‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 217 sur 766 · CTE 1, SCÈNE · texte numérisé non relu

CTE 1, SCÈNE

De passer pour un homme à donner tablature;

J'ai la taille d'un maître en ce noble métier,

Et je suis, tout au moins, l'intendant du quartier.

DORANTE

Ne t'effarouche point : je ne cherche, à vrai dire, Que quelque connaissance où l'on se plaise à rire, Qu'on puisse visiter par divertissement, Où l'on puisse en douceur couler quelque moment. Pour me connaître mal, tu prends mon sens à gau-

cliton. [che.

J'entends, vous n'êtes pas un homme de débauche, Et tenez celles-là trop indignes de vous Que le son d'un écu rend traitables à tous : Aussi que vous cherchiez de ces sages coquettes Où peuvent tous venants débiter leurs fleurettes , Mais qui ne font l'amour que de babil et d'yeux, Vous êtes d'encolure à vouloir un peu mieux. Loin de passer son temps, chacun le perd chez elles; Et le jeu, comme on dit, n'en vaut pas les chandelles. Mais ce serait pour vous un bonheur sans égal Que ces femmes de bien qui se gouvernent mal, Et de qui la vertu, quand on leur fait service, N'est pas incompatible avec un peu de vice. Vous en verrez ici de toutes les façons. Ne me demandez point cependant de leçons ; Ou je me connais mal à voir votre visage, Ou vous n'en êtes pas à votre apprentissage : Vos lois ne réglaient pas si bien tous vos desseins Que vous eussieztoujoursun portefeuille aux mains,

dorante.

A ne rien déguiser, Cliton, je te confesse Qu'à Poitiers j'ai vécu comme vit la jeunesse; J'étais en ces lieux-là de beaucoup de métiers : Mais Paris, après tout, est bien loin de Poitiers. Le climat différent veut une autre méthode : Ce qu'on admire ailleurs est ici hors de mode ; La diverse façon de parler et d'agir Donne aux nouveaux venus souvent de quoi rougir. Chez les provinciaux on prend ce qu'on rencontre ; Et là, faute de mieux, un sot passe à la montre. Mais il faut à Paris bien d'autres qualités; On ne s'éblouit point de ces fausses clartés ; Et tant d'honnêtes gens, que l'on y voit ensemble, Font qu'on est mal reçu, si l'on ne leur ressemble,

CLITON

Connaissez mieux Paris, puisque vous en parlez, Paris est un grand lieuplein de marchands mêlés : L'effet n'y répond pas toujours à l'apparence ; On s'y laisse duper autant qu'en lieu de France ; Et parmi tant d'esprits plus polis et meilleurs, Il y croît des badauds autant et plus qu'ailleurs. Dans la confusion que ce grand monde apporte, Il y vient de tous lieux des gens de toute sorte; Et dans toute la France il est fort peu d'endroits Dont il n'ait le rebut aussi bien que le choix. Comme on s'y connaît mal, chacun s'y fait de mise,

160 LE MENTEUR, AC

Et vaut communément autant comme il se prise : De bien pires que vous s'y font assez valoir. Mais, pour venir au point que vous voulez savoir, Êtes-vous libéral ?

DORANTE

Je ne suis point avare.

CLITON

C'est un secret d'amour et bien grand et bien rare ; Mais il faut de l'adresse à le bien débiter, Autrement on s'y perd au lieu d'en profiter. Tel donne à pleines mains qui n'oblige personne : La façon de donner vaut mieux que ce qu'on donne. L'un perd exprès au jeu son présent déguisé ; L'autre oublie un bijou qu'on aurait refusé. Un lourdaud libéral auprès d'une maîtresse Semble donner l'aumône alors qu'il fait largesse ; Et d'un tel contre-temps il fait tout ce qu'il fait, Que, quand il tâche à plaire, il offense en effet.

Laissons là ces lourdauds contre qui tu déclames, Et me dis seulement si tu connais ces dames.

CLITON

Non : cette marchandise est de trop bon aloi ; Ce n'est point là gibier à des gens comme moi ; Il est aisé pourtant d'en savoir des nouvelles, Et bientôt leur cocher m'en dira des plus belles.

DORANTE

Penses-tu qu'il t'en die ?

CLITON

Assez pour en mourir ; Puisque c'est un cocher, il aime à discourir.

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