N° II
aventure de Balthazar de Far gués.
Cette anecdote, qui prouve combien les troubles de la fronde avaient laissé de ressentiment dans l'ame de Louis XIV, fut publiée en 1781, dans le premier volume des Pièces intéressantes et peu connues , pour servir à V histoire. M. de La Place, auteur de ce recueil, laissa entendre qu'il l'avait tirée d'un mémorial manuscrit de feu M. Duclos, secrétaire perpétuel de l'Académie française. Quelques circonstances de ce récit provoquèrent de la part de MM. de Lamoignon des réclamations très-fondées , dont nous parlerons ensuite. Voici l'anecdote dans son style original, que M. de La Place n'avait pas manqué de corriger avec sa maladresse ordinaire.
a II se fit à Saint -Germain une grande partie de « chasse. Alors c'étaient les chiens et non les hommes c qui prenaient les cerfs. On ignorait encore ce nomce bre immense de chiens, de chevaux, de piqueurs, «de relais, et de routes à travers les pays. La chasse « tourna du côté de Dourdan , et se forlongea si bien , « que le roi revint extrêmement tard, et laissa la chasse. « Le comte de Guiche, le comte, depuis duc de Lu de, «Tardes, et M. de Lausun , qui me l'a conté, je ne «sais plus qui encore, s'égarèrent, et les voilà, à la « nuit noire , à ne savoir où ils étaient. A force d'al- 1 1er sur leurs chevaux recrus, ils avisèrent une lu- « mière, ils y allèrent , et à la fin arrivèrent à la porte «dune espèce de château. Ils frappèrent, ils crièrent, « ils se nommèrent, et demandèrent l'hospitalité. C'é- « tait à la fin de l'automne , et il était entre dix à « onze heures du soir. On leur ouvrit. Le maître vint «au-devant d'eux, les fit débotter et chauffer, fit met- « tre leurs chevaux dans son écurie , et pendant ce « temps -là leur fit préparera souper dont ils avaient 'grand besoin. Le repas ne se fit point attendre ; il « fut excellent , et le vin de même de plusieurs «sortes. Le maître poli, respectueux, ni cérémonieux, ni empressé, avec tout l'air et les manières * du meilleur monde. Ils surent qu'il s'appellait Far- « gués, et la maison Courson ; qu'il y était retiré ; qu'il « n'en était point sorti depuis plusieurs années; qu'il «y recevait quelquefois ses amis, et qu'il n'avait ni
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« femme ni enfans. Le domestique leur parut entendu, « et la maison avoir un air d'aisance. Après avoir « bien soupe, Fargues ne leur fit point attendre leurs ce lits. Us en trouvèrent chacun un, parfaitement bon} ce ils eurent chacun leur chambre, et les valets de e Fargues les servirent très- proprement. Ils étaient « fort las, et dormirent long-temps. Dès qu'ils furent « habillés, ils trouvèrent un excellent déjeuner servi j « et au sortir de table, leurs chevaux prêts, et aussi « refaits qu'ils l'étaient eux-mêmes. Charmés de la « politesse et des manières de Fargues , et touchés de a sa bonne réception , il lui firent beaucoup d'offres « de services, et s'en allèrent à Saint-Germain. Leur a égarement y avait été la nouvelle; leur retour, et ce « qu'ils étaient devenus toute la nuit en fut une autre* ce Ces messieurs étaient la fleur de la cour et de la «galanterie, et tous alors dans toutes les privances ce du roi. Ils lui racontèrent leur aventure, les merce veilles de leur réception , et se louèrent extrêmement <x du maître, de sa chère, et de sa maison. Le roi ce leur demanda son nom. Dès qu'il l'entendit : Corn- « ment Fargues, dit-ril , est-il si près d'ici? Ces mescc sieurs redoublèrent de louanges, et le roi ne dit ce plus rien. Passé chez la reine-mère , il lui parla de ce cette aventure, et tous deux trouvèrent que Fargues ce était bien hardi d'habiter si près de la cour, et fort « étrange qu'ils ne l'apprissent que par cette aventure « de chasse, depuis si long-temps qu'il demeurait là.
«Targues s'était fort signalé dans tous les mouvemens «de Paris, contre la cour et le cardinal Mazarin. « S'il n'avait pas été pendu , ce n'avait pas été faute a d'envie de se venger particulièrement de lui. Mais « il avait été protégé par son parti , et formellement «compris dans l'amnistie. La haine qu'il avait encou- «rue, et sous laquelle il avait pensé succomber, lui «fit prendre le parti de quitter Paris pour toujours, «afin d'éviter toute noise, et de se retirer chez lui «sans faire parler de lui, et jusqu'alors il était de* « meure ignoré. Le cardinal Mazarin était mort , il «n'était plus question pour personne des affaires «passées; mais comme il avait été fort noté, il crai- « gnait qu'on ne lui en suscitât quelque autre nouvelle, «et pour cela vivait fort retiré, et fort en paix avec « tons ses voisins , fort en repos des troubles passés , « sur la foi de l'amnistie , et depuis long-temps. Le « roi et la reine sa mère, qui ne lui avaient pardonné « que par force, mandèrent le premier président La- « moignon , et le chargèrent d'éplucher secrètement «la vie et la conduite de Fargues, de bien examiner « s'il n'y aurait pas moyen de châtier ses insolences «passées, et de le faire repentir de les narguer si près « de la cour, dans son opulence et dans sa tranquillité. Ils lui contèrent l'aventure de la chasse, qui «leur avait appris, sa demeure, et témoignèrent à « Lamoignon un extrême désir qu'il pût trouver des « moyens juridiques de le perdre. Lamoignon , avide
« et bon courtisan, résolut bien de les satisfaire, et « d'y trouver son profit. Il fit ses recherches , en ren- « dit compte , et fit tant et si bien qu'il trouva moyen a d'impliquer Fargues dans un meurtre commis à «Paris, au plus fort des troubles, sur quoi il le dé- «créta sourdement, et un matin l'envoya saisir par « des huissiers, et mener dans les prisons de la con- « ciergerie. Fargues, qui depuis l'amnistie était bien « sûr de n'être tombé en quoi que ce fût de répré- « hensible, se trouva bien étonné. Mais il le fut bien « plus quand , par l'interrogatoire , il apprit de quoi « il s'agissait. Il se défendit très-bien de ce dont on «l'accusait, et de plus allégua que le meurtre dont « il s'agissait ayant été commis au fort des troubles « et de la révolte de Paris , dans Paris même , l'amnis- « tie qui les avait suivis effaçait la mémoire de tout ce ce qui s'était passé dans ces temps de confusion. Les « courtisans distingués, qui avaient été si bien reçus « chez ce malheureux homme , firent toutes sortes « d'efforts auprès de ses juges et auprès du roi. Mais ce tout fut inutile. Fargues eut très-promptement la «tête coupée, et sa confiscation donnée en récom- <r pense au premier président. Elle était fort à sa a bienséance, et fut le partage de son second fils. Il <( n'y a guère qu'une lieue de Basville à Courson. »
L'écrivain de cette aventure s'était trompé sur plusieurs détails, et principalement sur ce qui concernait le premier président Lamoignon. Les héritiers de ce
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célèbre magistrat produisirent une sentence et une transaction qui rectifiaient ces diverses erreurs, et que M. de La Place inséra dans sa compilation. Voici les faits qui résultent de ces deux pièces.
i° De Fargues avait été major du régiment de Bellebrune , et major de la place d'Hesdin.
2° Son procès ne lui fut pas fait par le parlement de Paris. Mais en vertu d'un arrêt du conseil , du 18 février i665, le roi y étant , il fut jugé souverainement et sans appel dès le 27 du mois suivant, par une commission composée de l'intendant d'Amiens , et des juges d'Abbeville.
3* Il ne fut point accusé de meurtre, mais de prévarication dans les fournitures de pain faites à la garnison d'Hesdin, dont la plupart remontaient à vingt années , et dont les plus récentes avaient dix années de date.
4° H fut transféré de la prisou du For-1'Évêque de Paris, où il avait d'abord été déposé. Il récusa vainement les deux subdélégués qui avaient fait les informations. Il désavoua la signature des bordereaux de fourniture qu'on lui présenta. Quoiqu'on lui eût adjoint trois complices, il fut seul poursuivi et jugé.
5° Après que de Fargues eut été pendu , et non pas
décapité , le conseil-d'état arrêta qu'il devait au roi
35o,ooo livres , et le roi fit don de cette somme au
premier président Lamoignon.
6° Quatre seigneurs voisins se disputaient la confis-
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cation de la terre de Courson, que de Fargues avait laissée. Le premier président était l'un des quatre, en sa qualité de seigneur de Basville. Il se prévalut des droits que le roi lui avait cédés, et qui couvraient tous les autres , en sorte que ses trois adversaires furent contraints de se désister, par transaction de l'année 1668, et qu'il resta paisible possesseur delà terre de Cour&on.
Ces détails qui paraissent avérés , et qui lavent la mémoire du premier président , ne détruisent pas le fait principal. Le mot du roi, l'entrevue avec sa mère, l'opinion du rôle que de Fargues avait joué dans la fronde , et l'intercession des courtisans en sa faveur, ne sont point contestés. Les circonstances aggravantes de sa catastrophe décèlent encore plus, l'influence d'une cause supérieure. De Fargues ne fut pas en effet, d'après les documens nouveaux, jugé régulièrement , mais immolé par l'instrument odieux d'une commission ; on ne lui imputa pas un meurtre , mais un délit ancien, équivoque, et sans proportion avec la peine capitale; enfin l'affectation de lui assigner des complices, ne fut que la dérision d'un moment. Sans croire que cet homme fût tout-à-fait innocent, ni que Louis XIV eût précisément demandé sa perte, on sait assez que le premier mouvement d'un roi rencontre souvent des serviteurs zélés qui en rendent les suites irréparables.
La conséquence que j'ai annoncée en commençant
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cette note, est la seule que je veuille tirer de l'aventure dedeFargues. Louis XIV ne saurait prétendre à uoe réputation de clémence et de bonté. Mais il passera bien moins encore pour un prince cruel. La seule exécution pour crimes politiques qui ait eu lieu sous son règne , fut celle du chevalier de Rohan. La peine était méritée; le coupable n'avait pas, comme Biron, de la gloire et de grands services pour couvrir son attentat, et le roi ne lui devait que justice. Deux actes de tyrannie ont cependant été reprochés à ce monarque. Il aggrava la peine de Fouquet, après l'avoir fait juger par des commissaires, et il poursuivit jusque dans des détails puérils la proscription du cardinal de Bouillon. Ces deux circonstances le virent céder à des passions répréhensibles. Dans la première, il se vengeait du séducteur de mademoiselle de la Yalttère ; et dans la seconde , il délivrait d'un concurrent le fils de la belle princesse de Soubise. Mais dans une vie aussi longue et un règne aussi absolu ces deux fautes paraîtront bien légères, et l'on peut croire que ceux qui les blâment le plus amèrement n'auraient pas , à sa place , signalé par de moindres chutes une carrière si périlleuse. On ne parle pas des dragonnades et des proscriptions du jansénisme, parce que ce furent des erreurs de son gouverne- t
ment; ni des rigueurs contre lé duel, qui allèrent quelquefois jusqu'à l'atrocité, comme dans l'affaire de M. de Cabaret ? parce que ce furent les consé-
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quencès d'un système politique. Il s'agit ici de l'homme eÇ non du roi.
Louis XIV fut, dans son caractère privé, profondément personnel, froid et indifférent, quelquefois jusqu'à la dureté. Son amour-propre, plus implacable qu'irascible, pardonna rarement, et n'oublia jamais les offenses qui lui furent faites. Cet intérieur fut voilé par une politesse étudiée, une noble magnificence, par le goût de la justice , et l'habitude de la modération. Ce caractère apprêté manqua entièrement de la sève et du naturel qui charment dans Henri IV, et cette seule différence a fortement influé sur la renommée des deux monarques. On ne saurait introduire sur la scène le personnage solennel de Louis XIV, sans le dégrader, parce qu'il y figurerait sans vie et sans intérêt, comme la copie d'une copie. Le Béarnais a, au contraire, beaucoup gagné dans cette épreuve populaire. Il est devenu pour nous une création nouvelle, et comme l'Alfred des Anglais, une sorte de modèle héroïque et fabuleux, dont les fautes sont mises en oubli, et les vioes mêmes idolâtrés. La justice distributive, séduite par les qualités privées , a fléchi entre les deux souverains. Autant l'imagination se plaît à embellir et à exagérer, même par des fictions, ce qu'il y eut de bon dans le vainqueur de la ligue, autant la raison aime à faire descendre de son piédestal le vainqueur de la fronde, et à le ramener sévèrement aux' proportions de l'histoire et de la vérité.