‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 148 sur 766 · EU ETE · texte numérisé non relu

EU ETE

FELIX ! , A la mort .

POLYEUCTE A la ôloire .

• Se 3

Publié par Furne, à Paris.

POLYEUCTE, ACTE I, SCENE i.

Mais vous ne savez pasce que c'est qu'une femme ; Vous ignorez quels droits elle a sur toute l'âme Quand , après un long temps qu'elle a su nous char-

[mer , Les flambeaux de l'hymen viennent de s'allumer. Pauline, sans raison dans la douleur plongée, Craint et croit déjà voir ma mort qu'elle a songée; Elle oppose ses pleurs au dessein que je fais , Et tâche à m'empêcber de sortir du palais. Je méprise sa crainte, et je cède à ses larmes ; Elle me fait pitié sans me donner d'alarmes ; Et mon cœur, attendri sans être intimidé, N'ose déplaire aux yeux dont il est possédé. L'occasion, Néarque, est-elle si pressante Qu'il faille être insensible aux soupirs d'une amante? Par un peu de remise épargnons son ennui, Pour faire en plein repos ce qu'il trouble aujourd'hui .

NÉABQUE.

Avez-vous cependant une pleine assurance D'avoir assez de vie ou de persévérance? Et Dieu, qui tient votre âme et vos jours dans sa main, Promet-il à vos vœux de le pouvoir demain? Il est toujours tout juste et tout bon ; mais sa grâce Ne descend pas toujours avec même efficace; Après certains moments que perdentnos longueurs, Elle quitte ces traits qui pénètrent les cœurs; Le nôtre s'endurcit, la repousse, l'égaré : Le bras qui la versait en devient plus avare, Et cette sainte ardeur qui doit porter au bien Tombe plus rarement, ou n'opère plus rien. Celle qui vous pressait de courir au baptême, Languissante déjà, cesse d'être la même, Et pour quelques soupirs qu'on vous a fait ouïr, Sa flamme se dissipe, et va s'évanouir.

Vous me connaissez mal : la même ardeur me brûle, Et le désir s'accroît quand l'effet se recule. Ces pleurs, que je regarde avec un œil d'époux, Me laissent dans le cœur aussi chrétien que vous ; Mais pour en recevoir le sacré caractère Qui lave nos forfaits dans une eau salutaire, Et qui, purgeant notre âme et dessillant nos yeux, Nous rend le premier droit que nous avions aux

[cieux, Bien que je le préfère aux grandeurs d'un empire, Comme le bien suprême est le seul où j'aspire, Je crois, pour satisfaire un juste et saint amour, Pouvoir un peu remettre, et différer d'un jour.

NEARQUE.

Ainsi du genre humain l'ennemi vous abuse : Ce qu'il ne peut de force, il l'entreprend de ruse. Jaloux des bons desseins qu'il tâche d'ébranler, Quand il ne les peut rompre, il pousse à reculer ; D'obstacle sur obstacle il va troubler le vôtre, Aujourd'hui par des pleurs, chaque jour par quelque Et ce songe rempli de noires visions [autre ;

N'est que le coup d'essai de ses illusions : Il met tout en usage, et prière, et menace; Il attaque toujours, et jamais ne se lasse; Il croit pouvoir enfin ce qu'encore il n'a pu, Et que ce qu'on diffère est à demi rompu, [liue. Rompez ses premiers coups ; laissez pleurer Pau- Dieu ne veut point d'un cœur où le monde domine, Qui regarde en arrière, et, douteux en son choix, Lorsque sa voix l'appelle, écoute une autre voix.

Pour se donner à lui faut-il n'aimer personne ?

NÉARQUE

Nous pouvons tout aimer, il le souffre, il l'ordonne ; Mais, à vous dire tout, ce Seigneur des seigneurs Veut le premier amour et les premiers honneurs. Comme rien n'est égal à sa grandeur suprême, 11 faut ne rien aimer qu'après lui, qu'en lui-même, Négliger, pourlui plaire, et femme, et biens, et rang, Exposer pour sa gloire et verser tout son sang. Mais que vous êtes loin de cette ardeur parfaite Qui vous est nécessaire, et que je vous souhaite ! Je ne puis vous parler que les larmes aux yeux. Polyeucte, aujourd'hui qu'onnoushaitentouslieux, Qu'on croit servir l'état quand on nous persécute, Qu'aux plus âpres tourments un chrétien est en

[butte, Comment en pourriez-vous surmonter les douleurs, Si vous ne pouvez pas résister à des pleurs?

Vous ne m'étonnez point ; la pitié qui me blesse Sied bien aux plus grands cœurs, et n'a point de fai-

[blesse.

Sur mes pareils, Néarque, un bel œil est bien fort : Tel craint de le fâcher qui ne craint pas la mort ; Et s'il faut affronter les plus cruels supplices, Y trouver des appas, en faire mes délices, Votre Dieu, que je n'ose encor nommer le mien, M'en donnera la force en me faisant chrétien.

NÉARQUE

Hâtez- vous donc de l'être.

Oui, j'y cours, cher Néarque, Je brûle d'en porter la glorieuse marque. Mais Pauline s'afflige, et ne peut consentir, Tant ce songe la trouble, à me laisser sortir.

NÉARQUE

Votre retour pour elle en aura plus de charmes ; Dans une heure au plus tard vous essuîrez seslarmes; Et l'heur de vous revoir lui semblera plus doux, Plus elle aura pleuré pour un si cher époux. Allons, on nous attend.

Apaisez donc sa crainte, Et calmez la douleur dont son âme est atteinte. Elle revient.

NÉAEQUE.

Fuyez.

Je ne puis.

NÉ ARQUE.

11 le faut; Fuyez un ennemi qui sait votre défaut, Qui le trouve aisément, qui blesse par la vue, Et dont le coup mortel vous plaît quand il vous tue.

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