‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 104 sur 766 · HORACE, ACTE IV, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

HORACE, ACTE IV, SCÈNE IV

VALERE

Tout hors d'haleine il prend pourtant sa place, Et redouble bientôt la victoire d'Horace : ' Son courage sans force est un débile appui ; Voulant venger son frère, il tombe auprès de lui. L'air résonne des cris qu'au ciel chacun envoie; Albe en jette d'angoisse, et les Romains de joie.2 Comme notre héros se voit près d'achever, C'est peu pour lui de vaincre, il veut encor braver :5 « J'en viens d'immoler deux aux mânes de mes frè" «Romeaura le dernier de mes trois adversaires, [res, « C'est à ses intérêts que je vais l'immoler, » Dit-il ; et tout d'un temps on le voit y voler. La victoire entre eux deux n'était pas incertaine ; L'Albain percé de coups ne se traînait qu'à peine, Et, comme une victime aux marches de l'autel, Il semblait présenter sa gorge au coup mortel : Aussi le reçoit-il, peu s'en faut, sans défense, Et son trépas de Rome établit la puissance.

LE VIEIL HORACE

O mon fils ! ô ma joie ! ô l'honneur de nos jours ! O d'un état penchant l'inespéré secours ! Vertu digne de Rome, et sang digne d'Horace ! Appui de ton pays, et gloire de ta race ! Quand pourrai-je étouffer dans tes embrassements L'erreur dont j'ai formé de si faux sentiments ! Quand pourra mon amour baigner avec tendresse Ton front victorieux de larmes d'allégresse !

VALÈRE

Vos caresses bientôt pourront se déployer ; Le roi dans un moment vous le va renvoyer, Et remet à demain la pompe qu'il prépare D'un sacrifice aux dieux pour un bonheur si rare ; Aujourd'hui seulement on s'acquitte vers eux Par des chants de victoire et par de simples vœux. C'est où le roi le mène,4 et tandis il m'envoie Faire office vers vous de douleur et de joie ; s Mais cet office encor n'est pas assez pour lui; Il y viendra lui-même, et peut-être aujourd'hui : Il croit mal reconnaître une vertu si pure, Si de sa propre bouche il ne vous en assure, S'il ne vous dit chez vous combien vous doit l'état.

\. Redouble la victoire, geminalâ Victoria , expression plus laline que française. (La H.)

2. On ne dil plus guère angoisse, el pourquoi ? quel mot lui a-l-on substitué? Douleur, horreur, peine, affliction, ne sont pas des "équivalents : angoisse exprime la douleur pressante et la erainte à la fois.

3. Braver est un verbe actif qui demande toujours un régime ; de plus, ce n'est pas ici une bravade, c'est un sentiment généreux d'un citoyen qui venge ses frères et sa patrie.

4. Mener à des clianls el à des vœ x, n'est ni noJe, ni juste ; mass le récit de Valère a été si beau, qu'on pardonne aisément ces petites fautes.

5. Tandis, sans un que, est absolument proscrit, el n'est plus permis que dans une espèce de style burlesque el naïf, qu'on nomme marolique : Tandis la perdrix vire.

Faire office de douleur n'est plus français, et je ne sais s'il l'a jamais été: on dit familièrement, faire o/ftee d'uni, office de serviteur, office d'homme intéressé; mais non office de douleur et de joie.

LE VIEIL HORACE

De tels remercîments ont pour moi trop d'éclat, Et je me tiens déjà trop payé par les vôtres Du service d'un fils, et du sang des deux autres.

VALÈRE

Il ne sait ce que c'est d'iionorer à demi , Et son sceptre arraché des mains de l'ennemi Fait qu'il tient cet honneur qu'il lui plaît de vous Au-dessous du mérite et du fils et du père, [faire Je vais lui témoigner quels nobles sentiments La vertu vous inspire en tous vos mouvements, Et combien vous montrez d'ardeur pour son service.

LE VIEIL HORACE

Je vous devrai beaucoup pour un si bon office.

le vieil HORACE, CAMILLE.

LE VIEIL HORACE

Ma fille, il n'est plus temps de répandre des pleurs. Il sied mal d'en verser où l'on voit tant d'honneurs : On pleure injustement des pertes domestiques, Quand on en voit sortir des victoires publiques. Rome triomphe d'Albe, et c'est assez pour nous ; Tous nos maux à ce prix doivent nous être doux. Enlamortd'unamantvousne perdez qu'un homme Dont la perte est aisée à réparer dans Rome ; Après cette victoire, il n'est point de Romain Qui ne soit glorieux de vous donner la main. Il me faut à Sabine en porter la nouvelle ; Ce coup sera sans doute assez rude pour elle, Et ses trois frères morts par la main d'un époux Lui donneront des pleurs bien plusjustes qu'à vous ; Mais j'espère aisément en dissiper l'orage, Et qu'un peu de prudence aidant son grand courage Fera bientôt régner sur un si noble cœur Le généreux amour qu'elle doit au vainqueur. Cependant étouffez cette lâche tristesse; Recevez-le, s'il vient, avec moins de faiblesse ; Faites-vous voir sa sœur, et qu'en un même flanc Le ciel vous a tous deux formés d'un même sang.

Page 1