‹ Œuvres de P. e. LemonteyChapitre 4 sur 18 · V. il · texte numérisé non relu

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une éducatipn sainte, épuisa tour à tour les excès que peuvent produire des causes si contraires. Mais il était revenu par ce double égarement à une sagesse solide, qui promettait à la France un monarque accompli, et un législateur doué précisément des qualités les plus propres à corriger les imperfections du gouvernement de son aïeul. Déjà il avait fait remarquer beaucoup de lumières dans sa piété, beaucoup d'humanité dans son amour de la gloire , et de modestie dans ses connaissances. Son esprit , qu'on jugeait vaste par ses vues, et modéré par ses projets , ne portait aux hommes ni assez de mépris pour négliger leur bonheur, ni assez d'estime pour ne pas enchaîner leurs passions. Il avait l'espoir de tendre la main à la liberté publique, qui palpitait encore sous des décombres, et d'unir le prince, le peuple et l'armée par un faisceau d'institutions généreuses. Il eût fait à peu de frais la part de la liberté , dans un siècle où les sujets, froissés par l'excessive énergie du pouvoir, eussent adoré comme des bienfaits les simples précautions d'un roi prudent; car d'ailleurs le Français , plus avide des libertés qu'on lui refuse, que pressé de jouir de celles qu'on lui accorde, préfère des concessions modiques , faites de bonne foi , à des promesses équivoques et. à des libéralités captieuses. Le duc de Bourgogne , ame droite et forte , toute de génie et

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de candeur, était incapable d'indignes calculs. La vieille définition de la monarchie , qui la réduisait à un roi appuyé sur quelques familles, ne lui parut qu'une variante du despotisme accommodée aux préjugés féodaux. Il avait jugé son grand-père aussi digne de louange tant qu'il employa l'autorité royale au rétablissement de Tordre , que digne de blâme lorsqu'il employa l'ordre à l'établissement de la servitude. Il savait que le pouvoir, exagéré par d'indiscrets amis, perd nécessairement en solidité ce qu'il gagne en étendue , et que tout empire absolu est une proie promise à l'anarchie» On eût dit que ses regards pénétrans avaient lu dans le livre de nos destinées , car rien ne lui semblait plus urgent que de restituer à la nation ses antiques assemblées , persuadé que les étatsgénéraux seraient utiles et reconnaissans , si une noble équité leur rendait la vie ; dangereux et vindicatifs , si la nécessité contraignait un jour de les exhumer. Il voulait y joindre des états particuliers pour administrer les provinces , et des diétines de canton pour asseoir l'impôt, et il ne concevait pas que des élémens de bonheur public si homogènes dussent jamais être séparés. Des élections libres dans les trois ordres renouvelaient ces différens corps, et des retours périodiques assuraient leur vitalité. Ce système , dont le roi était l'âme, le centre et le modérateur, formait un en-

semble compact et régulier, liait l'intérêt monarchique à tous les intérêts sociaux , et , pour ainsi dire , enracinait dans le sein de la nation la royauté qui flottait à sa surface. Comme chacun avait des droits garantis par les droits de tous , une fatale jalousie ne pouvait diviser les ordres de l'État en partis ennemis. On n'avait plus à craindre que le peuple , trop désaccoutumé de la liberté , ne pût au hasard en savourer quelques gouttes «ans entrer dans une ivresse furieuse. On n'était pas exposé à voir d'un côté le prince partial, et trompé par ses routines , appeler à son aide , dans les momens difficiles , ceux qui n'auraient à lui offrir que la haine publique dont ils seraient euxmêmes poursuivis; et de l'autre, les ordres privilégiés s'attacher au trône, comme ces caryatides qui font crouler par leur poids l'antique édifice qu'elles feignent de soutenir par leur attitude.

Par la mort prématurée du duc de Bourgogne , la Providence, qui nous destinait à de terribles leçons, avait annoncé aux Français qu'elle ne voulait pas réparer les erreurs de leur roi. La monarchie , dont ce dernier n'avait élevé que le palais , manqua pour toujours des digues que l'autre aurait construites. Louis XIV trouva dans la cassette de son petit-fils les projets que méditait ce jeune prince, et d'une main chagrine il les livra aux

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flammes. Mais la vérité ne se consume pas ainsi. 11 en subsistait d'autres monumens. L'ame du dauphin se perpétua par le souvenir de ses nobles pensées. Ce fut un ruisseau qui, sortant d'une source haute et pure, a porté aux générations suivantes la tradition d'utiles réformes, et a fait germer les premières semences d'un esprit public. J'essaierai de tracer avec exactitude les accidens de son cours , et de dire par quelles routes cachées ou découvertes , par quels travaux heureux ou sinistres, iï traversa deux règnes, et tomba sans se perdre dans le gouffre de la révolution. Plus d'une fois, en décrivant ce trajet de l'opinion publfijue, j'aurai à observer que la cause populaire a compté l'élite de ses guides et de ses protecteurs parmi des hommes que leur naissance invitait à l'opprimer. Moins j'ai ménagé les prétentions contraires ' à la dignité humaine, plus je dois d'éloges à une générosité qui honore le caractère national. Dans un temps où notre sol ne portait que des nobles et des serfs , le sang des preux a fait battre quelques cœurs amis de la liberté , et des âmes véritablement privilégiées ont senti qu'on pouvait illustrer la France sans avilir des Français. Peut-être même la tyrannie n'a-t-elle pas eu de serviteurs plus décriés que des parvenus d'une obscure origine , et l'oppression a-t-elle paru moins odieuse dans les mains du duc d'Épernon et du cardinal

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de Richelieu que dans celles d'un Le Dain , d'un La Baluë ou d'un Poyet.

Au dix-septième siècle, l'essaim des génies sans aïeux ne cultiva pas seul le champ des lettres. Fénélon, La Rochefoucauld le cardinal de Retz, Saint-Évremont, Sénecé, La Fare, et mesdames de La Fayette et de Sévigné , payèrent aux muses les contributions de la noblesse. Si nous passons à l'ordre politique, nous rencontrons aussi de consolantes exceptions jusqu'au sein de cette cour où , depuis cinquante ans , on réputait ennemi tout ce qui ne rampait pas , et brouillon tout ce qui aftectait quelque indépendance dans les moindres détails de la vie. De grands seigneurs en qui la fidélité n'était pas de l'aveuglement , et l'amour du fief n'éteignait pas l'amour de la patrie , furent seuls les confidens du duc de Bourgogne , et les fondateurs d'une école dont la doctrine et les fortunes diverses nous occuperont dans la suite. Ne leur reprochons pas d'avoir gardé pendant la vie du roi un silence imposé par la terreur. Racine et Vauban s'étaient compromis par de stériles imprudences ; car le pouvoir absolu ne porte en lui-même aucun moyen de s'amender. L'usage de l'arbitraire augmente sans relâche le besoin de l'arbitraire , et le jugement du prince qui vieillit dans ces habitudes se fausse de plus en plus par la haine de la vérité et par l'endurcissement de

l'orgueil. Ne vit-on pas Louis XIV, lorsqu'il fit partir son petit-fils pour l'Espagne , lui recommander, par un mémoire particulier, d'y rétablir le gouvernement austère et les étiquettes gothiques de Charles-Quint; et il donnait ce conseil si violent à un adolescent timide et borné , que luimême n'osait envoyer au trône que chargé d'une pharmacie de contre-poisons ! Trois faits authentiques prouvent d'ailleurs que ce vieux monarque arriva au bord de sa tombe, bercé par les mêmes chimères et sourd aux cris du malheur. U consacrait encore de fortes sommes à l'agrandissement de l'inutile Marly ; il préparait un concile national pour faire proscrire une partie de son clergé par l'autre ; il fomentait une invasion en Angleterre par des manœuvres dont le résultat probable devait replonger le royaume dans l'abîme d'où un miracle l'avait tiré. On ne saurait douter que la continuation de ce règne incorrigible n'eût été aussi périlleuse pour la monarchie que la crise où se trouva la France avec un régent suspect , un roi de cinq ans et une dette de quatre milliards.

Le lecteur a suivi le gouvernement de Louis XIV dans ses principales phases, depuis le traité de Munster jusqu'à la paix d'Utrecht , depuis le procès de Fouquet jusqu'à l'exaltation des bâtards. Je n'ai pu lui en tracer >jue l'esquisse , parce qu'un travail plus complet eût dépassé les proportions

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de cet ouvrage, et qu'il est d'ailleurs d'importans détails sur lesquels les développemeus historiques me reporteront nécessairement dans la suite. Mais comment ce monument si vanté, ce phare montré à l'Europe pour être le guide des rois , n'a-t-il survécu à son auteur que soixante-quatorze ans ? J'ai étudié dans ce colosse les causes de sa fragilité, et j'en ai indiqué les parties incohérentes et contradictoires , les supports sans base ou sans à-plomb, les germes de destruction d'un effet prochain ou d'une action lente, les ressorts neufs par leur création, et déjà vieux par leurs abus. J'ai fait voir combien on s'était confié pour l'avenir à des moyens de déception , essentiellement éphémères, et comment à une jeunesse éblouie par la gloire avait succédé une vieillesse déplorable , cherchant le repos dans un étourdissement volontaire. J'ai rendu hommage avec là même sincérité aux branches saines et vigoureuses, la discipline de l'armée , la dignité de l'ordre public , la vigilance du pouvoir, la création du premier système administratif, l'habitude de l'obéissance fortement enracinée dans les âmes. Cependant il n'a pas fallu un siècle pour rompre cette machine mal pondérée, où , à travers des rouages inutiles et des appareils trompeurs, l'autorité, sans contre-poids, se perdait par ses excès. Des moyen* disparates n'avaient d'accord que pour ce but périlleux. De prétendus

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sages , dont les cours abondent, épuisaient les chicanes de l'école à cimenter la servitude , et leur fausse habileté semait des révolutions , en croyant forger des fers; race égoïste qui d'un pouvoir plus grand se promet de plus grands abus , et pense ne risquer que le roi. Ce sont eux qui mirent la royauté sur un roc isolé , sans prévoir que la disette pourrait un jour la forcer d'en descendre, et que tout se dissoudrait lorsque , par une inconcevable bizarrerie, on trouverait en France le despotisme partout, et le despote nulle part. En vain l'expérience déployait sous leurs yeux la plus flagrante leçon. Elisabeth, héritière de la tyrannie de son père et de sa sœur, avait, comme Louis XIV, tressé de fer et de gloire les chaînes de l'Angleterre. Mais cette reine , qui fut aussi l'idole des politiques , quel héritage a-t-elle transmis à ses deux successeurs ? On le sait ; l'avilissement du premier, et l'échafaud du second.

Louis XIV , qui plus d'une fois consulta les astrologues , ne se douta pas qu'il lui eût été si facile de lire l'avenir dans quelques pages de l'histoire. Loin de moi la pensée d'affaiblir l'illustration de ce règne, que les Français ont surnommé un siècle , sans que l'Europe osât les démentir. Nous lavons payée assez cher pour ne vouloir pas la céder. Aussi ce n'est point la grandeur, c'est la solidité que je me suis proposé de juger dans cet

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essai. Louis XIV m'a toujours apparu comme la figure dominante de cette vaste scène. Si le titre de majesté n'eût pas encore appartenu aux têtes couronnées , c'est pour la sienne que le respect des hommes l'aurait inventé. Je me persuade que l'exagération d'où sortirent ses égaremens fut la faute d'une nature trop élevée , et d'une pureté d'intentions , qui honorerait, un rang vulgaire. L'esprit du temps, la nécessité des circonstances et les traditions de ses conseils , eurent bien leur part dans ses erreurs; et si je ne l'ai point assez dit , il faut s'en prendre à la concision dont le genre de cet écrit m'impose la loi. Mais il est des faveurs que le temps réserve aux carrières glorieuses. Utiles ou fastueux, leurs monumens restent debout , tandis que les gémissemens des générations qu'on y sacrifia viennent bientôt se taire dans là tombe. La mémoire de Louis XIV enferme de ces masses imposantes qui effacent bien des deuils. Les Français , prompts à oublier les maux qu'ils ne sentent plus , relevèrent après quelques années la gloire d'un prince qu'ils n'avaient pas regretté (i). Mais l'admiration recom-

(i) Voltaire a le plus contribué à faire reverdir le laurier de Louis XIV. L'exposé qu'il a fait du règne de ce monarque est un chef-d'œuvre de grâce et de raison , rendu populaire par un talent inimitable. Il serait parfait, s'il était complet. L'auteur y loue beaucoup , et toujours avec sens et mesure ;

mença quand la crainte n'était plus, de même qu'au déclin de ce monarque la crainte redoubla quand l'admiration eut cessé; singulier partage qui , depuis 1 680 , isola et fit chanceler ces deux colonnes qu'il avait accouplées pour le soutien de la monarchie. Mais quel qu'ait été l'événement, sa renommée fuit désormais dans un orbite où n'atteint plus la main des hommes* La révolution d'éclat et de revers que, depuis Charles-Quint jusqu'à Philippe IV , la maison d'Autriche avait mis quatre de ses générations à parcourir, Louis XIV l'accomplit dans une seule vie. Cette période unique a l'avantage de présenter quelque chose d'instructif et d'achevé. La postérité s'arrêtera invo-* lontairement devant ce grand règne, placé sur les routes de l'histoire comme un Hermès à deux

mais on aperçoit bien, dans ce tableau , que des parties sont dissimulées, et que d'autres ne sont pas approfondies. Vol-* taire se laissait trop éblouir par l'éclat littéraire , pour être parfaitement juste. Il a traité un roi qui avait fondé des aca-* demies , comme les moines traitaient jadis les princes qui dotaient des églises. En passant de la main des cénobites dans celle des académiciens, le burin de l'histoire a seulement changé de préventions. Cette partialité , ou , si l'on veut r cette reconnaissance des gens de lettres , est encore plus remarquable dans le jugement qu'ils ont porté sur François I ', dont le règne plein de violences, de corruptions et de désastres mérités , fut un peu moins odieux, mais beaucoup plus funeste que la tyrannie de Louis XI.

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faces, dont l'une offre toutes les séductions, et l'autre tous les dégoûts du pouvoir absolu.

Notis allons quitter le champ des idées spéculatives , et nous transporter au moment où , par la mort de Louis XIV, ses institutions furent abandonnées à leur propre valeur- L'épreuve des faits pourra confirmer ou détruire , sans nous offenser, le jugement que nous en avons porté, non pour accroître ou diminuer le mérite de leur auteur, mais pour estimer ce qu'elles ont fourni de secours et d'obstacles aux hommes qui vont occuper le théâtre du dix-huitième siècle. Nul esprit de système ne présidera à l'ordonnance de nos récits , et notre critique aura plus pour objet leur exactitude que leurs conséquences. Soit désir d'émotions, soit paresse de jugement, on demande à l'écrivain des contrastes et des résultats , et l'impatience du lecteur devient souvent complice des mensonges de l'histoire. Nous tâcherons d'éviter ce piège , et de traduire la vérité plutôt comme elle arrive dans le monde avec tous ses caprices que comme elle s'ajuste dans les livres avec ses beautés de convention ; car la fortune n'est point chose classique ; elle dispose ses drames sans consulter les règles d'Aristote. Ainsi , au milieu des accidens et des anomalies de l'époque que nous nous proposons de décrire, nous ne chercherons point des origines systématiques et des causes

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imaginaires à la dissolution qui en fut le terme. Le hasard , sraocié toujours désavoué et toujours puissant dans les affaires humaines , y réclamera ses droits ; la politique étrangère , avec ses rapports nouveaux entre les cabinets, avec son cortège ancien de fraudes et de passions , y tiendra aussi sa place ; l'autorité du passé et les charges du règne précédent auront leur portion d'influence , tantôt fortifiante et convenable , tantôt importune et abusive ; la France du dix-huitième siècle comparaîtra dans ses véritables couleurs, entourée des défauts, des lumières, des vertus et des caractères qui lui appartiennent en propre; enfin au-dessus de ces mobiles secondaires , la marche de l'esprit humain poursuivra son éternel progrès. Les uns la nomment perfection, et les autres corruption ; mais sous l'un ou sous l'autre titre , son mouvement aussi indomptable que les révolutions célestes pousse sans relâche le profane et le sacré , les langues et les mœurs, les arts et les opinions. Quand, au lieu de couler lentement sur la pente imperceptible que la nature et le temps impriment à leurs ouvrages , il s'avancera sur la monarchie qu'un roi dominateur a taillée à pic, les hommes et les choses seront précipités dans l'abîme.

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