‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 19 sur 766 · MÉDÉE, ACTE I, SCENE V · texte numérisé non relu

MÉDÉE, ACTE I, SCENE V

Et , si vous ne voulez mal servir mon courroux , Quelque chose de pis pour mon perfide époux ; Qu'il coure vagabond de province en province , Qu'il fasse lâchement la cour à chaque prince ; Banni de tous cotés, sans bien et sans appui,

Iccablé de frayeur, de misère, d'ennui, Qu'à ses plus grands malheurs aucun ne compatisse: Qu'il ait regret à moi pour son dernier supplice ; Et que mon souvenir jusque dans le tombeau Attache à son esprit un éternel bourreau. Jason me répudie ! et qui l'aurait pu croire? S'il a manqué d'amour, manque-t-il de mémoire? Me peut-il bien quitter après tant de bienfaits? M'ose-t-il bien quitter après tant de forfaits ? Sachant ce que je puis, ayant vu ce que j'ose, Croit-il que m'offenser ce soit si peu de cbose ? Quoi ! mon père trahi, les éléments forcés, D'un frère dans la mer les membres dispersés , Lui font-ils présumer mon audace épuisée ? Lui font-ils présumer qu'à mon tour méprisée, Ma rage contre lui n'ait pas où s'assouvir , Et que tout mon pouvoir se borne à le servir ? Tu t'abuses, Jason, je suis encor moi-m'me. Tout ce qu'en ta faveur fit mon amour extrême , Je le ferai par haine ; et je veux pour le moins Qu'un forfait nous sépare, ainsi qu'il nous a joints ; Que mon sanglant divorce, en meurtres, en carnage, S'égale aux premiers jours de notre mariage , Et que notre union, que rompt ton changement, Trouve une fin pareille à son commencement. Déchirer par morceaux l'enfant aux yeux du père N'est que le moindre effet qui suivra ma colère; Des crimes si légers furent mes coups d'essai : 11 faut bien autrement montrer ce que je sai ; [ge Il faut faire un chef-d'œuvre, et qu'un dernier ouvra- Surpasse de bien loin ce faible apprentissage.

Mais, pour exécuter tout ce que j'entreprends, Quels dieux me fourniront des secours assez grands? Ce n'est plus vous, enfers , qu'ici je sollicite : Vos feux sont impuissants pour ce que je médite. Auteur de ma naissance, aussi bien que du jour, Qu'à regret tu dépars à ce fatal séjour, Soleil, qui vois l'affront qu'on va faire à ta race, Donne-moi tes chevaux à conduire à ta place : Accorde cette grâce à mon désir bouillant. Je veux choir sur Corinthe avec ton char brûlant : Mais ne crains pas de chute à l'univers funeste ; Corinthe consumé garantira le reste; De mon juste courroux les implacables vœux Dans ses odieux murs arrêteront tes feux; Créon en est le prince et prend Jason pour gendre : C'est assez mériter d'être réduit en cendre , D'y voir réduit tout l'isthme, afin de l'en punir, Et qu'il n'empêche plus les deux mers de s'unir.

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