‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 128 sur 766 · CINNA, ACTE IV, SCÈNE I · texte numérisé non relu

CINNA, ACTE IV, SCÈNE I

Oublie et ta naissance et le prix qui t'attend. Sans emprunter ta main pour servir ma colère, Je saurai bien venger mon pays et mon père. J'aurais déjà l'honneur d'un si fameux trépas, Si l'amour jusqu'ici n'eût arrêté mon bras ; C'est lui qui, sous tes lois me tenant asservie, M'a fait en ta faveur prendre soin de ma vie : Seule contre un tyran, en le faisant périr, Par les mains de sa garde il me fallait mourir. Je t'eusse par ma mort dérobé ta captive ; Et comme pour toi seul l'amour veut que je vive, J'ai voulu, mais en vain, me conserver pour toi, Et te donner moyen d'être digne de moi.

Pardonnez-moi, grands dieux, si je me suistrom- Quand j'ai pensé chérir un neveu de Pompée, [pée Et si d'un faux semblant mon esprit abusé À fait choix d'un esclave en son lieu supposé. Je t'aime toutefois, quel que tu puisses être ; Et si pour me gagner il faut trahir ton maître, Mille autres à l'envi recevraient cette loi, S'ils pouvaient m'acquérir à même prix que toi. [ne. Mais n'appréhende pas qu'un autre ainsi m'obtien- Vis pour ton cher tyran, tandis que je meurs tienne : Mes jours avec les siens se vont précipiter, Puisque ta lâcheté n'ose me mériter.

Viens me voir, dans son sang et dans le mien baignée, De ma seule vertu mourir accompagnée, Et te dire en mourant d'un esprit satisfait : « N'accuse point mon sort, c'est toi seul qui l'as fait ; « Je descends dans la tombe où tu m'as condamnée, « Où la gloire me suit qui t'était destinée : « Je meurs en détruisant un pouvoir absolu : « Mais je vivrais à toi si tu l'avais voulu. »

CINNA

Eh bien ! vous le voulez, il faut vous satisfaire, Il faut affranchir Rome, il faut venger un père, 11 faut sur un tyran porter de justes coups ; Mai s apprenez qu'Auguste est moins tyran que vous. S'il nous ôle à son gré nos biens, nos jours, nosfem- II n'a point jusqu'ici tyrannisé nos âmes; [mes, Mais l'empire inhumain qu'exercent vos beautés Force jusqu'aux esprits et jusqu'aux volontés. Vous me faites priser ce qui me déshonore ; Vous me faites haïr ce que mon âme adore ; Vous me faites répandre un sang pour qui je dois Exposer tout le mien et mille et mille fois : Vous le voulez, j'y cours, ma parole est donnée; Mais ma main, aussitôt contre mon sein tournée, Aux mânes d'un tel prince immolant votre amant, A mon crime forcé joindra mon châtiment, Et par cette action dans l'autre confondue, Recouvrera ma gloire aussitôt que perdue. Adieu.

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