EMILIE, CINNA, FULVIE
EMILIE
Grâces aux dieux, Cinna, ma frayeur était vaine;
Aucun de tes amis ne t'a manqué de foi,
Et je n'ai point eu lieu de m'employer pour toi
Octave en ma présence a tout dit à Livie ,
Et par cette nouvelle il m'a rendu la vie.
CINNA
Le désavoûrez-vous ? et du don qu'il me fait Voudrez-vous retarder le bienheureux effet?
^EMILIE
L'effet est en ta main.
CINNA
Mais plutôt en la vôtre.
Je suis toujours moi-même, et mon cœur n'est point Me donner à Cinna, c'est ne lui donner rien, [autre ; C'est seulement lui faire un présent de son bien.
CINNA
Vous pouvez toutefois... ô ciel ! l'osé-je dire ?
EMILIE
Que puis-je? et que crains-tu?
CINNA
Je tremble, je soupire, Et vois que si nos cœurs avaient mêmes désirs, Je n'aurais pas besoin d'expliquer mes soupirs. Ainsi je suis trop sûr que je vais vous déplaire ;
CliNïN'A, ACTE Mais je n'ose parler, et je ne puis nie taire.
^EMILIE
C'est trop me gêner, parle.
CINNA
Il faut vous obéir.
Je vais done vous déplaire, et vous m'allez haïr.
Je vous aime, ^Emilie, et le ciel me foudroie Si cette passion ne fait toute ma joie , Et si je ne vous aime avec toute l'ardeur Que peut un digne objet attendre d'un grand cœur ! Mais voyez à quel prix vous me donnez votre âme : En me rendant heureux vous me rendez infâme ; Cette bonté d'Auguste...
EMILIE
Il suffit, je t'entends, Je vois ton repentir et tes vœux inconstants : Les faveurs du tyran emportent tes promesses ; Tes feux et tes serments cèdent à ses caresses ; Et ton esprit crédule ose s'imaginer Qu'Auguste pouvant tout, peut aussi me donner ; Tu me veux de sa main plutôt que de la mienne ; Mais ne crois pas qu'ainsi jamais je t'appartienne : Il peut faire trembler la terre sous ses pas, Mettre un roi hors du trône, et donner ses états, De ses proscriptions rougir la terre et l'onde, Et changer à son gré l'ordre de tout le monde ; Mais le cœur d'Emilie est hors de son pouvoir.
CINNA
Aussi n'est-ce qu'à vous que je veux le devoir. Je suis toujours moi-même, et ma foi toujours pure ; La pitié que je sens ne me rend point parjure ; J'obéis sans réserve à tous vos sentiments, Et prends vos intérêts par delà mes serments.
J'ai pu, vous le savez, sans parjure et sans crime, Vous laisser échapper cette illustre victime. César se dépouillant du pouvoir souverain Nous ôtait tout prétexte à lui percer le sein ; La conjuration s'en allait dissipée, Vos desseins avortés, votre haine trompée ; Moi seul j'ai raffermi son esprit étonné, Et pour vous l'immoler ma main l'a couronné.
EMILIE
Pour me l'immoler, traître ! et tu veux que moi-mê- Je retienne ta main ! qu'il vive, et que je l'aime ! [me Que je sois le butin de qui l'ose épargner, Et le prix du conseil qui le force à régner !
CINNA
Ne me condamnez point quand je vous ai servie : Sans moi, vous n'auriez plus de pouvoir sur sa vie ; Et, malgré ses bienfaits, je rends tout à l'amour, Quand je veux qu'il périsse ou vous doive le jour. Avec les premiers vœux de mon obéissance Souffrez ce faible effort de ma reconnaissance, Que je tâche de vaincre un indigne courroux, Et vous donner pour lui l'amour qu'il a pour vous. Une âme généreuse, et que la vertu guide,
111, SCENE IV. 95
Fuit la honte des noms d'ingrate et de perfide ;
Elle en liait l'infamie attachée au bonheur,
Et n'accepte aucun bien aux dépens de l'honneur.
EMILIE
Je fais gloire, pour moi, de cette ignominie : La perfidie est noble envers la tyrannie ; Etquand on rompt le cours d'un sort si malheureux, Les cœurs les plus ingrats sont les plus généreux.
CINNA
Vous faites des vertus au gré de votre haine.
EMILIE
Je me fais des vertus dignes d'une Romaine.
CINNA
Un cœur vraiment romain...
EMILIE
Ose tout pour ravir Une odieuse vie à qui le fait servir ; Il fuit plus que la mort la honte d'être esclave.
CINNA
C'est l'être avec honneur que de l'être d'Octave : Et nous voyons souvent des rois à nos genoux Demander pour appui tels esclaves que nous ; Il abaisse à nos pieds l'orgueil des diadèmes, [mes; Il nous fait souverains sur leurs grandeurs suprê- Il prend d'eux les tributs dont il nous enrichit, Et leur impose un joug dont il nous affranchit.
L'indigne ambition que ton cœur se propose ! Pour être plus qu'un roi, tu te crois quelque chose! Aux deux bouts de la terre en est-il un si vain Qu'il prétende égaler un citoyen romain ? Antoine sur sa tête attira notre haine En se déshonorant par l'amour d'une reine; Attale, ce grand roi, dans la pourpre blanchi, Qui du peuple romain se nommait l'affranchi , Quand de toute l'Asie il se fut vu l'arbitre, Eût encor moins prisé son trône que ce titre. Souviens-toi de ton nom, soutiens sa dignité ; Et prenant d'un Romain la générosité, Sache qu'il n'en est point que le ciel n'ait fait naître Pour commander aux rois, et pour vivre sans maître.
CINNA
Le ciel a trop fait voir en de tels attentats Qu'il hait les assassins et punit les ingrats ; Et quoi qu'on entreprenne , et quoi qu'on exécute, Quand il élève un trône , il en venge la chute ; Il se met du parti de ceux qu'il fait régner ; Le coup dont on les tue est longtemps à saigner ; Et quand à les punir il a pu se résoudre, De pareils châtiments n'appartiennnent qu'au fou- ^EMILIE. [dre,
Dis que de leur parti toi-même tu te rends ; De te remettre au foudre à punir les tyrans. Je ne t'en parle plus, va, sers la tyrannie ; Abandonne ton âme à son lâche génie ; Et pour rendre le calme à ton esprit flottant;,