‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 10 sur 766 · DISCOURS SUR · texte numérisé non relu

DISCOURS SUR

leur abaissement sous des puissances qu'ils redoutent, et qu'ils devraient braver pour bien agir, fait qu'on a quelque compassion d'eux-mêmes et de leur honteuse politique.

Pour nous faciliter les moyens d'exciter cette pitié , qui fait de si beaux effets sur nos théâtres, Aristote nous donne une lumière. « Toute action , « dit-il, se passe, ou entre des amis, ou entre des « ennemis, ou entre des gens indifférents l'un pour « l'autre. Qu'un ennemi tue ou veuille tuer son « ennemi , cela ne produit aucune commisération, « sinon en tant qu'on s'émeut d'apprendre ou de « voir la mort d'un homme, quel qu'il soit. Qu'un « indifférent tue un indifférent, cela ne touche « guère davantage, d'autant qu'il n'excite aucun « combat dans l'âme de celui qui fait l'action ' ; « mais quand les choses arrivent entre des gens « que la naissance ou l'affection attache aux inté- « rets l'un de l'autre, comme alors qu'un mari tue « ou est près de tuer sa femme , une mère ses en- « fants , un frère sa sœur, c'est ce qui convient « merveilleusement à la tragédie. » La raison en est claire. Les oppositions des sentiments de la nature aux emportements de la passion , ou à la sévérité du devoir, forment de puissantes agitations, qui sont reçues de l'auditeur avec plaisir ; et il se porte aisément à plaindre un malheureux opprimé ou poursuivi par une personne qui devrait s'intéresser à sa conservation, et qui quelquefois ne poursuit sa perte qu'avec déplaisir ou du moins avec répugnance. Horace et Curiace ne seraient point à plaindre, s'ils n'étaient point amis et beaux-frères; ni Rodrigue, s'il n'était poursuivi par un autre que par sa maîtresse ; et le malheur d'Antiochus toucherait beaucoup moins, si un autre que sa mère lui demandait le sang de sa maîtresse, ou qu'un autre que sa maîtresse lui demandât celui de sa mère; ou si , après la mort de son frère , qui lui donne sujet de craindre un pareil attentat sur sa personne , il avait à se défier d'autres que de sa mère et de sa maîtresse.

C'est donc un grand avantage , pour exciter la commisération , que la proximité du sang , et les liaisons d'amour ou d'amitié entre le persécutant et le persécuté , le poursuivant et le poursuivi , celui qui fait souffrir et celui qui souffre; mais il y a quelque apparence que cette condition n'est pas d'une nécessité plus absolue que celle dont je viens de parler, et qu'elle ne regarde que les tragédies parfaites, non plus que celle-là. Du moins les anciens ne l'ont pas toujours observée ; je ne la vois point dans YJjax de Sophocle, ni dans son Philoctète; et qui voudra parcourir ce qui nous reste d'Eschyle et d'Euripide y pourra rencontrer quelques exemples à joindre à ceux-ci. Quand je dis que ces deux conditions ne sont que pour les

1. Aristote montre ici un jugement bien sain et une grande connaissance du cœur de l'homme. Presque toute tragédie est froide sans les combats des passions. (V.)

LE POEME DRAMATIQUE. \xni

tragédies parfaites, je n'entends pa.s dire que celles où elles ne se rencontrent point soient imparfaites : ce serait les rendre d'une nécessité absolue , et me contredire moi-même. Mais , par ce mot de tragédies parfaites, j'entends celles du genre le plus sublime et le plus touchant ; en sorte que celles qui manquent de l'une de ces deux conditions, ou de toutes les deux, pourvu qu'elles soient régulières, à cela près, ne laissent pas d'être parfaites en leur genre , bien qu'elles demeurent dans un rang moins élevé, et n'approchent pas de la beauté et de l'éclat des autres, si elles n'en empruntent de la pompe des vers, ou de la magnificence du spectacle, ou de quelque autre agrément qui v;enne d'ailleurs que du sujet.

Dans ces actions tragiques, qui se passent entre proches, il faut considérer si celui qui veut faire périr l'autre le connaît , ou ne le connaît pas , et s'il achève, ou n'achève pas. La diverse combinaison de ces deux manières d'agir forme quatre sortes de tragédies , à qui notre philosophe attribue divers degrés de perfection. « On connaît ce- « lui qu'on veut perdre, et on le fait périr en effet, « comme Médée tue ses enfants, Clytemnestre son « mari, Oreste sa mère; » et la moindre espèce est celle-là. « On le fait périr sans le connaître, et on « lé reconnaît avec déplaisir après l'avoir perdu; « et cela, dit-il, ou avant la tragédie, comme « Œdipe, ou dans la tragédie comme XAlcmœon « d'Astydamas, et Télégonus dans Ulysse blessé, » qui sont deux pièces que le temps n'a pas laissé venir jusqu'à nous; et cette seconde espèce a quelque chose de plus élevé, selon lui, que la première. La troisième est dans le haut degré d'excellence, « quand on est près de faire périr un de ses pro- « ches sans le connaître, et qu'on le reconnaît « assez tôt pour le sauver, comme Iphigénie re- « connaît Oreste pour son frère, lorsqu'elle devait « le sacrifier à Diane, et s'enfuit avec lui. » Il en cite encore deux autres exemples, de Mérope dans Cresphonte , et de Hellé , dont nous ne connaissons ni l'un ni l'autre. Il condamne entièrement la quatrième espèce de ceux qui connaissent , entreprennent et n'achèvent pas, qu'il dit avoir quelque chose de méchant , et rien de tragique , et en donne pour exemple zEmon qui tire l'épée contre son père dans YJntigone, et ne s'en sert que pour se tuer lui-même. Mais si cette condamnation n'était modifiée, elle s'étendrait un peu loin, et envelopperait non-seulement le Cid, mais Cinna, Rodogune, Héraclius, et Nicomède.

Disons donc qu'elle ne doit s'entendre que de ceux qui connaissent la personne qu'ils veulent perdre, et s'en dédisent par un simple changement de volonté, sans aucun événement notable qui les y oblige , et sans aucun manque de pouvoir de leur part. J'ai déjà marqué cette sorte de dénoùment pour vicieux ; mais quand ils y font de leur côté tout ce qu'ils peuvent, et qu'ils sont empê-

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chés d'en venir à l'effet par quelque puissance supérieure , ou par quelque changement de fortune (|iii les fait périr eux-mêmes, ou les réduit sous le pouvoir de ceux qu'ils voulaient perdre, il est hors de doute que cela fait une tragédie d'un genre peut-être plus sublime que les trois qu Aristote avoue; et que, s'il n'en a point parlé, c'est qu'il n'en voyait point d'exemples sur les théâtres de son temps, où ce n'était pas la mode de sauver les bons par la perte des méchants , à moins que de les souiller eux-mêmes de quelque crime, comme Klectre, qui se délivre d'oppression par la mort de sa mère , où elle encourage son frère et lui en facilite les moyens.

L'action de Chimène n'est donc pas défectueuse pour ne perdre pas Rodrigue après l'avoir entrepris, puisqu'elle y fait son possible, et que tout ce qu'elle peut obtenir de la justice de son roi, c'est un combat où la victoire de ce déplorable amant lui impose silence. Cinna et son Emilie ne pèchent point contre la règle en ne perdant point Auguste, puisque la conspiration découverte les en met dans l'impuissance, et qu'il faudrait qu'ils n'eussent aucune teinture d'humanité si une clémence si peu attendue ne dissipait toute leur haine. Qu'épargne Cléopâtre pour perdre Rodogune ? Qu'oublie Phocas pour se défaire d'Héraclius? Et si Prusias demeurait le maître, Nicomède n'irait-il pas servir d'otage à Rome, ce qui lui serait un plus rude supplice que la mort? Les deux premiers reçoivent la peine de leurs crimes , et succomhent dans leurs entreprises sans s'en dédire ; et ce dernier est forcé de reconnaître son injustice après que le soulèvement de son peuple, et la générosité de ce fils qu'il voulait agrandir aux dépens de son aîné, ne lui permettent plus de la faire réussir.

Ce n'est pas démentir Aristote que de l'expliquer ainsi favorablement, pour trouver dans cette quatrième manière d'agir qu'il rebute une espèce de nouvelle tragédie plus belle que les trois qu'il recommande, et qu'il leur eût sans doute préférée s'il l'eut connue. C'est faire honneur à notre siècle, sans rien retrancher de l'autorité de ce philosophe ; mais je ne sais comment faire pour lui conserver cette autorité, et renverser l'ordredela préférence qu'il établit entre ces trois espèces. Cependant je pense être bien fondé sur l'expérience à douter si celle qu'il estime la moindre des trois n'est point la plus belle, et si celle qu'il tient la plus belle n'est point la moindre : la raison est que celle-ci ne peut exciter de pitié. Un père y veut perdre son fils sans le connaître, et ne le regarde que comme indifférent, et peut-être comme ennemi : soit qu'il passe pour l'un ou pour l'autre, son péril n'est di- L'ne d'aucune commisération, selon Aristote même, et ne fait naître en l'auditeur qu'un certain mouvement de trépidation intérieure , qui le porte à craindre que ce fils ne périsse avant que l'erreur soit découverte, et à souhaiter qu'elle se découvre

assez tôt pour l'empêcher de périr; ce qui part de l'intérêt qu'on ne manque jamais à prendre dans la fortune d'un homme assez vertueux pour se faire aimer ; et, quand cette reconnaissance arrive, elle ne produit qu'un sentiment de conjouissance, de voir arriver la chose comme on le souhaitait.

Quand elle ne se fait qu'après la mort de l'inconnu, la compassion qu'excitent les déplaisirs de celui qui le fait périr ne peut avoir grande étendue, puisqu'elle est reculée et renfermée dans la catastrophe; mais lorsqu'on agit à visage découvert, et qu'on sait à qui on en veut, le combat des passions contre la nature, ou du devoir contre l'amour, occupe la meilleure partie du poëme ; et de là naissent les grandes et fortes émotions qui renouvellent à tous moments et redoublent la commisération. Pour justifier ce raisonnement par l'expérience, nous voyons que Chimène et Antiochus en excitent beaucoup plus que ne fait Œdipe de sa personne. Je dis de sa personne, parce que le poëme entier en excite peut-être autant que le Cid ou que Hodogune; mais il en doit une partie à Dircé , et ce qu'elle en fait naître n'est qu'une pitié empruntée d'un épisode.

Je sais que Yag?iitionest\m grand ornement dans les tragédies : Aristote le dit ; mais il est certain qu'elle a ses incommodités. Les Italiens l'affectent en la plupart de leurs poèmes, et perdent quelquefois, par l'attachement qu'ils y ont, beaucoup d'occasions de sentiments pathétiques qui auraient des beautés plus considérables. Cela se voit manifestement en la Mort de Crispe, faite par un de leurs plus beaux esprits, Jean-Baptiste Ghirardelli, et imprimée 5 Rome en l'année 1653. 11 n'a pas manqué d'y cacher sa naissance à Constantin, et d'en faire seulement un grand capitaine, qu'il ne reconnaît pour son fils qu'après qu'il l'a fait mourir. Toute cette pièce est si pleine d'esprit et de beaux sentiments , qu'elle eut assez d'éclat pour obliger à écrire contre son auteur, et à la censurer sitôt qu elle parut. Mais combien cette naissance cachée sans besoin, et contre la vérité d'une histoire connue, lui a-t-elle dérobé de choses plus belles que les brillants dont il a semé cet ouvrage? Les ressentiments, le trouble, l'irrésolution et les déplaisirs de Constantin auraient été bien autres à prononcer un arrêt de mort contre son fils que contre un soldat de fortune. L'injustice de sa préoccupation aurait été bien plus sensible à Crispe de la part d'un père que de la part d'un maître; et la qualité de fils augmentant la grandeur du crime qu'on lui imposait, eût en même temps augmenté la douleur d'en voir un père persuadé : Fauste même aurait eu plus de combats intérieurs pour entreprendre un inceste que pour se résoudre à un adultère; ses remords en auraient été plus animés, et ses désespoirs plus violents. L'auteur a renoncé à tous ces avantages pour avoir dédaigné de traiter ce sujet comme l'a traité de notre temps le père

DISCOURS SUR LE POEME DRAMATIQUE

Stéphonius , jésuite, et comme nos anciens ont traité celui d'Hippolyte ; et, pour avoir cru l'élever d'un étage plus haut selon la pensée d'Aristote, je ne sais s'il ne l'a point fait tomber au-dessous de ceux que je viens de nommer.

Il y a grande apparence que ce qu'a dit ce philosophe de ces divers degrés de perfection pour la tragédie avait une entière justesse de son temps, et en la présence de ses compatriotes ; je n'en veux point douter : mais aussi je ne puis m'empêcher de dire que le goût de notre siècle n'est point celui du sien sur cette préférence d'une espèce à l'autre, ou du moins que ce qui plaisait au dernier point à ses Athéniens ne plaît pas également à nos Français ; et je ne sais point d'autre moyen de trouver mes doutes supportables, et de demeurer tout ensemble dans la vénération que nous devons à tout ce qu'il a écrit de la poétique.

Avant que de quitter cette matière, examinons son sentiment sur deux questions touchant ces sujets entre des personnes proches : l'une, si le poëte les peut inventer; l'autre, s'il ne peut rien changer en ce qu'il tire de l'histoire ou de la fable.

Pour la première, il est indubitable que les anciens en prenaient si peu de liberté, qu'ils arrêtaient leurs tragédies autour de peu de familles, parce que ces sortes d'actions étaient arrivées en peu de familles ; ce qui fait dire à ce philosophe que la fortune leur fournissait des sujets, et non pas l'art. Je pense l'avoir dit en l'autre discours. Il semble toutefois qu'il en accorde un plein pouvoir aux poètes par ces paroles : Ils doivent bien user de ce qui estreçu, ou inventer eux-mêmes. Ces termes décideraient la question, s'ils n'étaient point si généraux; mais, comme il a posé trois espèces de tragédie, selon les divers temps de connaître et les diverses façons d'agir, nous pouvons faire une revue sur toutes les trois, pour juger s'il n'est point à propos d'y faire quelque distinction qui resserre cette liberté. J'en dirai mon avis d'autant plus hardiment, qu'on ne pourra nïimputer de contredire Aristote , pourvu que je la laisse entière à quelqu'une des trois.

J'estime donc , en premier lieu, qu'en celles où l'on se propose de faire périr quelqu'un que Ton connaît, soit qu'on achève, soit qu'on soit empêché d'achever, il n'y a aucune liberté d'inventer la principale action, mais qu'elle doit être tirée de l'histoire ou de la fable. Ces entreprises contre des proches ont toujours quelque chose de si criminel et de si contraire à la nature, qu'elles ne sont pas croyables , à moins que d'être appuyées sur l'une ou sur l'autre ; et jamais elles n'ont cette vraisemblance sans laquelle ce qu'on invente ne peut être de mise.

Je n'ose décider si absolument de la seconde espèce. Qu'un homme prenne querelle avec un autre, et que, l'ayant tué, il vienne à le reconnaître pour son père ou pour son frère, et en tombe au déses-

poir, cela n'a rien que de vraisemblable , et par conséquent on le peut inventer; mais d'ailleurs cette circonstance de tuer son père ou son frère, sans le connaître, est si extraordinaire et si éclatante, qu'on a quelque droit de dire que l'histoire n'ose manquer à s'en souvenir quand elle arrive entre des personnes illustres , et de refuser toute croyance à de tels événements, quand elle ne les marque point. Le théâtre ancien ne nous en fournit aucun exemple qu'OEdipe; et je ne me souviens point d'en avoir vu aucun autre chez nos historiens. Je sais que cet événement sent plus la fable que l'histoire, et que par conséquent il peut avoir été inventé, ou en tout, ou en partie ; mais la fable et l'histoire de l'antiquité sont si mêlées ensemble, que pour n'être pas en péril d'en faire un faux discernement, nous leur donnons une égale autorité sur nos théâtres. Il suffit que nous n'inventions pas ce qui de soi n'est point vraisemblable, et qu'étant inventé de longue main, il soit devenu si bien de la connaissance de l'auditeur, qu'il ne s'effarouche point à le voir sur la scène. Toute la métamorphose d'Ovide est manifestement d'invention ; on peut en tirer des sujets de tragédies, mais non pas inventer sur ce modèle, si ce n'est des épisodes de même trempe : la raison en est que bien que nous ne devions rien inventer que de vraisemblable, et que ces sujets fabuleux, comme Andromède et Phaéton , ne le soient point du tout , inventer des épisodes , ce n'est pas tant inventer qu'ajouter à ce qui est déjà inventé ; et ces épisodes trouvent une espèce de vraisemblance dans leur rapport avec l'action principale; en sorte qu'on peut dire que , supposé que cela se soit pu faire , il s'est pu faire comme le poëte le décrit.

De tels épisodes toutefois ne seraient pas propres à un sujet historique, ou de pure invention, parce qu'ils manqueraient de rapport avec Faction principale, et seraient moins vraisemblables qu'elle. Les apparitions de Vénus et d'.Eole ont eu bonne grâce dans Andromède; mais si j'avais fait descendre Jupiter pour réconcilier Nicomède avec son père, ou Mercure pour révéler à Auguste la conspiration de Cinna, j'aurais fait révolter tout mon auditoire, et cette merveille aurait détruit toute la croyance que le reste de Faction aurait obtenue. Ces dénoùments par des dieux de machine sont fort fréquents chez les Grecs, dans des tragédies qui paraissent historiques, et qui sont vraisemblables, à cela près : aussi Aristote ne les condamne pas tout à fait, et se contente de leur préférer ceux qui viennent du sujet. Je ne sais ce qu'en décidaient les Athéniens, qui étaient leurs juges; mais les deux exemples que je viens de citer montrent suffisamment qu'il serait dangereux pour nous de les imiter en cette sorte de licence. On me dira que ces apparitions n'ont gardé de nous plaire, parce que nous en savons manifestement la fausseté, et qu'elles choquent notre religion ; ce qui n'arrivait

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pas chez les Grecs : j'avoue qu'il faut s'açcommo- j der aux mœurs de l'auditeur, et, à plus forte rai- J sou, à sa croyance ; mais aussi doit-on nïaccorder que nous avons du moins autant de toi pour l'ap- [ parition des anges et des saints que les anciens en avaient pour celle de leur Apollon et de leur Mercure : œpendant qu'aurait-on dit si, pour démêler Hcraclius d'avec Martian, après la mort de Phocas, je me fusse servi d'un ange ? Ce poëme est entre des chrétiens , et cette apparition y aurait eu autant de justesse que celle des dieux de l'antiquité dans ceux des Grecs; c'eut été néanmoins un secret infaillible de rendre celui-là ridicule, et il ne faut qu'avoir un peu de sens commun pour en demeurer d'accord. Qu'on me permette donc de dire avec ! Tacite : Non omnia apud priores meliora, sed \ nostra quoque setas multa laudis et artium Uni- j tanda posteris tulit.

Je reviens aux tragédies de cette seconde espèce, j où l'on ne connaît un père ou un fils qu'après l'avoir fait périr; et, pour conclure en deux mots après cette digression , je ne condamnerai jamais personne pour en avoir inventé ; mais je ne me le per- j mettrai jamais. j

Celles de la troisième espèce ne reçoivent aucune j difficulté : non-seulement on les peut inventer, | puisque tout y est vraisemblable , et suit le train j commun des affections naturelles, mais je doute même si ce ne serait point les bannir du théâtre que d'obliger les poètes à en prendre les sujets dans l'histoire. Nous n'en voyons point de cette nature chez les Grecs, qui n'ayent la mine d'avoir été inventes par leurs auteurs : il se peut faire que la fable leur en ait prêté quelques-uns. Je n'ai pas les yeux assez pénétrants pour percer de si épaisses obscurités, et déterminer si l'Iphigénie in Tauris est de l'invention d'Euripide, comme son Hélène et son Ion, ou s'il l'a prise d'un autre; mais je crois pouvoir dire qu il est très-malaisé d'en trouver dans l'histoire, soit que de tels événements n'arrivent que très-rarement, soit qu'ils n'ayent pas assez d'éclat pour y mériter une place : celui de Thésée, reconnu par le roi d'Athènes, son père, mit le point qu'il 1 allait faire périr, est le seul dont il me souvienne. Quoi qu'il en soit, ceux qui aiment a les mettre sur la scène peuvent les inventer sans crainte de la censure ■ ils pourront produire par la quelque agréable suspension dans l'esprit de l'auditeur ; mais il ne faut pas qu'ils se promettent de lui tirer beaucoup de larmes.

L'autre question, s'il est permis de changer quelque chose aux sujets qu'on emprunte de l'histoire ou de la fable, semble décidée en termes . /. formels par Iristote, lorsqu'il dit, « qu'il ne a faut poin\ changer les su>ts reçus, et que Cly- . temnestre ne doit point être tuée par un autre - qu'Oreste,niÉriphyleparunautrequ'Alcmaeon.» Cette décision peut toutefois recevoir quelque distinction et quelque tempérament. 11 est constant

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