‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 126 sur 766 · CINNA , MAXIME · texte numérisé non relu

CINNA , MAXIME

MAXIME

Vous me semblez pensif.

CINNA

Ce n'est pas sans sujet.

MAXIME

Puis-je d'un tel chagrin savoir quel est l'objet ?

CINNA

^Emilie et César, l'un et l'autre me gêne; L'un me semble trop bon, l'autre trop inhumaine. Plût aux dieux que César employât mieux ses soins, Et s'en fît plus aimer, ou m'aimât un peu moins; Que sa bonté touchât la beauté qui me charme, Et la pût adoucir comme elle me désarme ! Je sens au fond du cœur mille remords cuisants Qui rendent à mes yeux tous ses bienfaits présents ; Cette faveur si pleine, et si mal reconnue, Par un mortel reproche à tous moments me tue. Il me semble surtout incessamment le voir Déposer eu nos mains son absolu pouvoir, Ecouter nos avis, m'applaudir, et me dire : « Cinna, par vos conseils je retiendrai l'empire, « Mais je le retiendrai pour vous en faire part. » Et je puis dans son sein enfoncer un poignard ! Ah ! plutôt... Mais, hélas! j'idolâtre /Emilie; Un serment exécrable à sa haine me lie ; L'horreur qu'elle a de lui me le rend odieux : Des deux côtés j'offense et ma gloire et les dieux; Je deviens sacrilège, ou je suis parricide, Et vers l'un ou vers l'autre il faut être perfide.

MAXIME

Vous n'aviez point tantôt ces agitations ; Vous paraissiez plus ferme en vos intentions ; Vous ne sentiez au cœur ni remords ni reproche.

CINNA

On ne les sent aussi que quand le coup approche, Et l'on ne reconnaît de semblables forfaits Que quand la main s'apprête à venir aux effets. L'âme, de son dessein jusque-là possédée, S'attache aveuglément à sa première idée ; Mais alors quel esprit n'en devient point troublé ? Ou plutôt quel esprit n'en est point accablé? Je crois que Brute même, à tel point qu'on le prise, Voulut plus d'un fois rompre son entreprise, Qu'avant que de frapper elle lui fit sentir Plus d'un remords en l'âme, et plus d'un repentir.

MAXIME

Il eut trop de vertu pour tant d'inquiétude ; Il ne soupçonna point sa main d'ingratitude, Et lut contre un tyran d'autant plus animé Qu'il en reçut de biens et qu'il s'en vit aimé. Comme vous l'imitez, faites la même chose, Et formez vos remords d'une plus juste cause, De vos lâches conseils, qui seuls ont arrêté Le bonheur renaissant de notre liberté : C'est vous seul aujourd'hui qui nous l'avez ôtée ; De la main de César Brute l'eût acceptée , Et n'eût jamais souffert qu'un intérêt léger De vengeance ou d'amour l'eût remise en danger. N'écoutez plus la voix d'un tyran qui vous aime, Et vous veut faire part de son pouvoir suprême ; Mais entendez crier Rome à votre côté : « Rends-moi, rends-moi, Cinna, ce que tu m'as ôté; « Et, si tu m'as tantôt préféré ta maîtresse, « Ne me préfère pas le tyran qui m'oppresse. »

CINNA

Ami, n'accable plus un esprit malheureux Qui ne forme qu'en lâche un dessein généreux. Envers nos citoyens je sais quelle est ma faute , Et leur rendrai bientôt tout ce que je leur ôte ; Mais pardonne aux abois d'une vieille amitié Qui ne peut expirer sans me faire pitié , Et laisse-moi, de grâce, attendant ^Emilie, Donner un libre cours à ma mélancolie : Mon chagrin m'importune, et le trouble où je suis Veut de la solitude à calmer tant d'ennuis.

MAXIME

Vous voulez rendre compte à l'objet qui vous blesse De la bonté d'Octave et de votre faiblesse ; L'entretien des amants veut un entier secret. Adieu. Je me retire en confident discret.

CINNA

Donne un plus digne nom au glorieux empire Du noble sentiment que la vertu m'inspire, Et que l'honneur oppose au coup précipité De mon ingratitude et de ma lâcheté ; Mais plutôt continue à le nommer faiblesse, Puisqu'il devient si faible auprès d'une maîtresse, Qu'il respecte un amour qu'il devrait étouffer, Ou que, s'il le combat, il n'ose en triompher. En ces extrémités quel conseil dois-je prendre? De quel côté pencher ? à quel parti me rendre? Qu'une âme généreuse a de peine à faillir ! Quelque fruit que par là j'espère de cueillir, Les douceurs de l'amour, celles de la vengeance, La gloire d'affranchir le lieu de ma naissance , N'ont point assez d'appâts pour flatter ma raison S'il les faut acquérir par une trahison ,

CINNA, ACTE II ï, SCENE IV.

[ S'il faut percer le flanc d'un prince magnanime

Qui du peu que je suis fait une telle estime, Qui me comble d'honneurs, qui m'accable de biens, Qui ne prend pour régner de conseils que les miens. O coup ! ô trahison trop indigne d'un homme ! Dure, dure à jamais l'esclavage de Rome ! Périsse mon amour, périsse mon espoir, Plutôt que de ma main parte un crime si noir ! Quoi! ne m'offre-t-il pas tout ce que je souhaite, Et qu'au prix de son sang ma passion achète ? Pour jouir de ses dons faut-il l'assassiner? Et faut-il lui ravir ce qu'il me veut donner?

Mais je dépends de vous, ô serment téméraire ! O haine d'/Emilie! ô souvenir d'un père! Ma foi, mon cœur, mon bras, tout vous est engagé, Et je ne puis plus rien que par votre congé : C'est à vous à régler ce qu'il faut que je fasse ; C'est à vous, .Emilie, à lui donner sa grâce ; Vos seules volontés président à son sort , Et tiennent en mes mains et sa vie et sa mort. O dieux, qui comme vous la rendez adorable , Rendez-la, comme vous, à mes vœux exorable; Et, puisque de ses lois je ne puis m'affranchir, Faites qu'à mes désirs je la puisse fléchir. Mais voici de retour cette aimable inhumaine.

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