‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 106 sur 766 · Ï HORACE, AC'J · texte numérisé non relu

Ï HORACE, AC'J

Prissent en moins de rien tant de faces diverses? Qui fut doux tant de fois, et tant de fois cruel, lit portât tant de coups avant le coup mortel ? Vit-on jamais une âme en un jour plus atteinte De joie et de douleur, d'espérance et de crainte ; Asservie en esclave a plus d'événements, Et le piteux jouet de plus de changements? Un oracle m'assure, un songe me travaille ; La paix calme l'effroi que me fait la bataille; Mon hymen se prépare, et presque en un moment Pour combattre mon frère on choisit mon amant ; Ce choix me désespère, et tous le désavouent, La partie est rompue, et les dieux la renouent ; Rome semble vaincue, et seul des trois Albains, Curiace en mon sang n'a point trempé ses mains. 0 dieux ! sentais-je alors des douleurs trop légères Pour le malheur deRome et la mort de deuxfrères? Et me flattais-je trop quand je croyais pouvoir L'aimer encor sans crime et nourrir quelque espoir ? Sa mort m'en punit bien, et la façon cruelle Dont mon âme éperdue en reçoit la nouvelle ; Son rival me l'apprend, et, faisant à mes yeux D'un si triste succès le récit odieux, Il porte sur le front une allégresse ouverte, Que le bonheur public fait bien moins que ma perte, Et bâtissant en l'air sur le malheur d'autrui, Aussi bien que mon frère il triomphe de lui. Mais ce n'est rien encore au prix de ce qui reste : On demande ma joie en un jour si funeste; Il me faut applaudir aux exploits du vainqueur, Et baiser une main qui me perce le coeur. En un sujet de pleurs si grand, si légitime, Se plaindre est une honte, et soupirer un crime; Leur brutale vertu veut qu'on s'estime heureux, Et si l'on n'est barbare on n'est point généreux Dégénérons, mon cœur, d'un si vertueux père; Soyons indigne sœur d'un si généreux frère : C'est gloire de passer pour un cœur abattu, Quand Ja brutalité fait la haute vertu. Éclatez, mesdouleurs! àquoibon vouscontraindre ? Quand on a tout perdu, que saurait-on plus craindre? Pour ce cruel vainqueur n'ayez point de respect ; Loin d'éviter ses yeux, croissez à son aspect; Offensez sa victoire, irritez sa colère, lit prenez, s'il se peut, plaisir à lui déplaire. 11 vient ; préparons-nous à montrer constamment Ce que doit une amante à la mort d'un amant.

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