiques de la couronne et des Bourbons , si le Béarnais avait succombé; les uns et les autres s'éloignèrent du trône, non en sectaires , mais en opprimés; leurs adversaires aussi maltraités eussent agi de même : les sectes n'ont point de conscience politique ; elles s'attachent à ceux qui favorisent d'abord leur liberté , et ensuite leur intolérance. Mais enfin ces jeux d'une théologie lugubre, qui remplacèrent si mal les tournois du carrousel et les galantes devises de Benserade, eurent-ils réellement des suites funestes ? On ne peut le nier : la charrue qui sillonna les cendres de Port-Royal fit germer pour la France d'amples moissons de haine , de vengeance et de désordre. Nous retrouverons ces fiers ressentimens pendant tout le dix-huitième siècle 9 dans les intrigues de la cour, dans les troublés de la magistrature , dans les dernières con- I vulsions de l'État. Que dis-je ? les torches que la ( décrépitude du grand roi avait si imprudemment allumées , je les ai vues brûler encore sur le ca- davre de la monarchie.

Ces erreurs qui menaçaient le gouvernement dans l'avenir, commençaient par le déconsidérer dans le présent. Nous nous demandons avec inquiétude ce que pensèrent les Français du dixseptième siècle des rapports de leur roi avec ses confesseurs et avec la marquise de Maintenon. La

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piété d'un prince offre à ses peuples une garantie si noble et si douce qu'elle est sûre de leurs hommages, tant qu'ils la croient pure et éclairée. Mais le respect fait bientôt place au dédain, s'ils peuvent soupçonner qu'elle soit le jouet d'une cabale ou l'égarement d'un esprit faible. Malheureusement Louis XIV , plus dévot que religieux , n'eut point la piété d'un roi. Subjugué par des prêtres > il emprunta leurs passions qui altérèrent jusqu'à sa probité , la meilleure de ses qualités naturelles (i). Qu'on ne s'en étonne point; il y a dans la superstition , comme dans la rage , un venin qui pervertit machinalement les constitutions les plus saines. Elle fit de Louis XIV , honnête homme t un débiteur infidèle, aussi facilement qu'elle* avait communiqué à l'ame innocente de saint Louis la frénésie des meurtriers (2). Suivant le témoignage

(1) Ed voici un exemple singulier. Les trois frères Quesnel possédaient en commun une rente de 4°oo livres sur 1 Etat, qui n'avait pas été payée depuis dix années. Le régent donna l'ordre de compter ce qui était dû. Mais quelle fut la surprise des Quesnel, lorsque , au lieu d'argent, le payeur leur mon* tra un ordre d'une forme inusitée , mais écrit et signé de la main de Louis XIV , qui avait disposé de la totalité de là reute pour payer la démolition de Port-Royal , ainsi que les espions qui surveillaient l'un des frères Quesnel , retiré dans la maison de Saint— Magloire*

(2) Voici les expressions du sire de Joinville , tome 1 er , page 23 : « Aussy, vous dis-je, me dist le roy, que nul, si

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du duc de Saint-Simon , on eut des raisons légitimes de croire que des vœux laïcs Payaient affilié à la société des jésuites. Enfin l'on sait qu'il s'était revêtu d'une multitude de reliques (i), et Ton gémit de voir la superstition abaisser ce grand monarque aux pratiques d'un Louis XI, et le rendre si différent de son ancien modèle , de ce brillant Périclès qui souriait sur son lit de mort à la crédulité des femmes dont la main attachait des amulettes à son corps expirant. L'empire de madame de Maintenou jette encore sur ce tableau des ombres plus étranges. L'opinion publique a été parmi nous très-indulgente pour les

« n'est grant clerc , et théologien parfait, ne doit disputer aux « juifs; mais doit l'omme lay, quant il oit mesdire de la foy * chrétienne , défendre la chose , non pas seulement des pa- « rôles, mais à bonne espce tranchant, et en frapper les mé- « disans et mescréans à travers le corps , tant qu'elle y » pourra entrer. » Ce même roi déclara dans une ordonnance que, « pour le salut de son ame et de celles de ses ancêtres , « il faisait remise aux chrétiens du tiers \le ce qu'ils devaient «aux juifs. » (Martennes, Thésaurus anecdotorum , tome I er , page 980.) Les peuples ont été à leur tour jetés par la superstition dans une foule d'infidélités , de révoltes et d'attentats contre leurs princes.

(1) « J'ai eu le courage de revoir les reliques que le roi « portait sur lui. Je vous en envoie, quelque chose. C'est, « dit— on , de la vraie croix. J'ai distribué le reste ici. » (Lettre de madame de Maintenon , du 1 5 septembre 1 7 15. )

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galanteries de dos rois. Peut-être a-t-elle souri à celles de François P r , de Henri II , et du premier Bourbon. Peut-être a-t-elle vu sans honte , sur le front même de leurs palais , la sculpture raconter leurs amours en chiffres adultères. C'est la vanité française qui, plus forte que la morale , applaudit le séducteur dont plusieurs victimes attestent l'ascçndant, et déprise l'honnête homme qu'une compagne estimable a trop maîtrisé. Ni les vertus privées , ni les dons éminens de l'esprit ne firent trouver grâce devant son siècle à madame de Maintenon. Des faits incontestables la montrent toujours en proie «à la haine publique. Tantôt c'est le personnage de la fausse prude que la malignité lui applique, et sa vengeance malhabile exige l'expulsion des comédiens italiens qui l'ont peut - être jouée innocemment ; tantôt c'est la crainte d'être insultée par la multitude qu'elle allègue pour excuse d'avoir abandonné le roi avant sa mort. La conduite équivoque du monarque, également honteux de l'avouer pour épouse ou de l'afficher pour maîtresse , rapetisse les anciens prestiges de sa vie royale aux dimensions d'un cadre de comédie (i). L'illustre favorite n'y parut qu'une femme égoïste et patiente, mûrie par l'habitude de souffrir et de flatter, moitié con-

(i) Voyea le n tt VII des Pièces justificatives.

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eubine et moitié directeur, qui avait vaincu le prince dont elle irritait les sens et troublait la conscience. Ce bizarre amalgame, de penchans contraires flétrissait une passion à laquelle rien de jeune, de tendre ou d'enivrant ne pouvait intéresser. Le public s'obstina, s'il faut en croire de nombreux témoignages, à ne voir dans l'amour du roi que les symptômes. de la faiblesse, et dans sa dévotion que les caractères de la peur. Or, depuis quatorze siècles, ce qu'on pardonne le moins à un roi de France , c'est la faiblesse et la peur.

L'obsession du vieillard fut surtout confirmée par Fédit de 1714 et la déclamation de 1716 , qui revêtirent ses bâtards des droits de princeydu sang, et de la faculté de succéder au trône. Déjà il avait préludé à ce dessein en contraignant les trois chefs des branches collatérales de sa maison, Orléans, Condé et Conti, à épouser ses trois filles naturelles , après le refus dédaigneux du prince d'Orange. Sans doute de grands scandales avaient signalé les premiers temps de son règne. Il avait dans le même char, et à la face de l'armée, promené ensemble sa femme et ses deux maîtresses. Mais alors la nation, ivre de la beauté, de la jeunesse et de la gloire de son roi , excusait en quelque sorte dans un demi-dieu la licence des mœurs mythologiques. Mais quand l'âge et le remords eurent courbé le conquérant sous le joug d'une

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dévotion sincère , ce fut un plus étrange spectacle de le voir donner à ses anciennes erreurs une impudique solennité , et de ses mains pénitentes offrir la couronne de saint Louis aux rejetons d'un double adultère. Tous les ordres de l'État en furent blessés ; la nation se crut méprisée, et ne pensa pas sans indignation qu'elle deviendrait le salaire des amours vagabondes de ses maîtres. En vain les jésuites, patrons intéressés de toutes les faiblesses, publièrent-ils, dans X Histoire de France de leur père Daniel, de longs plaidoyers pour la bâtardise; les exemples des temps barbares ne séduisirent parles Français du dix-huitième siècle, et si le trône eût en effet manqué d'héritiers, légitimes , il est probable que la race adultérine en eût été repoussée , sans même emporter l'honneur d'une guerre civile. Déjà une fermentation sourde s'était glissée parmi la haute noblesse, qui, prétendant au droit de disposer de la couronne à l'extinction de la maison régnante, traitait de larcin la prérogative des bâtards. On osa remuer dans de secrets conciliabules des questions assoupies depuis les États de la ligue. Le roi , en abusant de sa puissance, inspira le désir d'en rechercher les limites. Une partie de cet enchantement, qu'il avait jugé si nécessaire à la conservation de son ouvrage, se dissipa sans retour. Je marque à cette époque le premier essai de la

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critique dangereuse qui analysa les mystères du trône , et porta la flamme dans ce vieux sanctuaire dont les ténèbres faisaient la majesté.

Ce fut une autre faiblesse du roi que ce testament dont il avait prévu l'inutilité, et que lui arracha la cabale des bâtards. Il est des ouvrages qu'un prince doit bien terminer pendant sa vie , car ils périront s'il attend que le respect incertain de la postérité les achève. L'ame trop personnelle de Louis XTV ne put pas concevoir l'établissement d'une régence avant sa mort , même quand l'âge eut le plus affaibli ses facultés (i). Il fit donc un testament. Mais ce prince , comme je l'ai suffisamment démontré , avait été novateur dans plusieurs parties de sa monarchie, et le testament d'un

(i)Le roi avant perdu une perle dans l'audience de l'ambassadeur de Perse, créa M. de Lange lieutenant-colonel pour la lui avoir rapportée. (Mémoires manuscrits du duc deLujrner, i5 février l'jiS.) Je me réserve, quand je parlerai dans la suite de l'établissement de la régence , de faire connaître ce qui avait été proposé à Louis XIV pour en garantir la solidité. Mais je ne saurais taire que depuis quelques années il n'avait plus que la superficie de roi. C'est madame deMaiutenon qui régnait par le ministère de Voisin, son nomme d'affaires, qu'elle avait fait chancelier et secrétaire* d'État de la guerre. Le roi s'était déclaré en tutelle , le jour qu'il lui sacrifia Cbamillard, qu'il aimait, qu'il estimait, et qu'il continua de voir furtivement, sans oser l'employer. Mais la favorite qui gouvernait alors si despotiquement la

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H est vrai que ce dénouement , plus imprévu que mérité, fut précédé par de longues infortunes; . mais elles troublèrent peu une' administration rigoureuse dont le bonheur des hommes n'était pas la chimère. On vit la cour délivrer des commissions à plusieurs capitaines pour se former des compagnies par tous les moyens de la ruse et de la force , et ces aventuriers poursuivant leur proie dans les forêts et dans les vallées les plus profondes , enrégimenter sans autre forme les laboureurs capturés, et livrés comme le misérable Africain à des chasseurs, d'hommes. On vit les fléaux se nourrir l'un l'autre, et la famine de 1709 pousser dans nos camps plus de soldats que le glaive ennemi ne pouvait en détruire. Le Français, que nulle indulgence n'avait amolli, ne trouvait pas les revers de son roi beaucoup plus pesans que sa gloire ; et les malheurs publics coulaient sans laisser de traces sur un gouvernement de bronze. Je dois même le dire , les pas rétrogrades que le commerce et les arts firent pendant la vieillesse prématurée du monarque ne furent pas perdus pour son autorité arbitraire, puisqu'ils retardèrent, non dans les esprits supérieurs, mais dans la masse des habitans, cette maturité qui se développa ensuite sous des astres plus indulgens. Il faut des ménagemens et de l'habileté à un gouvernement qui s'appuie sur sa popularité ;

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mais aussi, dans les grandes catastrophes, il trouve des ressources incalculables. Louis XIV, au contraire , aima mieux fonder la sûreté de ses Etats sur trois lignes de places fortes que sur l'amour de ses sujets. L'événement qui, à. la fin du siècle dernier, brisa le sceptre de ses descendans, et maintint les frontières de son royaume, a prouvé que ce roi avait mieux raisonné pour son pays que pour sa famille.

Les peuples oublient plutôt le sang que For perdu dans les combats , et les guerres seraient sans remords si elles étaient sans misère. Les dix campagnes qui précédèrent la paix de Riswick , et les douze campagnes que termina la paix d'Utrecht, coûtèrent plus de trois milliards huit cent soixante - cinq millions de notre monnaie actuelle (i), seulement en dépenses immédiates et directes; car le calcul ne saurait atteindre tout le dommage que cause l'état de guerre, soit en destructions , soit en obstacles à la reproduction. A coté de ce gouffre creusé par la manie des con-

(1) La guerre de 1688 eut dix campagnes, qui coûtèrent 703,418,317 livres, à 29 livres 6 sous 1 1 deniers le marc, somme qui équivaut maintenant à i,34o,466,oo3 livres.

La guerre de 1701 eut douze campagnes qui coûtèrent i,557,33o,983 livres, à 3a livres 16 sous 7 deniers le marc, somme qui vaut actuellement 2,5a4,66o,654 livres.

Total des deux guerres, 3,865,126,657 livres.

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quêtes , un autre fut ouvert par la manie des bâtimens, et je nomme ainsi avec dessein cette autre passion de Louis XIV, parce que je ne saurais en caractériser différemment la violence et la durée. Le roi y porta une impatience de jouir, familière aux princes absolus , mais contraire aux lois de la nature. L'architecte Mansard, pour contenter ce maître impérieux, usa dans tous ses travaux d'une fataleprécipitation, et négligea entièrement le choix des matériaux , l'appareil des assises et la maind'œuvre de la construction. Une vétusté précoce a frappé dans leur berceau des monumens si imparfaits, et la continuelle nécessité de les soutenir par d'énormes réparations en rend la gloire fort onéreuse. Si l'on doutait de l'impatience effrénée qui produisit ce fâcheux résultat, on en reconnaîtrait facilement la trace dans la déclaration du 6 novembre 1660. Par ce firman qu'on aurait du écrire en caractères asiatiques, Louis XIV, jaloux de hâter quelques travaux du Louvre /prononce la peine des galères contre les ouvriers qui emploieraient leurs bras dans Paris à des constructions particulières.

Quoi qu'il en soit, au roi qui avait pris le soleil pour sa devise , il fallut une demeure qui surpassât les anciennes merveilles du monde. On dit qu'il avait atteint douze cent millions, lorsque, par un sentiment de honte, il jeta au feu tous les comptes

du château de Versailles , mais il n'en poursuivit pas moins jusque dans sa vieillesse la construction de ce monstrueux labyrinthe de pierres, dont les toits seuls offrent une surface de vingt-cinq arpens(i). Un pauvre berger des Vosges, qui devint ensuite bibliothécaire de l'empereur François I er , nous apprend que le laboureur n'abordait ces somptueux portiques que pour en maudire la cruelle magnificence. Son livre a l'avantage unique de révéler naïvement ce qui se passe dans l'ame de ces hommes grossiers, qui souffrent et qui n'écrivent pas (a). Les princes fastueux ruinent leur pays. En France, comme en Italie, une seule plante végète sur le marbre , c'est la mendicité. Nous savons , par les mémoires du temps , combien cette hideuse moisson fut développée par les dépenses de Versailles. Des essaims de pauvres assiégèrent le nouveau palais , et le nombrëïen fut si prodigieux qu'on craignit la contagion pour la ville. Le. roi humilié arma des soldats suisses contre ce peuple d'indigens qui était son ouvrage, et employa pour l'extirper des mesures violentes et inhumaines. De telles extrémités ne purent corriger Louis XIV d'une passion qui était en lui

(1) Voyez le n* VIII des Pièces justificatives. (2)VoyezlesQEuvre8deValentinJameray Duval, tome 1", page 1 19.

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moins un vice du cœur qu'une erreur du jugement. Madame de Maintenon lui demandant des secours pour quelques misérables , il lui répondit froidement : « Un roi fait l'aumône en dépensant beaucoup (i)». Cet apophtegme, dont l'expérience et les théories les plus lucides ont démontré la fausseté , suffirait à la perte d'un empire. Il tint constamment Louis XIV dans une situation de détresse et de besoin qui était un véritable germe de mort dans son système monarchique. Si en effet les États libres peuvent appeler au secours du présent l'avenir dont ils disposent par la confiance, les autres ne peuvent tirer leurs ressources que du passé dont ils ont disposé par la force. Ce n'est pas sans raison que l'entassement des richesses est estimé dans l'Orient comme la plus haute sagesse. Un trésor est aussi essentiel qu'un visir à toute constitution despotique.

Cette foute , qui devait être si fatale aux héritiers de Louis XIV, eut déjà une influence géné-

(i) u Mot précieux et terrible, s'écrie M. Jean-Baptiste « Say , qui montre comment la ruine peut être réduite en « principes ! » Il n'est plus permis aujourd'hui de confondre l'effet des consommations stériles et des consommations utiles, et d'ignorer que les profusions des princes ne sont pas seulement stériles en elles-mêmes , mais qu'étant levées p* r l'impôt en grande partie sur les classes laborieuses , elles nuisent profondément à la reproduction.

raie sur les malheurs de son règne. Si les esprits cultivés étaient seuls frappés de la plupart des causes de relâchement et de dégradation que je viens d'exposer, si quelques-uns avaient déjà protesté contre la violence primitive d'où elles dérivaient (1), tous sentaient l'effroyable anarchie des finances. La carrière de ce monarque offre en cette partie les deux extrêmes. Point d'idée salutaire que Colbert n'ait au moins essayée; point d'inepties, point de turpitudes que ne se soient permises les successeurs de ce grand homme. Après avoir épuisé la richesse publique par de fausses combinaisons, ils ruinèrent les particuliers par les banqueroutes et la perfidie. Leur ministère ne fiit, suivant l'expression du marquis d'Argenson,

(1) En 1690, un anonyme, zélé catholique , publia quinze mémoires sur tout ce qu'il trouvait d'usurpé, de ruineux et de fyrannique dans le gouvernement de Louis XIV. Il y décrit l'oppression de l'Église, de la magistrature, de la noblesse et des villes ; combat les prétentions du pouvoir absolu , et réclame les droits du peuple et des états-généraux. Ces mémoires "furent imprimés sous ce titre : Les soupirs de la France esclave , qui aspire après la liberté ; Amsterdam., 1690, in-4% 228 pages. Cette production , qui réunk beaucoup de savoir à beaucoupd'amertume , prouve combien s'abusent ceux qui rangent de semblables matières parmi les nouveautés du dix-huitième siècle. Jusqu'en 1789, le gouvernement faisait acheter à tout prix dans les ventes les exemplaires de ce livre afin de les détruire.

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